‹ Contribution à l'étude de la perte de la vision mentale chez les mélancoliquesChapitre 14 sur 15 · NOIRE · texte numérisé non relu

NOIRE

d'une déficience de l’émotivité, ce si grand excitant des opérations psychiques, peut altérer le souvenir comme nous l’avons vu antérieurement, mais cette altération n'est pas le plus souvent très considérable et souvent le souvenir apparaît, nous le répétons, normal comme nombre et arrangement des détails. |

Son irréalité est donc toute subjective par disparition du « composant émotionnel » dont la cause est à rechercher dans l’état particulier de l’émotivité de ces malades. Nous avons indiqué plus haut la dissociation des éléments représentatifs et émotionnels de certains souvenirs séniles, cette dissociation peut, chez les mélancoliques, prendre un autre caractère. Ici il ne s'agit plus tant d’inémotivité que de dysémotivité (Séglas, Masselon, Hesnard, Blondel). Il est possible que cette dysesthésie psychique plus que l’anesthésie donne aux images un aspect encore plus étrange et plus éloigné de leur aspect habituel, en les teignant d’une couleur affective différente (et non pas seulement affaiblie) de celle qu'avaient les perceptions originelles et les images qui lui ont fait suite.

De ce qui précède, nous pouvons conclure que l’image au sens où on l'entendait autrefois, est indemne, que seul le souvenir est touché du fait de la déficience de son composant émotionnel. Mais, utilisant ce que nous savons de la composition réelle de l’image, nous allons étudier maintenant si cette image est réellement indemne et conserve tous ses attributs. |

Nous avons vu avec Philippe que les éléments représentatifs essentiels de l’image (ceux de la perception originelle) sont extrêmement rares par rapport à ses autres

… éléments, que ce noyau central de l’image est de bien petite dimension par rapport à son enveloppe. Nous avons vu d’autre part avec Abramovski qu’il existe pour chaque image un élément de nature émotionnelle (mêmes réactions physiologiques) et que c’est ce sentiment générique et spécifique qui joue le rôle prépondérant dans Pacte de la reconnaissance. Ces’ éléments émotionnels, on le conçoit, suivent les fluctuations de notre émotivité générale : une inémotivité marquée peut en entraîner Ja disparition. Or la disparition de la partie émotionnelle de l’image n’entraîne pas comme Ja montré Abramowski, la disparition de ses éléments représentatifs. Seule la reconnaissance en est profondément troublée et c'est ce que nous observons chez nos malades. Aussi conclurons-nous que la perte de la vision mentale a sa cause immédiate dans la dissociation des éléments constitutionnels de l’image dont disparaît l'élément émotif, l’origine de cette dissociation étant précisément l’état d’anesthésie ou de dysesthésie psychique de nos malades.

Un processus un peu différent peut intervenir. Certains de nos malades prétendent que la description qu'ils donnent de leurs souvenirs ne représente pour eux que des mots, mais des mots vides de sens. Nous avons vu, en effet, que l’on peut penser sans images, que l’on peut penser avec des mots qui, comme tou$ ce qui est abstrait, ne supportent qu'un minimum d'’éléments représentatifs ou émotionnels (Aveling). Nous avons vu d'autre part que les mots avaient même une action inhibitrice sur la partie subconsciente (émotionnelle) de l'image. Nos malades peuvent donc penser avec

des mots, nous ne dirons pas des mots sans images, mais avec des mots contenant le minimum d'éléments représentatifs. Il semble, en effet, étant donné la pauvreté émotionnelle du mot, que ce soit là pour nos malades si atteints dans leur émotivité, un moyen moins coûteux de pensée. Le processus est au fond le même, la perte de la vision mentale tenant toujours à des troubes effectifs.

Un malade de Sidis Goodhart est intéressant à ce point de vue. Ce malade, un dépersonnalisé à multiples personnalités, pensait lentement et sous forme de motsimages pendant sa « phase faible » alors que dans la « phase forte » les pensées se faisaient rapides, nombreuses, bien coordonnées et sous forme d'images de choses.

On s’explique donc que nos malades nient leurs souvenirs puisque la partie la plus caractéristique, celle qui détermine la reconnaissance, la partie émotionnelle fait défaut. Ils en « savent » le contenu représentatif un peu à la façon d’un individu qui réciterait un passage d’un livre écrit dans une langue qu'il ignorerait.

Cependant, il est vraisemblable que chez certains du moins, la disparition de la vision mentale ne soit pas aussi complète qu'ils ne l’affirment et qu'il faille faire intervenir cette disposition négative {de l’humeur des mélancoliques sur laquelle ont insisté Griesinger et M. Séglas, humeur négative qui grossirait le symptôme et qui, d’une simple diminution, ferait une disparition . de la vision mentale. Faudrait-il en conclure que Ja perte de la vision mentale soit une simple variété d'idée de négation ? Oui si l’on admet que les idées de négations

sont fréquentes chez les mélancoliques et font partie intégrante du syndrôme, non si l’on voulait par ce seul symptôme faire du malade un sujet atteint de mélancolie avec délire des négations (Séglas). Quant aux rapports de la perte de la vision mentale et des idées de négation nous y avons insisté suffisammnt au sujet de la discussion de l'interprétation de Cotard pour ne plus avoir à y revenir.

Nous avons, d'autre part, longuement parlé de la dépersonnalisation chez les sujets atteints de perte de la vision mentale et de fait quelques malades, plus particulièrement celui de Charcot présentaient cet état. morbide. Aussi certains auteurs ont-ils voulu voir dans les troubles de la perception, l'effet d’une déficience de la vision mentale. Certes, le souvenir a une place importante dans l’acte de la perception et sans doute la déficience des images peut avoir sur lui une influence perturbatrice, mais le plus souvent les troubles de la perception et la perte de la vision mentale proviennent du même mécanisme morbide. ce

Quant à l'anxiété, elle est, nous l’avons vu, la première en date et n’est pas conditionnée par la perte de la vision mentale qui certes peut l’exagérer. 1

Ainsi, la perte de la vision mentale nous apparaît comme une conséquence de l’état psychique propre aux mélancoliques et à certains anxieux. C’est pourquoi on ne l’a, à notre connaisasnece, signalée que dans ces états. morbides.

Mais comment se fait-il que les images d’autres grou-

pes, images tactiles, olfactives, auditives ne disparaissent

pas à l'instar des images visuelles, le trouble émotionnel étant général et ne devant pas plus les respecter que ces dernières. C’est parce que les souvenirs visuels forment la grande majorité de nos souvenirs, c’est aussi parce que c’est cette catégorie de souvenirs qui présente la plus grande richesse émotionnelle. Il s’ensuit que ce sont eux dont la disparition sera plus facilement remarquée. Il est possible que ces diverses raisons s’appliquant à un autre groupe d'images, ces images disparaissent en laissant intactes les images visuelles et, de fait, M. Toulouse a rapporté un bel exemple de disparition de l'audition mentale.

Une fois la perte de la vision mentale affirmée par le malade, celui-ci tend à prendre une habitude et une attitude mentale qui rend permanente cette déficience des images tout au moins dans ses affirmations et ce par un processus assez fréquent en pathologie mentale, processus aidé dans le cas particulier des mélancoliques par leur humeur négative. Nous insistons sur ce processus, car il nous paraît particulièrement propre à expliquer la persistance apparente du trouble morbide chez beaucoup de ces malades. Signalé par M. Arnaud dans des cas de € déjà vu », il a surtout été étudié par M. Séglas qui lui a donné le nom significatif d’attitude mentale et qui en a montré toute l’importance à l’occasion de faits de mémoire et aussi au cours de l’évolution des. hallucinations. . Cette attitude mentale se traduira par de perpétuelles lamentations. Notre malade gémissait tout le long du jour sur la disparition de ses souvenirs visuels. En réalité elle ne faisait aucun effort pour se représenter les êtres

ou les objets et c’est avec un air étonné qu'elle nous __ entendait lui demander si elle ne parvenait pas un peu mieux à se représenter ses enfants.

- C’est également en partie à cette attitude mentale qu'il faut attribuer le mode de généralisation du phénomène qui, d’abord localisé aux êtres chers comme il convient dans un processus d’origine émotive, s'étend ensuite aux personnes indifférentes et aux objets.

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