‹ Contribution à l'étude de la perte de la vision mentale chez les mélancoliquesChapitre 11 sur 15 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Synthèse mentale et douleur morale

La perte des souvenirs visuels qu'accusent nos malades peut donc être logiquement attribuée à une déficience de leur synthèse mentale résultant de leurs troubles cénesthésiques et psycho-moteurs, ces deux radicaux des états mélancoliques. Ceux-ci, en outre, par les sentiments d'inquiétude diffuse et d’impuissance psychique qu'ils déterminent, engendrent la douleur morale comme l'a montré M. Sécras, et cette douleur morale réagit à son tour sur les synthèses mentales pour les dissocier.

Nous ne saurions admettre en effet la distinction fondamentale, de nature, établie par M. Dumas entre la tristesse active des mélancoliques anxieux et la tristesse passive des mélancoliques déprimés qu’il qualifie encore d'inertie morale. La comparaison de l'attitude d’un mélancolique déprimé et de celle d’un dément précoce qui, Jui, est bien moralement inerte, nous semble suffisam-

ment démonstrative et’il paraît jusqu'à l'évidence au’il

ne saurait être établi d’anologie entre eux quant à leur

état psychique.

Surtout nous ne saurions souscrire à cette équation psychologique : excitation douloureuse = activité mentale ; tristesse passive — inertie morale, pas plus d’ailleurs qu’à cette autre proposition « la douleur morale est tonique, excitante, évocatrice, elle triomphe un moment de l’inertie... »

En fait il n’y a, du point de vue de la douleur morale des mélancoliques, qu’une différence de degré et non une différence qualitative. La preuve en est qu'un même malade peut être suivant les moments simplement déprimé ou anxieux, que toujours une période initiale plus ou moins longue de dépression a précédé l’anxiété et alterne par la suite avec elle.

Nous ne saurions mieux comparer les variations de la douleur morale des mélancoliques qu'à celles de la douleur physique de ces blessés qui souffrent constamment, mais à qui les paroxysmes douloureux arrachent seuls des cris. Il est permis de supposer que de même que la perturbation cénesthésique générale se “traduit par cette dépression triste, de même les crises cénesthésiques | se traduiront par l'anxiété et l'angoisse. D'ailleurs la dépression n'exclut pas l'anxiété ; seulement elle ne se traduit pas au dehors par cette agitation physique qui, portée à l'extrême, fait ressembler parfois le mélancolique à un maniaque. « Au fond se cache toujours un état d'inquiétude morale plus ou moins accentué et qui atteint son maximum dans ces cas de stupeur qui, sous

une apparence d'immobilité, d'inertie extrême, résulte

EE d’un état de délire anxieux tellement profond qu'il accable le malade et lui enlève même toute apparence de réaction extérieure » (SÉGLAS).

Ainsi donc, la méancolie dépressive et la mélancolie anxieuse ne diffèrent que par leurs manifestations extérieures mais ont un fond identique et il ne saurait être question de tristesse active pour les uns et de tristesse passive pour les autres. La mélancolie avec stupeur n'estelle pas la forme où4’anxiété atteint son maximum ? Et si les paroxysmes anxieux s’accompagnent de manifestations réflexes d’automatisme psychologique, on ne saurait en conclure qu’ils déterminent un renforcement des synthèses mentales. La monotonie des lamentations, des gœémissements, leur pauvreté représentative l’indi-

quent avec évidence. Bien plus, les paroxysmes anxieux se traduisent, souvent par de l’incohérence ou « par une répétition plus grande des mêmes idées ou plus exactement des mêmes paroles qui sont alors plutôt une simple décharge motrice en rapport avec un état affectif intense que l'impression d’une pensée précise » (MASSELON). C’est que, comme le fait remarquer M. Séglas, les grandes douleurs morales, de même que les grandes douleurs physiques, ont une action inhibitrice sur les activités physiques et psychiques ou perturbent ces activités, la volonté s’attachant « comme convulsivement à un objet (idée fixe) ou bien encore en provoquant « une détermination violente, rapide, souvent sans but (impulsion) » (SecLAs). Dans les deux cas, il est évident qu’elle n’agit pas en renforçant les synthèses mentales, mais plutôt en les dissociant, les processus précédents n'étant

qu'une traduction de l’automatisme. Plus ordinairement « du côté. intellectuel, tout effort deviendra impossible comme paralysé ». C’est que la douleur absorbe tout dans la conscience et rien de ce qui n’est pas elle ne peut sy maintenir. Ê

M. Dumas, d’ailleurs, admet, à l'instar de P. JANET, que « l'émotion qualifiée désagrège les synthèses mentales, fragmente et dissémine tous les systèmes d'idées, de représentations ou d’images qui se formaient dans l'esprit (DUMAS) ». x

Nous sommes donc en droit de conclure que l'anxiété (ét nous avons vu que la perte de la vision mentale s’observe surtout dans la mélancolie anxieuse) est un facteur ‘de dissociation des synthèses mentales et par conséquent peut intervenir dans la dissolution de la vision mentale de nos malades. Ainsi, d’une part, le ralentissement de la psychomotricité abaisse le potentiel et intervient dans la genèse de la douleur morale, d'autre part celle-ci réagit à son tour sur les synthèses mentales qu'elle dissocie.

L'observation montre en effet, comme nous l'avons indiqué antérieurement, que l'anxiété est antérieure à la perte de la vision mentale, que celle-ci ne se développe qu'une fois que celle-là a atteint son maximum. Son évolution est parallèle à celle de l'anxiété, croît et disparait avec elle. Ce parallélisme avait frappé Lemos. La perte de la vision mentale de sa malade a été, dit-il « accompagnée par lanxiété comme par son ombre », même maximum, même déclin, Comme nous, Lemos se refuse

à voir là une simple coïncidence, mais bien un rapport

de cause à effet. Seulement, il fait de la perte de la vision mentale l’origine de l'anxiété qui devient ainsi secondaire. La perte des éléments représentatifs des objets qui, pour lui, constituent toute l’image, entraîne Ja perte des émotions concomitantes et en partie des émotions heureuses, souvenirs d'enfance, de famille. D'autre part, cet auteur pense que l'intensité de la réviviscence émotionnelle est proportionnelle à l'intensité des représentations. C’est pourquoi il explique la douleur morale et l'anxiété par la douleur causée par la perte des représentations.

Nous avons dit que nous ne pouvions admettre che thèse pour cette raison que l'anxiété est antérieure à la perte de la vision mentale. D'autre part, l'argument capital de Lemos consistant à supposer que l'intensité des émotions causées par le souvenir est en raison directe du nombre et de l'intensité des éléments représentatifs qui pour lui sont toute l’image, se heurte aux idées actuelles relatives à la constitution de J'’image que nous indiquerons plus loin. a

En somme, si l’on constate un parallélisme entre l'anxiété et la perte de la vision mentale, c’est qu’ainsi que nous avons essayé de établir, l'anxiété en dislocant les synthèses psychiques, prépare la dissolution de la vision mentale. Le malade est tout à sa douleur qui absorbe tout son être, devient l'unique représentation de sa conscience et, nous le répétons, rien de ce qui n’est pas elle ne peut s’y maintenir. Péniblement, les éléments des souvenirs se présentent un à un à la cons-

cience sans qu'ils puissent être groupés ni rattachés aux

Rp

autres groupements qui constituent notre moi, l'esprit après chaque effort retombant tout à sa douleur.

Bien qu'il faille faire jouer à notre avis un rôle important aux troubles de l’affectivité dans l’origine de la perte de la vision mentale, nous souscrivons à l'opinion de M. SEczas : « On pourrait supposer, dit-il dans ses ‘« Jeçons cliniques » qu'il s’agit là d’une sorte d’amnésie portant sur les images visuelles. Je crois qu'il n’en est rien ; bien plutôt que les images elles-mêmes, c’est la faculté de les évoquer qui est-atteinte, le pouvoir de les assirniler à cet ensemble de faits psychologiques qui constitue sa conscience personnelle ». Et dans son « Délire des Négations » il pense « que dans ce manque non de reviviscence automatique mais de rappel volontaire des images, il s’agit d’un défaut de synthèse empêchant leur rattachement aux autres souvenirs ou sensations dont l’ensemble constitue la personnalité, d’un manque d’assimilation psychologique des images ».

Page 1