‹ Contribution à l'étude de la perte de la vision mentale chez les mélancoliquesChapitre 3 sur 15 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Les observations de perte de la vision mentale

Observation I (Cnarcor BErnarD) (1). — La première observation de perte de la vision mentale que nous ayions retrouvée est due à Charcot. Elle fit l’objet d’une de ses cliniques et fut publiée par Bernard, en 1883, dans le Progrès médical, comme un exemple d’amnésie partielle, sous ce titre: « Un cas de suppression brusque et isolée de la vision mentale des signes et des objets (formes et couleurs) ». L'auteur insiste en effet sur ce fait que la perte de la vision mentale fut le seul symptôme morbide présenté par ce malade qui, : par ailleurs, organiquement et psychiquement, était absolument normal. è

Cependant, l'observation nous apprend que « des préoccupations graves luf vinrent, il y a un an et demi, à propos de créances dont le paiement lui paraissait incertain. « Il perdit l'appétit et le sommeil ; l'événement ne justifia pas sea craintes. Mais l’émotion avait été si vive qu’elle ne se calma pas comme il l’espérait et un jour X... fut frappé brusquement de constater en lui un profond changement. Ce fut d’abord un complet désarroi : il s'était produit désormais entre son nouvel état et l’état ancien un contraste violent .X... se crut un instant menacé d’aliénation mentale, toutes les choses lui

( semblaient nouvelles et étranges autour de lui. Il était devenu nerveux et irritable. En tout cas, la mémoire visuelle des formes et des couleurs avait complètement disparu, ainsi qu'il ne tarda pas à s’en apercevoir et cette constatation eut pour ‘effet de le rassurer sur son état mental. »

Nous citerons pour mieux nous éclairer sur la mentalité du malade de Charcot, une de ses lettres. Après avoir insisté sur la puissance remarquable de son ancienne mémoire visuelle, il écrit : « Tout à coup cette vision intérieure a absolument disparu. Aujourd'hui, même avec la meilleure bonne volonté, je ne peux pas me représenter intérieurement les traits de mes enfants, de ma femme, ou de n'importe quel objet me servant journellement. Donc étant établi que j’ai absolument perdu la vision intérieure, vous comprendrez facilement que mes impressions sont changées de façon absolue. Ne pouvant me représenter ce qui est visible et ayant absolument conservé la mémoire abstraite, j’éprouve journellement des étonnements en vovant des choses que je dois connaître depuis longtemps. Mes sensations ou plutôt mes impressions étant indéfiniment nouvelles, il me semble qu'un changement complet s'est opéré dans mon existence et naturellement mon caractère s’est modifié d’une façon notable. Avant j'étais impressionnable, enthousiaste et je possédais une fantaisie féconde ; aujourd’hui je suis calme, froid et ma fantaisie ne peut plus m'égarer. Le sens de la ‘représentation intérieure me manquant absolument, mes rêves se sont également modifiés. Aujourd’hui, je rêve seulement paroles, tandis que je possédais auparavant dans mes rêves la perception visuelle... Une conséquence remarquable de la perte de cette faculté mentale est, comme je l'ai déjà dit, ce changement de mon caractère et de mes impressions. Je suis beaucoup moins accessible à un chagrin ou à une douleur morale. Je vous citerai qu'ayant perdu dernièrement un de mes parents auquel m'attachait une amitié sincère, j'ai éprouvé une douleur beaucoup moins

grande que si j'avais eu le pouvoir de me représenter par la t

vision intérieure la physionomie de ce parent, les phases de la maladie qu'il a traversée et surtout si je pouvais voir intérieu-” rement l'effet extérieur produit par cette mort sur les membres de ma famille ».

Ainsi donc et très logiquement, ce malade attribue à la perte de la vision mentale ses sensations d’étrangeté du monde extérieur et aussi son inaffectivité ou mieux la diminution de son émotivité. Nous verrons plus loin ce qu'il faut penser de cette explication trop intellectualiste à notre avis. Remarquons de suite, qu'avant la disparition de la vision mentale sont apparues de graves préoccupations, injustifiées d’ailleurs, qui amenèrent la perte du sommeil et de l'appétit. Bien plus « l’événement n'ayant pas justifié ses craintes », le malade n'en continue pas moins à être inquiet, irritable, émotif, tombe dans un étatide « complet désarroi » moral avec tendance à la dépersonnalisation : « il s'était produit désormais entre son nouvel éat et l’état ancien un contraste violent. toutes les choses lui semblaient nouvelles et étranges autour

de lui ». Ce n’est qu'à ce moment, après un intervalle de temps non spécifié dans l'observation que se place la perte de la vision mentale. Elle ne peut donc être considérée comme primitive, comme un symptôme «isolé » d'apparition « brusque » en dehors de tout autre symptôme morbide. Sous quelle étiquette classer les phénomènes présentés par le malade ? Question difficile à résoudre en raison de la:pauvreté des renseignements psychologiques. Mélancolie sans délire, psychose d’épuisement, état psychasténique ? en tout cas état anxieux franchement morbide.

Voyons maintenant en quoi consiste la perte de la vision mentale de X... et tout d’abord quelle était l’étendue de sa vision mentale normale.

X... dit Bernard, est. un homme fort instruit. J1 connaît remarquablement l'allemand, l'espagnol, le français, lit à livre ouvert le grec et le latin. Son père, professeur de langues orientales, a également une mémoire des plus remarquables,

Pa

il én est de même pour son frère et une de ses sœurs. « Son propre fils, âgé de 7 ans, connaît déjà. à merveille les moindres dates historiques ».. « M. X... jouissait, il y a un an encore, d’une mémoire remarquable. Comme celle de son père et de son fils, c'était surtout une mémoire visuelle. La vision mentale lui donnait au premier appel la représentation des traits des personnes, la forme et la couleur des choses avec autant de netteté, assure-t-il, et d'intensité que la réalité même. Recherchaït-il un fait, un chiffre relatés dans sa correspondance volumineuse et faite en plusieurs langues, il les retrouvait aussitôt dans les lettres elles-mêmes qui lui apparaissaient dans leur teneur exacte avec les moindres détails, irrégularités et raiures- de leur rédaction. :

Récitait-il une leçon alors qu'il était au collège ? un morceau d’un auteur favori plus tard ? deux ou trois lectures avaient fixé dans sa mémoire la page avec ses lignes et ses lettres et il récitait en lisant mentalement le passage voulu qui, au premier appel, se présentait à lui avec une grande netteté. Pour faire une addition, M. X... n'avait qu'à parcourir les diverses colonnes de chiffres étalés devant lui, fût-ce celles d’un grand livre, et il alignait le total sans hésitation tout d'un coup, sans être obligé de se livrer à ces opérations de détail, chiffre à chiffre, qu’on a coutume de faire.

Il ne pouvait se rappeler un passage d’une pièce de théâtre qu'il avait vu jouer sans qu’aussitôt il n'évoquât les détails de la mise en scène, le jeu des acteurs, le spectacle de la salle elle-même.

X.. à beaucoup voyagé. Il aimait à croquer les sites et les perspectives qui l'avaient frappé. Il dessinait assez bien. Sa mémoire lui offrait quand il le voulait, les panoramas les plus exacts. Se souvenait-il d’une conversation ? Recherchaitil un propos ? Le lieu de la conversation, la physionomie de l'interlocuteur, la scène entière en un mot dont il ne recherchait qu’un détail lui apparaissait dans tout son ensemble. La mémoire auditive a constamment fait défaut à M. X..,

? — 15 — ou tout-au moins elle n'a AS paru chez lui que sur le, second plan »

Voyons maintenant ce qu'est devenue cette remarquable mémoire visuelle,

.« Chaque fois qu’X.… retourne à A..., d’où ses affaires l’éloignent fréquemment, il lui semble entrer dans une ville inconnue. Il regarde avec étonnement les monuments, les rues, les maisons, comme lorsqu'il y arriva pour la première fois. Paris, qu'il n’a pas moins fréquenté, lui produit le même effet. Le souvenir revient pourtant peu à peu et dans le dédale des rues, il-finit pourtant par retrouver son chemin. On lui demande la description’ de la place principale d’A..., de ses arcades, de sa statue : « Je sais, dit-il, que cela existe, mais je ne puis rien figurer et je ne vous en pourrai rien dire ». Il a plusieurs fois regardé la rade d’A..., il essaye en vain aujourd’hui d’en reproduire les Hignes principales, qui. lui échappent complètement.

Prié de dessiner un minaret, il réfléchit, et, après avoir dit qu'il savait que c'était une tour carrée et haute, il trace sur le papier quatre lignes, deux verticales plus longues et égales et deux horizontales. La supérieure unit l'extrémité des deux verticales et l'inférieure se prolonge de chaque côté inégalement pour représenter le sol. C’est un dessin tout rudirentaire. « Vous voulez une arcade, je parviendrai à la tracer, car je me souviens qu'un plein cintre est une demi-circonférence, .qu’une ogive est formée par deux arcs se, rencontrant à angle aigu! Mais je ne vois pas du tout ce que sont ces choses dans la réalité ». Le profil d’une tête d'homme que trace X... sur notre invitation serait l’œuvre d’un jeune enfant. Il avoue cependant s'être aidé en la dessinant de la. figure des personnes qui l'entourent. Un informe griffonnage représente l'arbre qu’on Fa prié de tracer. « Je ne sais pas du tout comment cela est fait ». |

Le souvenir visuel de sa femme, de ses enfants est impossible. 11 ne les reconnaît pas plus d’abord que la rade et les

rues d'A... et alors même qu’en leur présence, il y est parvenu, il lui semble voir de nouveaux traits, de nouveaux caractères dans la physionomie.

Il n’est pas jusqu’à sa propre figure qu'il n'oublie. Récemment, dans une galerie publique, il s’est vu barrer le passage par un personnage auquel il allait offrir ses excuses et qui . n’était autre que sa propre image réfléchie par une glace. Durant notre entretien, X... s’est plaint à plusieurs reprises de la perte visuelle des couleurs. Il en semble préoccupé plus que du reste : « Ma femme a les cheveux noirs, j'en ai la plus parfaite certitude. Il y a pour moi impossibilité complète de retrouver cette couleur en ma mémoire, aussi complète que d'imaginer sa personne et ses traits ». Cette amnésie visuelle s'étend d’ailleurs aussi bien aux choses de l’enfance qu'aux choses plus récentes: X... ne sait plus rien visuellement de la maison paternelle. Ce souvenir lui était très présent autrefois, il l’évoquait souvent.

Il reconnut d’ailleurs peu à peu qu'il pouvait par d’autres moyens, en invoquant d’autres formes de la mémoire, continer à diriger convenablement ses affaires commerciales. Aujourd’hui, il a pris son parti de cette situation nouvelle.

Aujourd’hui, X... doit comme à peu près tout le monde ouvrir ses copies de lettres pour y trouver les renseignements qu'il désire. Il ne se souvient plus que des premiers vers de’ l'Iliade et la lecture d'’Homère, de Virgile, d’Horace ne se fait plus pour ainsi dire qu’à tâtons. .

Il énonce à mi-voix les chiffres qu’il additionne. Quand il évoque une conversation, quand il veut se rappeler un propos tenu devant lui, il sent bien que c’est la mémoire auditive qu'il lui faut maintenant consulter, non sans effort. Les mots, les paroles retrouvées, lui semblent résonner à son oreille, sensations nouvelles pour lui. Il faut qu’il fasse des efforts d’audition pour reproduire par l’écriture deux lignes que nous. . Jui donnons à lire d’un journal du jour. En les lisant d'ailleurs, il exécute avec les lèvres des mots dont il a conscience et, privé de la vision mentale, il lui est devenu nécessaire

d’avoir recours à la parole intérieure et aux mouvements d’articulation de la langue et des lèvres pour comprendre les lignes qu'il lit.

Depuis ce grand changement survenu en, lui, X... doit, pour apprendre quelque chose par cœur, une série de phrases par exemple, lire à haute voix plusieurs fois ces phrases et affecter ainsi son oreille et quand il répète plus tard la chose apprise, il a nettement la sensation de l'audition intérieure précédant l'émission de la parole, sensation qu'il ne connaissait pas autrefois. Un détail intéressant est qu’X... n’a plus comme autrefois la représentation visuelle des choses. Seule la représentation des paroles lui reste et celle-ci appartient à peu près exclusivement à la langue espagnole (la première apprise). En outre de la perte de la faculté de la représentation visuelle des objets, la cécité verbale existe chez notre malade à un certain degré. Prié d’écrire les alphabets grecs et allemands, il a omis dans la série plusieurs lettres, ainsi en grec 0,6, 5, 6, 9, d, y. Ces lettres sont tracées devant lui, il ne les reconnaît qu'après les avoir tracées lui-même et encore après d'assez longs tâtonnements, après les avoir comparées entre elles. Des . mots grecs dans la composition desquels entrent les lettres en question lui sont dictés. Il les comprend et les écrit bien et délibérément tandis que pour lire les mêmes mots écrits par une autre personne, il est obligé d'écrire au préalable ces mots . On voit par là qu'il doit compenser à l’aide de la main le défaut de mémoire visuelle des mots dont il est affecté à certain degré pour certaines langues.

Cependant, les notions appartenant à la catégorie du sens musculaire fournies par les mouvements de la main dans l’acte d'écrire ne sont pas chez lui d’une intensité exceptionnelle. En eftet, si lorsque, ses yeux étant fermés, on communique à sa main les mouvements nécessaires pour écrire par exemple le mot Vienne, il est incapable de désigner le mot qu’on lui fait écrire passivement, il est obligé de le voir et de le lire pour le désigner, |

PICARD 2

ÉD Le

Telle est la première observation de Charcot Bernard. Nous examinerons ultérieurement l'interprétation des auteurs. Le premier fait saillant est l’étendue de la perte de la vision mentale qui s'étend du souvenir des êtres chers à celui des mots. Il semble que tout ce qui est souvenir visuel soit disparu comme si une lésion avait détruit le centre hypothétique des images visuelles et celui-ci uniquement, les centres des autres images subissant une hypertrophie compensatrice. Cependant, bien qu’il existe un certain degré de cécité psychique, la profondeur de cette cécité psychique est loin d’être en rapport avec l'étendue de la perte de la vision mentale, le malade reconnaissant ses parents bien qu'ils paraissent présenter « de nouveaux traits, de nouveaux caractères dans la physionomie ». Il est de même capable de se diriger dans la ville de A... bien qu'il « lui semble entrer dans une ville inconnue ». Sans vouloir empiéter sur l’interprétation ultérieure, disons cependant que ia disparition complète des souvenirs devrait obligatoirement entraîner celle de la reconnaissance des objets par la vue.

Le dernier fait remarquable, mais discutable, nous l'avons va, est que la disparition de la vision mentale ne s'accompagne d'aucun autre trouble psychique.

Observation II (CHarcoT BERNARD) (2). -— [ans le inême article, Bernard rapporte un autre cas de perte de la vision mentale toujours d’après Charcot.

Il s’agit d’un « peintre de 56 ans qui, il y a quelques mois, sans accompagnement d'aucun autre trouble morbide, remarqua, à son grand chagrin, qu'il avait perdu la faculté de se représenter, d’imager les choses et qu'il n’était plus bon qu’à copier ; et encore, pour copier, est-il obligé de tenir le modèle constamment sous ses yeux de façon à ne point le perdre de vue un seul instant ».

I est regrettable de n'avoir pas plus d’amples renseignements sur l’état mental du malade. Il est possible que l’auteur, en disant qu'il n'existait aucun autre trouble morbide, ait

seulement en vue des troubles organiques, hémorragie, ra-

mollissement cérébral susceptibles de détruire le centre des images visuelles.

Observation III (Corarp) (1). — L'année suivante, en 1884, Cotard publiait d’abord dans le Progrès médical ensuite dans les Archives de neurologie, deux cas de perte de la vision mentale chez des mélancoliques anxieux.

Le premier malade était observé depuis deux ans par Falret et Cotard-« M. P., âgé de 68 ans, diabétique, à été placé une première fois en décembre 1872. Il était à cette époque dans un état de mélancolie caractérisé par des craintes, des frayeurs et une hésitation continuelle le conduisant à l’inaction et au refus des aliments. Il se croyait ruiné, incapable et en voulait finir avec la vie. Tantôt il restait debout dans l’immobilité, tantôt il se promenait de long en large dans sa chambre en répétant qu'il était le plus malheureux des homines, qu'il était perdu et qu'il ne guérirait jamais. M. P.. faisait les plus grandes difficultés pour manger, pour s’habiller, pour se promener. Il fallait le menacer pour obtenir de lui qu'il accomplit les actes les plus indispensables à la vie. Vers le mois de février 1873, cet état s’améliora considérablement et M. P... put retourner dans sa famille.

Un nouvel accès nécessita un nouveau placement en 1887. Les mêmes signes de mélancolie anxieuse, les mêmes conceptions délirantes se reproduisirent, mais il s’y joignit bientôt des idées hypocondriaques qui, surtout pendant un paroxysme anxieux très intense, survenu en novembre 1882, devinrent prédominantes. M. P.. prétendait qu'il n'avait plus de sang, que tout son corps était pourri, qu'il allait mourir, qu'il était mort. Le même délire hypocondriaque persiste encore aujourd’hui en même temps que les idées d'incapacité, d’indignité et de perdition. M. P... s’accuse toujours lui-même, mais il s’en prend aussi aux autres ; il est extrêmement difficile à satisfaire, se plaint du froid, du chaud, de la nourriture ; une

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