‹ Contribution à l'étude de la perte de la vision mentale chez les mélancoliquesChapitre 12 sur 15 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Perte de la Vision mentale et Troubles émotifs

Bien qu une déficience de la synthèse mentale; patente chez nos malades soit susceptible d'expliquer la perte de la vision mentale, elle ne semble pas à l'examen plus approfondi des observations, la constituer toute entière ni même être à son origine dans tous les cas.’

En effet, si chez certains malades le souvenir apparait souvent comme composité, squelettique, découpé comme un jeu de patience ou même inexistant, chez certains autres au contraire (la maladé de Lemos et la nôtre), il donne à celui qui en écoute la description l'impression d'un souvenir normal tant par l'exactitude que par la richesse et la hiérarchie des détails. « Je me souviens de tout comme auparavant, dit la malade de Lemos, mais je ne puis me représenter dans mon esprit ni Île . visage de mon mari et de mes enfants, ni l'aspect de ma maison, ni une orange, ni une poire... Je sais que ma

salle à manger est au premier étage, qu'il x à une grande

PICARD

EPA RE

table au centre, deux fenêtres qui donnent sur la mer, une armoire avec de la vaisselle qui est adossée au mur d’en face, des chaise autour, etc... mais je ne puis pas me représenter ni la salle à manger dans son ensemble, ni l'armoire avec la vaisselle dedans, ni les chaises. Je ne puis pas voir cela par la pensée comme auparavant ». Cette même malade décrit le visage de son mari, de ses enfants, une rue de sa ville avec un nombre tel de détails exacts que, vus de l'extérieur, ses souvenirs paraissent normaux. |

De même, l’interrogatoire analytique de notre malade au sujet des éléments représentatifs qui lui restent des personnes et des choses, nous à montré que chez elle aussi, vu de l’extérieur, le souvenir paraît normal. Une femme de son milieu ne nous décrirait pas autrement son mari, ses enfants, son appartement. Ces malades s’aperçoivent d’ailleurs de cette sorte de contradiction entre leur absence de représentations mentales et la possibilité

“qu'ils ont cependant de nous décrire ces représentations inexistantes.

« Je me souviens de tout, dit la malade de Lemos. Si l’on me demande:par exemple comment est ma maison, je suis à même de tout expliquer, de façon que la personne qui m'écouterait pourrait se représenter tout cela dans son esprit, et moi qui donne ces renseignements, je n’en puis rien me figurer. Plus que cela, voici le portrait de mon fils Antoine, j’ai beau le regarder bien attentivement, pour tâcher de me le représenter dans mon esprit, peine perdue. Je ne peux plus, même ainsi ! »

Notre malade dit qu’elle connaît, sait, Ia taille, la cou-

leur des cheveux de son mari, qu'elle le sait dans l’intérieur, mais qu'elle neles voit pas avec les yeux de l’esprit ». Lorsqu'on lui demande comment il se fait qu'ayant tous les éléments visuels nécessaires pour se représenter son mari, elle ne le peut, « c’est que je ne les vois plus, je les sais seulement », nous répond-elle. Il en est de même pour Ja description de son ameublement : « Je puis vous le dire par cœur mais je ne peux plus le voir ». Souvent aussf elle explique sa connaissance des particularités des êtres et des objets par un phénomène de simple mémoire verbale : « Je sais que mon mari a un nez de juif parce que je l’ai entendu dire... Je sais les yeux de mon petit garçon. Ils sont bleus absolument comme les miens. On disait toujours qu’il avait de beaux yeux bleus ».

Cette apparence de contradiction est capitale à notre avis pour l'interprétation de la perte de la vision mentale ét nos malades en nous indiquant le sens. En effet, vus de l'extérieur, pour nous qui observons, de tels souvenirs ne présentent aucune différence avec des souvenirs normaux. La différence qui est cependant profonde est ressentie seulement par le sujet qui se souvient, elle est toute intérieure, toute subjective. L’incomplétude de tels souvenirs tient à ce qu'il leur manque leur élément essentiel, leur marque affective caractéristique.

En mettant à l’origine de la perte des représentations visuelles un trouble de la synthèse mentale, nous avons trop considéré l’image dans son acceptation classique, comme une sorte d’empreinte cérébrale laissée par la sen-

sation, une photographie plus ou moins effacée de, ceite

sensation, nous l'avons ainsi réduit à ses seuls éléments représentatifs. Or t'image apparait aux psychologues contemporains comme infiniment moins précise, moins figée et la plupart lui reconnaissent un double état, l'un représentatif, l’autre émotionnel, celui-ci ayant une importance prépondérante dans l'acte de la reconnaissance. Disons-le de suite, nous croyons qu'en dehors d’une défi-

cience de la synthèse mentale qui certes peut intervenir,

il faut faire la plus large part dans la perte de la vision

mentale aux troubles affectifs dont on connait la si grande

hpportance au cours de la mélancolie. Si les malades

ne peuvent se représenter les objets ni les êtres, cela ne lient pas tant à ce qu'ils ne peuvent en coordonner et en situer les divers éléments représentatifs, ruais c'est surtout parce que la partie émotionnelle de l’image s’est effritée du fait de troubles profonds dans la sphère affective.

Nous sommes donc amenés après avoir parlé des images comme de réalités anatomo-psychiques, à nous demander quelle est leur signification réelle et ce faisant nous effleurerons le problème si controversé de la pensée sans images. Baldwin, dans son dictionnaire de psychologie paru en 1912, donne, de l’image la définition suivante : « le schème normal qui persiste des sensations ou des éléments sensoriels d’une perception ou d'une image antérieure. La totalité des images Re dans l'esprit porte le nom d’imagery. » Aussi bien une telle définition aurait-elle pu être donnée par Platon. De tout temps, en effet, les psychologues ont envisagé l'image comme une copie plus ou moins exacte de la sensation,

copie emprisonnée dans le cerveau comme des colombes

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dans une volière, suivant la comparaison classique. Plus près de nous, Descartes parle de « vestiges cérébraux ». « Pour la mémoire, dit-il, je crois que celle des choses matérielles dépend des vestiges qui demeurent dans le cerveau après que quelque image y a été imprimée. » C’est encore à quelques nuances près l'opinion de Taine. L'image est pour lui en tout comparable, à l'intensité près, à la sensation originelle, mais contrairement à celle- ‘ci, survit à l’ébranlefñent du nerf et Sa persistance est fonction de la profondeur des modifications apportées aux cellules cérébrales.

La masse de ces images est le substratum de la mémoire, et partant de la pensée. « À l’état normal, dit-i, nous pensons tout bas par des mots mentalement entendus ou Jus où prononcés et ce qui est en nous c'est l’image de tels sons, de telles léttres ou de telles sensations musculaires et tactiles, du gosier, de la langue et des lèvres »: |

Une semblable conception cadrant avec leur mode de penser professionnel, devait satisfaire les médecins, mais en fait, cette même conception des images comme une simple copie de [a perception S’imposa à eux directement et découla des recherches sur les localisations cérébrales et en particulier de l'étude des aphasies. Bref, Ia notion d'image comme couple psycho-anatomique, celle de Jangage intérieur, apparaissaient jusqu'à ces dernières années non seulement comme des hypothèses commodes, mais comme des processus dûment établis.

En somme, comme le dit Binet dans son avant-propos

de l’année psychologique de rg910 « Au début par besoin

NT

de clarté on s'est jeté avidement Sur les images mentales parce qu'on à Cru qu'une image mentale est quelque chose de très clair et de très compréhensible. Une image mentale ressemble à une image ordinaire ou à une photographie. il y a un simulacre matériel qui séduit. On a donc pensé qu'en supposant que l'esprit se compose surtout d'images, qu'il est un polypier d'images ou en donne une explication intelligible. Puis on à voulu se représenter l'esprit en termes. de langage, les opérations de l'esprit ont semblé consister en mots, les raisonnements étaient des phrases, les volontés des ordres verbaux, tout l’enser:ble de l'esprit ressemblait à un discours ». Or cette facon d'envisager les images et le langage in-

térieur tend à ne plus être admise comme un dogme intangible et par les psychologues et par les neurologistes. Pour ne parler que de ces derniers, il me faut citer en particulier l'opinion de Pitres et de Sollier qui nient que les divers centres sensoriels soient des centres d'une mémoire propre « indépendante de la fonction mnésique énérale ». Mais ce sont surtout le professeur Pierre Marie et son élève Moutier qui dressèrent le réquisitoire le plus absolu -contre Ia conception des images en tant que réalité psycho-anatomique. « La grande erreur dans la question des’images a été, dit Moutier, de croire à celles-ci comme à des réalités. On a perdu de vue leur existence toute hypotétique, toute conventionnelle ; et peu à peu l’on à fini par les détacher du mot de l’idée. On a fiui par admettre dans le cerveau des images sans mots, sans idées, sans aucun attribut, des images pures. Il en est

des images comme de la substance pensante, ce sont

des ‘réalités métaphysiques, ne correspondant à aucune expérience, mais d’une importance capitale au point de vue logomachique (Duprat) ». En fait le mot est un phénomène complexe comportant un double état, sensoriomoteur et intellecuel, c’est un phénomène vocal, auquel nous attachons une signification intellectuelle. Il est un symbole indispensable au fonctionnement de la pensée à laquelle il est intimement uni : « les pensées, les mots et ces abstractions les-images forment uñ tout indissoluble dans lequel aucun élément n’est distinct. »

Il ne saurait donc être question de centres d'images, puisque si elle existait, l’image ne pourrait être qu’ « un phénomène cérébral nous permettant d’utiliser nos per- ceptions de façon à rendre possible leur évocation (attention volontaire), leur reconnaissance (mémoire), leur ; comparaison (association d'idée). » |

Aussi Pierre Marie et Moutier ne font-ils pas intervenir la notion d'image dans leur conception de l’aphasie.

Voici donc niée de façon formelle l’existence des images en tant que réalité anatomo-psychologique. Cependant du point de vue purement psychologique on ne saurait se passer de la notion d'image. Seulement Rimage n'apparaît plus aux psychologues contemporains comme un atome presque matériel de la pensée et n’est plus envisagé par eux comme une copie plus ou moins exacte de la sensation qui lui a donné naissance. Philippe, dans son livre sur l’Image mentale auquel nous avons déjà fait allusion et qui porte comme sous-titre significatif évolution et dissolution (de l’image), présente l’image comme « un composé mental instable et sujet à variations ».

« Celle-ci, dit-il, comme un être vivant nait et s'adapte au milieu ; elle reflète la vie générale de l'esprit », et plus loin : « très vivantes, (nos images) évoluent sans cesse comme {out ce qui vit, n'ayant rien de cette immobilité catégorique qui est la première négation de la vie et peut-être aussi de notre pensée ». Nous avons dans un chapitre antérieur longuement développé les idées de Philippe et insisté sur les deux couches de l’image, l’une large extérieure due à l’activité de l’esprit, l’autre centrale très mince, vestige de la perception originelle. Get auteur a montré égacment que le premier aspect de l’image, c’est une silhouette sans détails, détails qui y sont ultérieurement localisés, grâce au sentiment qui se joint à la vision mentale de l’ensemble.

Abramowski reprenant les recherches de Philippe a montré comme nous l'avons vu, le rôle de l’activité intellectuelle dans l'établissement du contenu représentatif de l’image. Mais il a assigné de plus un rôle capital à la partie non représentative et non intellectuelle de l’image. Il a montré que la richesse en détails de la vision primitive n'a pas comme corollaire obtigatoire une plus grande valeur du souvenir. En effet, le souvenir peut exister sans images proprement dites, puisque le sujet peut identifier deux perceptions dont la première effectuée à l’état de distraction, n'avait donné lieu qu’à une description incomplète ou nulle. C’est que cette absence d'images représentatives ne signifie pas une absence t0tale de l'impression. Il subsiste quelque chose de l’impression originelle qui se traduit par la « conscience du

manque » que Philippe d’ailleurs avait entrevu. Cette

ri

« conscience du manque » est un sentiment gémérique, spécifique , qui fait que si nous représentons de nouveau au sujet la chose oubliée, brusquement, à la façon d’une révélation, cette conscience du manque sera remplacée par le sentiment spécifique de la reconnaissance. C’est dans cette « conscience du manque » qu'il faut rechercher la nature non intellectuelle du souvenir. À son degré le plus élevé, « la conscience non intellectuelle du souvenir se “nanifeste dans le symbolisme des mots et des images et des mots en tant que souvenirs ».

. Les causes qui agissent sur le souvenir pour en augmenter la valeur représentative (attention surtout) agissent en sens inverse sur la partie subconsciente de l’image en diminuant le nombre des « hallucinations » et des « sentiments de manque » et ce par suite de l'intervention des mots, instruments de l’activité intellectuelle et facteurs de dissociation en tant que « foyers autonomes de la pensée », ainsi que l’avait déjà indiqué Bergson. Inversement, l’inhibition intellectuelle nou l’intervention des mots et des associations, garde à l’image son caractère vivant et spécifique mais en la refoulant vers le subconscient. Or ce subconscient provenant de Ia distraction et des oublis n'est pas « une masse inerte, mais une chose très vivante, spontanément créatrice, qui s'approche du seuil de la conscience pendant la cryptomnésie et qui très souvent sans être remémoré et représenté est encore senti dans les phénomènes des hallucinations de la mémoire et des sentiments de manque ». Aussi estil qualifié de sentiment spécifique du subconscient ou de conscience a-intellectuelle. d’équivalent émotionnel

des représentations. Et cette partie non représentative du souvenir est sentie par nous dans l'oubli de façon positive sous. un aspect affectif comme un sentiment générique d’une représentation non existante dont il tient place et c'est ce sentiment qui est la cause de « notre résistance graduelle aux représentations qui ne sont pas la vraie ». Ce sentiment est si spécifique, si différencié, ce cachet d’émotivité est si spécial que l'évocation d’objets très ressemblants à l’objet oublié est rejetée comme fausse. Ces états émotionnels cessent d’ailleurs d'exister dès qu'apparait la représentation par transformation du sentiment générique au contact de l'intellect en la représentation même dont il provient.

Abramowski étudiant les réactions respiratoires et galvanométriques de sujets soumis à des impressions reçues sans attention et par conséquent libres d’intellect et de représentations, conclut au caractère émotionnel de la partie non représentative de l’image, les impressions inconscientes (non représentatives) donnant des réactions plus vives que les mêmes impressions conscientes. Et \bramowski pense que la vivacité de la reconnaissance et par conséquent la sensibilité de la mémoire est surtout fonction de l'émotivité mnésique. Dans un ouvrage antérieur sur l’image et la reconnaissance, il s'exprime ainsi : « Dans l'acte de la reconnaissance, le souvenir se joint à l'impression ayant qu'il ne se dév eloppe en image, c’est à dire se joint sous son aspect inintellectuel, plutôt affectif que représentatif. En se fusionnant avec l'impression, il donne à celle-ci une teinte émotionnelle, il |” imprègne

d'un sentiment spécifique d'identité ou de nouveauté

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lequel au premier moment de la perception ne constitue pas encore un objet de la pensée distinct de l’impression, mais forme avec cette dernière une seule et même perception. » Ces idées ne sont du reste pas particulières à Abramowski, Bourdon, d'observations sur la reconnaissance d’une lettre dans un texte, avait conclu que la re- £onnaissance se faisait sans images, par l’éveil d’un sentiment vif qui donnait plus d'importance à la perception actuelle. Ce sont aussf.les idées de Binet et d’un grand nombre d’autres psychologues. Ainsi l’image nous apparait comme une formation vivante, infiniment complexe, constituée par des éléments représentatifs plus ou moins remaniés par l’activité intellectuelle et des éléments d’ordre émotif difficilement analysable, mais d'importance capitale puisque ce sont eux qui, en grande partie, conditionnent la reconnaissance. :

Dès lors, étant donné d’une part l'importance des troubles affectifs dans la mélancolie et, d'autre part, ce fait que les souvenirs de nos malades paraissent normaux au point de vue de leurs éléments représentatifs, nous sommes amenés à nous demander si la déficience de la vision mentale qu'ils accusent, ne serait pas sous la dépendance d’une déficience des éléments émotionnels de l’image, d’un abaissement de son potentiel émotionnel.

Comme nous avons essayé de l’indiquer, toute image

porte en elle sa marque affective caractéristique qui est à la fois sa marque et notre marque de fabrique. C’est grâce à ce caractère affectif que nous prévoyons globalement le souvenir avant d'en préndre par l'analyse une

connaissance plus détaillée sinon plus imprégnée de réa-

lité, et nous asons déjà fait remarquer la sorte d'opposition qui existe entre l'accent de vérité que prend dans notre conscience l'évocation d’un être chéri et le peu de détails précis que nous sommes capables de retrouver dans son image. C'est que ce qu'il y a de plus profond en nous et aussi de plus caractéristique, de plus particulier à chacun de nous c’est notre façon de sentir et aussi pénsons-nous, mais à un moindre degré, notre façon de réagir et d'agir. Il n'y a point à s’en étonner si nous réfléchissons que notre façon de sentir a sa base profonde dans notre sensibilité cénérale, dans notre cénesthésie. Ainsi notre façon de sentir, traduction psychique de notre cénesthésie devient avant toute connaissance la base de notre moi. C'est elle qui façonne nos souvenirs, assure leur juxtaposition harmonieuse, et de cette facon cneore, contribue à la continuité de notre personnalité. Ainsi à chaque instant de notre vie psychique nous avons comme fond ou comme cadre à cette activité psychique et à notre expérience, d’une part notre cénesthésie et d'autre part la masse confuse de tons nos souvenirs sous une forme indifférenciée mais nettement agissante dans un sens déterminé, ce sont nos tendances. Celles-ci forment le plus souvent un couple sensitivo-moteur mais dans certains cas elles. pourront se débarrasser de leurs éléments émo- Es devenant alors ce que M. Revault d'Allonnes à étudié sous Île nom d'inclinations. C'est le cas de la malade étudiée ‘par cet auteur qui bien qu'absolument insensible psychiquement agissait comme si elle sentait. Mais normalement il n’en est pas ainsi et chaque perception subit

une sorte d’imprégation affective qui lui donne sa cou-

leur et la rend vivante. On conçoit que Fimage qui en résulte subisse elle aussi dans ses caractères affectifs l’évo- Aution du ton affectif général et c'est ce qui explique les différences, le contraste même qui existe parfois entre le nombre des détails, l'exactitude de certains souvenirs et leur peu de valeur émotionnelle qui fait que de tels souvenirs paraissent morts à ceux qui les évoquent, ne leur parlent plus. Le cas de’Littré, vieillard, se remémorant un souvenir de jeunesse, est très suggestif à cet égard. C'est que les éléments représentatifs qui constituent le noyau central de l’image vivent d’une vie indéfinie, et ne peuvent varier alors que notre façon de sentir évolue avec l'âge, subissant les vicissitudes de nos conditions organiques. À ce sujet il est intéressant de comparer les souvenirs précis du vieillard, mais sans chaleur émotive, avec la prétendue absence de vision mentale de nos malades. Dans les deux cas, les éléments représentatifs du souvenir existent, plus nombreux le plus souvent, mais pas toujours chez le vieillard. Dans les deux cas, le souvenir est « su » mais non senti. La différence qui parait considérable, est en fait toute subjective, le vieillard affirme le souvenir comme sien, il sait que ce qu'il raconte lui est personnellement arrivé, nos mélancoliques au contraire tout en décrivant leurs souvenirs en nient l'existence. Quelle est la raison de cette interprétation différente ? Elle tient vraisemblablement à ce que l’état affectif du vieillard est moins éloigné de ce qu'il était au moment de la perception originelle que ne l’est l’état affectif actuel du mélancolique de celui qu'il présen-

tait lors de la perception initiale.

En effet, lors de son apparition à la conscience, le sou-

venir doit nécessairement traverser notre sensibilité psy-

chique du moment, se teindre de sa couleur affective.

Le plus souvent, le ton de notre affectivité n'est pas tel-

lement différent de celui que nous ävions au moment

de la perception originelle que le souvenir n’apparaisse

plus comme nôtre. Si au contraire il existe une trop

grande dissemblance, deux éventualités peuvent se pré-

senter : ou bien le souvenir n'apparaît pas faute d’évoca-

tion ou bien apparaît à la conscience, mais avec de tels

caractères de froideur ou d'étrangeté qu'il ne semble pas

appartenir à celui qui l’évoque comme un souvenir vrai-

ment personnel. L'état d’anesthésie, ou mieux de dyses-

thésie psychique, des mélancoliques peut amener la perte de la vision mentale par défaut d’évocation. De nombreux auteurs, et Masselon en particulier en utilisant les tests de Binet, ont montré que l'évocation des idées et des images se faisait toujours dans le sens de la direction de l'esprit et qug cette direction était commandée par les tendances, qu'en dehors de cette direction, l'esprit

s’astreignait à une attitude artificielle très difficile à

conserver. Interprétant à ce sujet une série de tests, Mas:

selon en note les résultats de la façon suivante : « le sujet adopte ici encore une attitude d'esprit déterminée ; c’est dans cette direction que l'esprit cherche À provoquer des évocations. Cette direction ne s'établit pas sans difficultés dès l’abord, le malade doit faire effort pour inhiber tout le groupe de représentations qui, sous l’influence de l’état affectif prédominant, tendent à occuper

et occupent en fait sans cesse sa conscience. Lorsque

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