HISTORIQUE
Sans vouloir faire ici l'histoire complète de la périnéorrhaphie, nous essayerons de suivre la marche ascendante et les progrès accomplis par cette opération, qui aujourd'hui doit entrer dans le manuel opératoire de la pratique courante. Sans cette revue rétrospective, sans connaître les procédés anciens, il serait difficile de se rendre compte des modifications nouvelles qu'on y a apportées; nous passerons donc en revue les différentes phases parcourues par les chirurgiens, nous montrerons le but qu'ils ont voulu atteindre et nous arriverons ainsi a l'époque actuelle qui est parvenue à créer un procédé nouveau, dont la facilité d'exécution met l'opération à la portée de tous les praticiens et dont l'efficacité assure la guérison à chaque opérée.
L'histoire de la périnéorrhaphic est marquée par quatre grandes périodes :
La première, période ancienne, qui s'étend jusqu'à Dieffenback en Allemagne et Roux en France, ne compte guère que des revers; on tâtonne sans arriver à un procédé méthodique (XII« siècle. — 1649-1829-1832).
Dans la seconde période (1829-1850) la périnéorrhaphic devient une opération classique, grâce aux travaux de Dieffenback, Roux et leurs disciples.
Les procédés autoplastiques et d'avivement apparaissent dans la troisième période (1833-1878).
Enfin, la quatrième période comprend les procédés actuels qui bénéficient des progrès de la chirurgie moderne (1878- 1888).
La première intervention opératoire dans les déchirures périnéaies a été longtemps attribuée à A. Paré. D'après Verneuil ', il aurait eu un prédécesseur. Un certain Trotula, auteur du XII" siècle, mais dont l'époque n'est pas exactement connue, mentionne la rupture complète du périnée, ses causes, son traitement, et indique, en outre, la périnéorrhaphic comme moyen de remédier au prolapsus utérin.
Ambroise Paré '' vient longtemps après. Sans faire mention de son prédécesseur, il parle de la suture du périnée, mais il est difficile d'en conclure s'il la pratiqua.
* Verneuil, Mém. de Chir., t. I^"", p. q62. — Ga^. hebd., 1862, n^^ 240! 29. =' Ambroise Paré, De la génération, XYIII» liv., chap. XXXVIII. — Ed. Malgaigne, t. II, p. 718. — Œuvres complètes, Lyon, 1664.
La première description méthodique et exacte d'un procédé opératoire est due à Guillemeau ' (1649) : après avivement de la cicatrice, il rapproche les surfaces, fait au milieu une suture entortillée et passe au-dessus et au-dessous un point de suture entrecoupée pour reformer l'angle vulvaire et l'angle anal du périnée.
Guillemeau fît donc la suture dans la rupture périnéale; malheureusement il ne laissa pas de procédé applicable à la plupart des cas.
De Guillemeau à Dieffenback, au commencement de ce siècle, les opérations tentées n'obtiennent guère de succès; ce ne sont en somme que des essais, le plus souvent infructueux.
Viardel (1671), Delamotte " (1702), Dilennius (171 7), Smellie, Mauriceau rapportent quelques tentatives de restauration (Smellie appliqua quelques points de suture sur la cloison recto-vaginale), mais tous les cas graves furent traités sans succès ou abandonnés. Noël ^ (1794), Saucerotte "* (1798) répètent heureusement le procédé de Guillemeau.
Signalons les essais de restauration du périnée tentés par Mursinna, Mentzel, Osiander, Zang en Allemagne, Boyer, Antoine et Paul Dubois, Dupuytren (180S), Moulin (1828), Moreau (i83o), Metlauer (i832), Montain en France. En somme, les échecs étaient si nombreux que nous voyons des chirurgiens tels que Dupuytren et Boyer en arriver à
' Guillemeau, Œuvres de Chirurgie, Rouen, 1849, p. 354. - Les œuvres de Jacques Guillemeau, Paris, MDCXII, pp. 354 et 335.
^ Velpeau, Elém. de méd. opér., 2® éd., t. IV, p. 457. — Delamotte, Accouchements, t. II, obscrv. CCV.
^ Noël, Recueil périod. de la Soc. de méd. de Paris, t. VII, p. 187.
"• Saucerotte, Mélanges de Chirurgie, Paris, 1801.
repousser l'intervention chirurgicale dans les déchirures du périnée.
C'est alors que parurent les mémoires de Dieffenhack et de Roux qui allaient apporter une si grande révolution dans ce chapitre de la chirurgie réparatrice.
La suture entrecoupée de Guillemeau sera abandonnées et remplacée par la suture enchevillée profonde ; en d'autres termes, on pratiquera, après avivcment, l'affrontement exact des surfaces au moyen de sutures profondes.
En 182g, Dieffenback ' publia deux cas de périnéorrhaphie, opérés tous deux avec succès. L'auteur allemand fit l'avivcment et la suture comme dans l'ancienne méthode, mais son procédé se caractérise par deux grandes incisions libératrices faites de chaque côté de la ligne de sutures.
En i832 Roux ^ en France, fit la première application de son procédé. A la méthode ancienne, il substitua la suture enchevillée profonde; trois fils de soie doubles étaient passés profondément et fixés de chaque côté sur des bouts de sonde.
Les observations de Dieffenback n'eurent guère de retentissement en France ; aussi y regarde-t-on Roux comme l'inventeur de l'opération classique de la périnéorrhaphie. Au point de vue chronologique, le procédé de Dieffenback est antérieur à celui de Roux, mais l'on conçoit que la grande amélioration apportée à l'opération par ce dernier ait fait
' BÉRARD, Dictionnaire en 3o volumes, Périnée et Périnéorrhaphie. ^ Roux, Ga:^ette méd. de Paris, 1834.
oublier les observations de Dieffenback. La suture enchevillée profonde de Roux, qui aujourd'hui encore est la base de la plupart des procédés actuels, lui attribue la gloire incontestée d'avoir posé les règles fondamentales de la restauration du périnée.
Après eux, les chirurgiens reproduisent, combinent, modifient leurs procédés.
En 1841 et 1842, Bérard ' cite plusieurs opérations de périnéoplastie. Reybard, de Lyon, propose une modification nouvelle. Jobert^ (1845), mettant en pratique le procédé à incisions libératrices de Dieftenback, essaie sans succès la suture ; il tente alors l'autoplastie avec un lambeau pris sur la fesse gauche.
Baker-Brown ^, en Angleterre, modifie à son tour le procédé du chirurgien allemand en faisant de chaque côté du rectum deux incisions obliques. Mercier pratique la libération par une seule incision en arrière. Horner * revient au procédé de Baker-Brown. Hilton pratique la section sous-cutanée du tendon du sphincter entre l'anus et le coccyx.
A la même époque, Maisonneuve ^ présente à la Société de chirurgie de Paris quelques cas de restauration périnéale.
' Bérard, loc. cit.
^ JoBERT, Périnéoplastie che^ la femme, Gaz. des Hôp., i853, p. 140. — De la réunion en chirurgie, Paris, 1864, p. 681.
^ Baker-Brown, On the surgical diseases of women, London, i852, 28 éd., p. 866.
^ HoRNER, Amer. Journ. 0/ Med. Se., octobre i85o.
^ Maisonneuve, Déchirure du périnée et de la partie correspondante du sphincter de l'anus. Gaz. des Hôp., 1849, p. 3io. — Bulletin de la Société de Chirurgie, 1849.
Comme on le voit, la pcrinéorrhaphie devenait peu à peu une opération courante, mais si les tentatives de restauration étaient nombreuses, les insuccès restaient encore fréquents. Langenbeck ' (i853) inventa alors un procédé nouveau dans le but de remédier à ces insuccès et particulièrement aux fistules recto-vaginales qui persistaient souvent après l'opération. Son procédé consistait à tailler deux lambeaux vaginaux, réunis ensuite par leurs bords internes et suturés en avant de l'angle périnéal du nouveau périnée, lambeaux qui devaient protéger la ligne de sutures de tout contact avec les matières fécales et les liquides vaginaux. Il remplaça le procédé à sutures simples par un procédé autoplastique
Ce procédé de Langenbeck était très compliqué, mais il ouvrit une voie nouvelle. Aussi voyons-nous dès lors les nouvelles méthodes se multiplier. Successivement apparaissent les procédés de Demarquay, Richet, Lefort, Verneuil, Deroubaix, procédés nouveaux qui donnèrent des succès en grand nombre, succès dus en grande partie à l'emploi des sutures métalliques, préconisées par les chirurgiens américains, et à l'emploi de tel ou tel moyen pour mettre les sutures à l'abri des contacts impurs.
A la même époque, quelques chirurgiens, voulant éviter
' Langenbeck, Procédé opératoire pour la guérison des ruptures complètes du périnée. Gaz. des Hôp., 22 janvier i853, p. 33.
l'avivement par l'instrument tranchant, .préconisèrent la cautérisation. Cloquet ' applique les cautérisations actuelles répétées, Amussat le galvano-caustique.
En i83o déjà, un chirurgien américain, Mestauer, avait proposé d'adopter des fils de plomb pour la restauration du périnée et avait obtenu plusieurs succès. En i855, Sims adopta définitivement le procédé de sutures entrecoupées à fil d'argent et en fit, en iSSy, communication à l'Académie de médecine de New-York.
En 1859, il vint enEuropepour y faire connaître saméthode opératoire pour le traitement des fistules vésico-vaginales. On sait le retentissement immense qui accueillit son procédé. On l'imita de toutes parts, non seulement pour le traitement des fistules vésico-vaginales, mais encore dans la périnéorrhaphie.
En 1862, Verneuil fit sa première opération, avec application du principe de Marion Sims. Deroubaix, puis Trélat l'imitèrent, mais en apportant d'importantes modifications aux sutures profondes.
Emmet, élève de Sims, donna un peu plus tard un nouveau mode opératoire qui fut rapporté en Europe par Jude Hue, procédé qu'il modifia plus tard et qui se particularisait par plusieurs plans de sutures et par l'emploi d'un tube à demeure dans le rectum, destiné à faciliter l'issue des gaz. Dans son second procédé, il supprima le tube rectal et remplaça ses plans de sutures multiples par un seul plan ne quittant pas l'épaisseur des parties molles, ramenant l'éperon en bas, vers la partie antérieure de l'anus reconstitué et rclc-
' Cloquet, Mémoire sur la cautérisation méthodiquement appliquée à la guérison des ruptures du périnée et de la cloison recto-vaginale, Paris, i855.
vant les bords sectionnés du sphincter anal de façon à redonner à ce muscle sa forme et sa fonction '.
Depuis la présentation de ce procédé à la Société de chirurgie de Paris % il n'y a plus guère de méthodes nouvelles à signaler. Ce ne sont que. des moyens, des modifications, additions ou soustractions, aux procédés connus.
La chirurgie antiseptique fait alors son apparition et apporte des modifications à la technique opératoire.
En Amérique, Bantock, Warren, Goodeele, Chambers relatent les succès des applications de la méthode d'Emmet. Muller préconise l'emploi du catgut comme suture perdue, modification déjà mise en pratique par Werth, en Allemagne. Dans ce dernier pays, Simon, Hildebrandt, Ilégar, Kaltenback, Freund, Fritsch, Hischberg, Winckel, Martin, Schrôder, Kuster apportent des modifications au procède de Langenbeck, Hégar indique deux courbures différentes, tangentes l'une à l'autre, pour les sutures, l'une se dirigeant vers l'orifice vulvaire, l'autre vers l'anus, enfin un troisième plan de suture au niveau de l'avivement de la cloison.
En Angleterre, Fergusson, Hott, Arnott, Lane apportent leur contingent à l'histoire de la périnéorrhaphie.
En France, Chabaud, Schwann, Trélat, Verneuil, Boraud, Sée, Polaillon...
' E.MMET, New- York Méd. Joiirn., Décembre i865. ^ Bull, de la Soc. de Chirurgie, 187Ô, t. H, p. 3o3.
Il semblait que les progrès accomplis par l'opération fussent arrivés à leur apogée quand, dans ces dernières années, une nouvelle méthode fut vulgarisée en Angleterre par Lawson- Tait.
C'est un procédé autoplastique, remarquable par sa simplicité et qui, comme nous le disions au début de ce chapitre, met l'opération à la portée de tous les praticiens. Nous n'entrerons ici dans aucun détail, devant y revenir longuement plus loin.
La caractéristique de ce procédé auquel on doit donner le nom de Méthode de Voss-Tait, est la section transversale du septum recto-vaginal, avec un seul plan de sutures.
Nous tenons à rétablir d'une façon précise, d'après les renseignements publiés par Sànger ', la généalogie de cette méthode que l'on attribue à tort à Lawson-Tait.
Le premier praticien qui ait tenté cette opération sur le vivant est le professeur Voss, de Christiania. Il en publia en 1870'' une courte description. D'après Nicolaysen, qui en 1874 apporta quelques modifications au procédé^, Voss aurait pratiqué sa première opération en i865 et l'idée première de la nouvelle méthode serait due au professeur S. A. R. Stein, de Copenhague (1862).
En 1882, Berry Hart et Barbour décrivent ■* le procédé de
' M. Sanger, Ueber Perineorrhaphie durch Spaltung des Septum rectovaginale, etc., Klinische Vortraege von Volkmann, Leipzig, 1887, 10 nov. — Einige geschichtUge und technische Bermerkungen :^ur Lappenperineorrliaphie, Centralbl. f. Gynaek., 1888, n" 47.
^ Voss UND Nicolaysen, Norsk Maga:^'n for Lœvidenskaben, II Reih., XXIV Bd., 1S70, p. 192.
^ Nicolaysen, Ebenda, IV Bd., 4 Heft., 1874, p. 200.
* Berry Hart & Baebour, Manuel of Gynœcology, Edinburgh, Maclachlan an Stewart, 1882, pp. Siy et 628.
leur maître A. R. Simpson, procédé qui ressemble beaucoup au soi-disant procédé de Lawson-Tait, mais qui en diffère par des sutures vaginales et rectales séparées.
Ce n'est qu'en 1886, dans la seconde édition de leur manuel ', qu'ils font mention de la méthode de Lawson-Tait. D'après ces auteurs, l'idée première de la section transversale duseptum recto-vaginal serait due au D^ J. Duncan, d'Edimbourg.
Lawson-Tait ^ publia en 1880-81, sous le titre de Nouvelle méthode pour rétablir le périnée chez la femme, la technique opératoire qu'il suivait en pratiquant la section transversale du septum recto- vaginal. Certes les modifications qu'il a apportées à l'opération lui sont propres, c'est un fait que nous ne mettons pas en doute, mais de là à lui attribuer la méthode, il y a loin. C'est pourquoi, tout en laissant son nom au procédé, nous tenons à rappeler celui qui en est réellement le père et nous proposons de l'appeler : Méthode de Voss-Tait, ou plus généralement : périnéorrhaphie à lambeaux.
M. A. Jamicson ^ a publié, en i885, un procédé qui diffère de ceux de Simpson et de Tait en ce que, après section transversale du septum, il reconstitue le périnée par le simple affrontement de deux lambeaux latéraux.
A. C. Post * décrit, en 1886, un procédé « nouveau » qui ressemble en tous points à celui de A. R. Simpson.
' Beury Hart & Barbour, 2^ édit., 1886, p. Sag,
^ Lawson-Tait, Nouvelle méthode pour rétablir le périnée che:^ la femme, LoNDON MED. TRANSACTIONS, 1880. — Obtctric. Jouni. of Gr. Brit. and Irel., no8i, p. 585, 18S1.
^ Jamicson, Brit. gynœcol. Journ., i885, p. 294.
* A.-C. Post, Transactions of the New- York Academy of Médecine, »886, vol. V, p. 225.
Enfin, en i887,Fritsch ' donne une nouvelle méthode pour la restauration du périnée dans les déchirures complètes, méthode qui repose également sur la section transversale du séptum recto-vaginal.
Nous n'avons reproduit ces renseignements que dans un simple intérêt historique. Aujourd'hui la méthode tend à se généraliser, et c'est de tous côtés que nous voyons les gynécologistes abandonner les procédés anciens et se rallier aux progrès réalisés par ce nouveau procédé : Sànger ^, Zweifel ^, Rokitansky *, Kùfferath \ Fraipont ^, von Wieniwarter '', Riedinger ^, Schubert ^,
Sànger a appris la méthode de Voss-Tait du D'"W. Heiberg, assistant du professeur Howitz, à Copenhague, et nous l'a enseignée.
^ Fritsch, Ueber Perineoplastik, Centralbl. f. Gvnaek., 1887, n" 3o, ^ Sànger, loc. cit.
^ Zweifel, Handbuch der Frauenkrankheiten, etc., lîl Aufl., III Bd., p. 290.
^ Rokitansky, Erfahvungen ûber Lawson- Tait' s Peri)ieorr/iaphie, Wiener
KL. WOCHENSCHR., 1888, n" U .
' KûFFERATH, Joiim. de Médecine et Chirurgie, Bruxelles, 86^ vol., n° 20, 1888, p. 467.
^ Fraipont, Six cas de Périnéorrhaphie d'après Latvson- Tait, Ann. de la
Soc. DE MÉD. ET ChIR. DE LiKGE, 5 juillet 1888.
^ V. Wieniwarter, Ueber die Périnéorrhaphie nach Lawson-Tait, Wien. kl. Wochensch., 1888, nos 3i, 32, 33.
^ Riedingfr, Vier fàlle von Lawson-Tait' s Périnéorrhaphie, Wien. kl. Wochensch., 1888, no 26.
9 Schubert, Sechs fàlle v. Episo Périnéorrhaphie nach Sànger {Lawson- Tait), Inaug. dissert. Greiswald, 1888.
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