‹ Contribution à l'étude de la perte de la vision mentale chez les mélancoliquesChapitre 13 sur 15 · LE · texte numérisé non relu

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cette direction est fixée, l'évocation est gènée encore par l'état affectif qui tend à accaparer de nouveau l'attention. Ge n'est qu'au prix d’un grand effort que cette direction est maintenue. Mais alors même, le mot ne se présente que très difficilement, l'esprit reste vide, le malade cherche, hésite et se plaint de l'impuissance de ses efforts. les mots s'évoquent en séries se rapportant à un même groupe d'objets ou sont inspirés par les objets que les malades ont sous les yeux. Les représentations sont absentes ou très peu nombreuses. »

C est à une conclusion analogue qu ‘aboutit Wimmer dans un article récent : « les images restées à Fétat latent dans notre mémoire, dit-il, ne sont pas toutes également prêtes à être éveillées par lés impressions arrivant du dehors. Suivant le cours des idées, la disposition d'esprit du moment, etc., une excitation extérieure donnée fera surgir tantôt un groupe d'images, tantôt un autre »,

et plus loin : « la tendance dépressive de ses idées et.

l’état général de son esprit exerçaient une influence groupante sur les souvenirs ». À un degré plus avancé, on conçoit qu'il y ait une « inhibition dépressive des images » (Winner). Nous avons d’ailleurs suffisamment insisté à ce sujet dans un chapitre précédent.

Voici donc, une première cause de déficience de la vision mentale, par trouble de l’émotivité, l’inémotivité intervenant en affaiblissant le pouvoir d’évocation. Mais ce processus nous parait moins fréquent que le suivant (deuxième éventualité envisagée plus haut) et qui à trait à la discordance entre l’état émotif de la perception ori-

ginelle et celui du souvenir actuel. Il se passe dans ces

conditions ce qui se passe (et est mieux connu) pour les

perceptions. M. Séglas avait déjà montré contrairement à l'opinion de Krishaber et t de Taine, que le sentiment d'étranger du monde extérieur ne saurait être attribué dans la majorité des cas à des altérations sensorielles, mais dérive directement de troubles cénesthésiques. « Par suite, dit-il, des troubles qui surviennent dans le domaine des fonctions organiques au début de la mélancolie,,on comprend aisément combien est grand le nombre de sensations nouvelles, qui peuvent modifier le complexus cénesthésique. De plus, en raison même de L'état particulier des centres nerveux qui participent également à la souffrance générale de l'organisme, c'est surtout dans leur élaboration cérébrale que les diverses sensations se transforment et s’altèrent. Les images intérieures ne sont plus adéquates à leurs excitants normaux, et les sensations même régulièrement transmises n'arrivent plus à la conscience que comme autant d'impressions alarmantes par leur étrangeté." » Or, comme nous l'avons vu, notre façon de sentir et plus généralement notre sensibilité et notre émotivité sont fonction de notre cénesthénie. M. Dugas, dans son livre Sur l'imagination, à insisté sur le rôle que jouent les réactions affectives dans notre sentiment de réalité des choses extérieures, et dans son livre sur la Dépersonnalisation, il conclut qu'il n'y a chez les dépersonnalisés aucune altération de la donnée sensorielle simple, mais un changement considérable dans.la façon « de la recueillir, il serait même plus exact, ajoute-t-il, de dire, de l’accucillir ». « Le malade ne recueille plus norma-

lement ses sensations, il est distrait. Il ne les accueille

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plus normalement, il est indifférent. Il intervient donc chez lui deux altérations distinctes, l’une porte sur la perception, C’est la distraction ; l’autre porte sur l'écho de la perception, sur le sentiment qu’elle éveille en nous et qu'une vieille habitude y rattache d'ordinaire, c’est la perte de l’émotion qui accompagne la perception ».

Wimmer apprès avoir montré comme MM. Séglas et Dugas que les troubles sensoriels dus à une lésion organique ne peuvent que-rarement être invoqués à l’origine du sentiment d’étrangeté du monde extérieur, conclut dans un sens analogue : « Il me semble évident, dit-il, que nous n’avons pas affaire ici à des anomalies de la perception, mais à une modification survenue dans l’émotivité, à cette insensibilité dont elle (sa malade) se plaint. Comme elle le dit elle-même : ses impressions sont « purement intellectuelles », c’est-à-dire que la résonnance sentimentale, l’émotion, l’enjeu personnel font défaut. Nous connaissons tous pour l'avoir observé sur nous dans nos « heures de mélancolie » cet aspect terne et morose des choses, qu’exprimait très bien une de mes malades atteinte de psychose psychogène disant que les choses tout autour avaient pris une apparence « étrange » au point qu'elle ne les reconnaissait plus, «parce qu’elle n’avait plus envie de rien ».

Ainsi, pouvons-nous conclure avec Masselon : « des éléments affectifs sont liés à toutes nos perceptions ; nous ne connaissons bien les choses qu'autant que nous les sentons, c’est-à-dire qu’autant que ces choses éveillent en nous l'intérêt, s’accompagnent de sentiments de plai-

sir ou de tristesse. Toute représentation qui n’éveille pas PICARD 7

un sentiment ne s'impose pas à nous avec les caractères très précis et très nets de la réalité : elle prend un aspect un peu abstrait auquel le doute est toujours plus ou moins attaché... Or nos malades (des mélancoliques) ont perdu la faculté d’être émus par les choses parce qu'ils ont un certain degré d’indifférence affective ; ils ne sont plus frappés par elles au même titre que jadis ; à la difficulté de les percevoir, de les connaître, vient s'ajouter la difficulté de les sentir. Rien d'étonnant donc si elles paraissent moins réelles qu'autrefois ». Les interprétations de MM. Deny et Camus, de Fœærster, Storch, celle de M. Revault d’Allonnes, d’allures plus scientifiques, ne sont plus au fond que des variations de l'interprétation précédente. Pour MM. Deny et Camus, en effet, l’étrangeté du monde extérieur est le fait « de la non utilisation par la conscience des sensations organiques normalement associées à nos perceptions sensorielles », d’une dissociation entre la myopsyche et la pathopsyche (Wernicke, Fœrster, Storch). Mais ainsi que le fait remarquer Leroy, le sentiment de cette réaction organique, de cet harmonique organique de la sensation n’est pas autre chose que le ton émotif propre à cette sensation. « La théorie soutenue par Deny et Camus revient à dire que ce qui est troublé chez leur malade, c’est en somme le ton émotionnel qui accompagne la sensation ». Revault d’Allonnes admet une explication analogue. Pour cet auteur le sentiment d’étrangeté tient à l’inémotivité du malade et cette inémotivité tient à la disparition des réactions viscero-cérébrales qui accompagnent le jeu de nos tendances.

On voit donc que l'accord est fait entre les divers auteurs pour mettre au premier plan des sentiments d’étrangeté du monde extérieur : l’inémotivité ou la dysémotivité des malades. M. Blondel à invoqué récemment un autre processus, reflet des doctrines bergsoniennes. Pour lui, c’est l'impossibilité à agir sur les choses qui en troublerait la perception : « Si le monde a changé pour notre-malade... c’est purement et simplement du fait de son aboulie, de son fmpuissance à agir. Comme il le dit lui-même, c’est lui qui a changé et non les choses et si les choses ont changé, c’est qu'incapable d’agir sur elles, il est de ce fait devenu-incapable de les percevoir puisque percevoir c'est esquisser nos actions possibles », Il n'est point dans notre sujet de discuter cette interprétation, faisons remarquer seulement que lPaboulie dont parle M. ‘Blondel nous paraît précisément relever de troubles cénesthésiques, se traduisant par « ce sentiment vague de malaise général » qui, ainsi que l’a montré M. Séglas, est tout au début de la mélancolie. Nous avons d'ailleurs insisté plus haut sur l'influence déprimante de l’aboulie sur la synthèse mentale et partant sur la vision mentale.

Les troubles de l’émotivité, linémotivité ou mieux la dysémotivité des mélancoliques peuvent donc engendrer ce sentiment d'étrangeté des perceptions et de fait le. causent assez fréquemment. Cette dysémotivité agit de la même façon sur le souvenir, plus efficacement encore. Le souvenir, en effet, plus que la perception, nécessite l'intervention de notre moi émotif. C’est que la perception a toujours un guide qui est l’objet extérieur

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dont par Vattention, nous pouvons prendre une vue plus précise ; par l'attention encore, nous pouvons corriger nos erreurs d'appréciation. Enfin nous pouvons fixer l’objet aussi longtemps que nous le désirons. Rien de semblable pour le souvenir ou l’image. « Ici, au contraire, dit Philippe, les rôles sont à peu près renversés la vitalité ou la force représentative de l’image est pro: bablement ce qui importe le plus ; en tout cas, nous ne pouvons la fixer qu’un temps durant lequel tout notre effort pour percevoir ne suffit pas à rendre perceptible ce qui l'est trop peu. Dans une perception extérieure, l'attention réussit parfois à corriger par une intensité d'efforts l’inaptitude des sens ; maïs ici c’est l’objet luimême qui fait défaut à notre sens interne ». Donc ici plus de moyen de contrôle objectif, tout est subjectif et plus qu'ailleurs la croyance en la réalité nous sera fournie par un phénomène d'ordre émotionnel. Seul le choc émotionnel accompagnant le rappel du souvenir donnera à celui-ci sa vivacité et son aspect de réalité personnelle. Et comme généralement, on admet avec Bergson que toute perception suppose des souvenirs, de nombreux auteurs ont été tentés de faire de l’affaiblissement des images l'origine des troubles de la perception des mélancoliques (Cotard, Masselon, Wimmer).

D'autre part, plus que la perception, l'image, phénomène d'élaboration cérébrale et évolutif, sera influencé par les troubles émotifs, parce qu’il entre dans sa constitution un « composant émotionnel très important » (Wimmer). Ce composant émotionnel « c’est le sénti-

ment de déjà vécu, fait en partie et même pour l'essentiel

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de processus émotionnels plus où moins internes (plaisir, peine, etc.); qu'on se rappelle comme ayant fait partie dans le temps de la chose (l'événement) dont on se souvient. Là où ce sentiment du déjà vécu fait défaut, les souvenirs complexes pourront bien être éveillés et reconnus, intellectuellement comme souvenirs, mais il leur manquera d’être sentis comme siens par lindividu » (Wimmer).

OEsterreich soutient une thèse analogue les éléments purement intellectuels ne forment pas le tout de la représentation et ne suffisent jamais à eux seuls à porter chez l'individu la conviction certaine qu'il est en état de se représenter quelque chose » et pour lui (dans les cas de dépersonnalisation avec diminution de la vision mentale) il n’y a pas à proprement parler de déficience des éléments représentatifs des images mais abaissement de leur ton affectif.

Parmi les observations à l’appui de cette thèse, il cite celle d’un malade capable de réciter les premières lignes du monologue de Faust et affirmant ne s’en rien rappeler : « les mots viennent bien, mais je ne les sens plus ; c’est ce que j'appelle le vide des représentations ». On voit combien ceci est voisin de ce que nous avons observé chez nos malades susceptibles eux aussi de décrire leur appartement, le visage d’un être cher et prétendant n’en avoir aucune représentation. Aussi pouvonsnous conclure que leurs souvenirs, qui, de l’extérieur, paraissent normaux, persistent en tant que phénomène intellectuel. Certes, chez nos mélancoliques, la déficience

de la synthèse mentale, fonction d’ailleurs en partie

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