GG
fenêtre ouverte quand elle devrait être fermée ou fermée quand elle devrait être ouverte, suffit à provoquer une crise de désespoir. M. P.. reconnaît qu'il n’est plus capable de rien, qu'il n’a plus ni énergie, ni intelligence, mais ce sont tous les mauvais procédés, toutes les contrariétés, toutes les misères dont il a été abreuvé qui l'ont réduit où il en est. M. P.. se plaint que, depuis quelques mois, il lui est devenu impossible de se représenter mentalement les objets qui lui étaient le plus familier. M. P... a habité longtemps B..., il connaissait parfaitement cette ville, et après l'avoir quittée, il en avait conservé un souvenir si précis qu'il lui suffisait de fermer les yeux et de faire un léger effort de réminiscence pour qu'il lui semble voir le port, les rues, les magasins et la maison qu'il habitait. Aujourd’hui, cette opération mentale est devenue complètement impossible. M. P.. ne réussit pas davantage à se représenter la ville de V..., ni la rue ni la maison qu'il à habitée depuis qu'il a quitté B... Le visage de sa femme lui apparaît encore par moments, mais très confusément. Tantôt M. P.. nous dit qu'il en retrouve quelques traits, tantôt il nous assure que l’image s’est totalement effacée ».
Observation IV (Corarp) (2). — Dans le même article, on trouve l'observation suivante : :
« J'ai été appelé il y a quelques semaines auprès d'un homme d'une quarantaine d'années dont l’état mentai donnait quelques inquiétudes à son entourage. Ce malade se plaignait d’une diminution de ses facultés intellectuelles, il se disait perdu, incapable de remplir ses devoirs professionnels et voulait en finir avec la vie. Un premier accès avec symptômes très analogues avait eu lieu il y a quatre ans et demi et avait dit-on, parfaitement guéri après un an de maladie.
L'accès actuel remonterait à environ six mois. Le nie ne dort presque pas, se promène la nuit dans sa chambre, en se lamentant. Il prétend avoir la plus grande peine À se
représenter mentalement les objets. Etant allé dernièrement passer quelques jours dans sa famille, en province, il nous raconte qu'à son retour, à peine monté dans le wagon, il lui fut impossible, malgré tous ses efforts, de se représenter les traits de ses enfants, de sa mère, ét de ses sœurs qu'il venait de quitter. M... est à la tête d’un bureau de contentieux. Son travail, qui exige beaucoup d'attention, est acteullement audessus de ses forces. M... attribue son incapacité à ce qu'il ne peut plus se représenter mentalement et avoir présent à l’esprit les documents relatifs à ses affaires.
ES
Observation V (Macacags Lemos). — Elle fut publiée en 1906 dans les Annales médico-psychologiques par Magalhaes Lemos sous le titre de « Perte de la vision mentale des objets (formes et couleurs) dans la mélancolie anxieuse ». 2
La malade est âgé de 36 ans, mariée, mère de six enfants tous « très impressionnables ». On relève de lourdes tares dans ses antécédents héréditaires : son père, atteint de paraplégie vraisemblablement éthylique, est mort dément. Sa mère souffrait de névralgies faciales. Une de ses sœurs « hystérique » a fait un accès mélancolique avec des idées hypocondriaques qui durèrent quatre ans.
Quant à elle, elle a toujours été très nerveuse, emportée. Elle à présenté des crises d’hystérie lors de sa première grossesse à »4 ans, crises qui se sont renouvelées depuis.
La maladie actuelle semble remonter au mois de septembre 1902, à la suite d’un accouchement. « À cette époque, elle avait déjà repris ses occupations comme avant l’accouchement mais elle sentait des serrements de gorge et des étouffements et avait des attaques (?) assez fréquentes survenant tantôt sans cause appréciable, tantôt à l’occasion d’une émotion quelconque. De plus, une tristesse maladive l’envahissail et elle devenait plus impressionnable. Sa tête était très faible ». Et elle ne pouvait prendre aucune décision. Dès cette époque, on note la suppression de la menstruation.
En janvier 1903, les attaques d’hystérie (?) se succédèrent presque sans interruption pendant huit jours. Son mari tombe malade avec « un abcès au cou ». Il en résulte pour elle un violent surmenage qui se traduit par de la céphalalgie avec abatiement qui entrave tout travail. Elle ne pouvait rien faire « pensait à son mari et pleurait ». Elle imaginait que son inari allait mourir, qu'elle resterait seule avec ses enfants sans avoir de quoi les nourrir. Idées nettement morbides étant donné l’aisance de la malade.
Son mari guéri, la tristesse persiste, mais elle prend un autre objet : son mari, dit-elle, est ruiné, il n'a plus de res sources, ses enfants vont manquer de tout. Elle est un peu plus active, mais ce n’est qu’une apparence, cette activité étant toute automatique. En fait, elle est incapable de s'occuper vraiment de son intérieur et se plaint de son « incapacité à vouloir agir ».
C'est vers la mi-avril que l’on note la perte de.la vision mentale. « J’ai subi (alors) dit-elle, un changement profond. J'ai perdu la forme des choses et des personnes. Je me souviens de tout comme auparavant, mais je ne peux plus me représenter dans mon esprit ni le visage de mon mari et de mes enfants, ni l’aspect de ma maison, ni la disposition des rues, des places, des arbres... ni une orange, ni une poire ! »
Je vous reconnais, dit-elle à M. Lemos : je me souviens de la visite que vous m'avez faite à la maison dans la salle à manger. Je sais que ma salle à manger est au premier étage, qu'il y a une grande table au centre, deux fenêtres qui donnent sur la mer, une armoire avec la vaiselle, qui est adossée au mur d'en face, des chaises autour, etc..., mais je ne puis pas me représenter ni la salle dans son ensemble, ni l'armoire avec la vaisselle dedans, ni les chaises. Je ne puis pas voir cela par la pensée comme auparavant.
C'est la même chose avec mon mari et mes enfants. Je me rappelle très bien mon mari, je sais comment il s’habille
comment il porte la barbe et les cheveux, mais je ne puis pas me le représenter.
J'ai six enfants (elle dit leur prénom et leur âge). Je me souviens très bien de tous ; je sais par exemple que mon Antoine a son petit visage encadré de boucles de cheveux blonds qui lui tombent sur les épaules ; mais quoi que je fasse, je ne peux pas me représenter dans mon esprit, ni le visage de mon fils, ni ses cheveux bouclés, ni la couleur blonde !
C’est la même chose pour les rues. Je me souviens que la rue de Santo-Antonio, vue d’en haut, descend par un déclive assez rapide jusqu’à la Praça-Nova. Je me souviens encore qu’en face et presqu'en ligne droite, monte la rue des Clerigos et qu'à l'extrémité supérieure de cette rue s'élève l’église, surmontée de sa haute tour. Je me rappelle très bien tout cela, mais je ne puis pas me figurer ni les rues avec leurs maisons, ni l’église, ni la tour, ni rien du tout !
Tiens, et pour en finir, je vous connais très bien, j'ai beau vous regarder attentivement pendant que vous êtes ici, aussitôt que vous sortez, je ne peux plus vous représenter ; et cependant je me rappelle que vous êtes maigre, de petite taille, etc... Eh bien, ça ne m'arrivait pas autrefois, et ce changement qui me transforme le monde est affreux ».
La perte de la vision mentale a été progressive. « Quand on m'a internée, dit la malade, je pouvais encore me représenter quelques-unes des choses que j'avais vues, mais petit à petit tout fut balayé de ma pauvre tête, plus de formes, plus de couleurs. Ce fut une lumière qui s’affaiblit progressivement jusqu’à s’éteindre. On peut bien dire que mon esprit est aveugle ou qu'il est dans les ténèbres puisqu'il est seulement éclairé par la lumière du jour et les objets présents... Je n'ai dans ma cervelle que des mots. Et pourtant je me souviens de tout. Si on me demande par exemple comment est ma maison, je suis à même de tout expliquer de façon que la personne qui m'écouterait pourrait se représenter tout cela dans son esprit : et moi qui donne ces renseignements, je
oh —
n'en puis rien me figurer. Plus que cela, voici le portrait de mon fils Antoine, j’ai beau le regarder bien attentivement pour tâcher de me le représenter dans mon esprit, peine perdue ! Je ne peux plus, pas même ainsi ! »
Elle oublie même sa propre figure. Ainsi, elle ne peut plus rien visualiser. Elle ne conserve des souvenirs que leurs symboles abstraits et en particulier les mots. Laissons encore la parole à la malade. « Comme je ne puis pas me représenter ni les rues, ni les maisons, ni les personnes, il me semble que je ne suis plus de ce monde ou alors qu'il existe seule-, ment ce que j'ai sous les yeux. Vous me parlez et moi je vous entends, je comprends tout ce que vous dites, et je vous réponds avec les mots dont j'ai la tête pleine ; mais pour moi il n’y a que des mots secs. Il me semble que je vis au milieu des mots ».
Jusqu'au premier juin, la malade était simplement déprimée ; à dater de ce jour elle devient anxieuse et elle attribue son anxiété à ce « changement du monde » par perte de sa vision mentale. « Pourquoi ne suis-je pas, mon Dieu, comme
“les autres folles qui peuvent voir par la pensée leurs enfants? » Le 2 juin, elle se lamente : « Ceci est pire que la cécité, parce que l’aveugle peut se représenter tout ; il peut voir avec les yeux de l'esprit tout ce qu’il a vu avec les yeux de son corps ». Cette anxiété s'aggrave les jours suivants et la malade tombe dans un état d’agitation anxieuse intense. C'est alors, et alors seulement qu’elle eut des troubles de la perception personnelle et de la reconnaissance qui furent fugaces d'ailleurs. Rien ne lui apparaissait comme auparavant. Elle regerde étonnée autour d'elle et fait Jes exclamations et les interrogations que voici :
«€ Qu'est-il arrivé au Portugal ? Je vois tout changé. Moimême je suis bien changée (Elle régarde sa poitrine). D. — En quoi êtes-vous changée ?
R. — On m'a coupé les seins.
D. — Ne dites pas de bêtises, vous voyez que les seins sont, à leur place. ; R. — C’est qu'on les y a collés.
Qu'est-il arrivé au Portugal ?... Il est arrivé une grande chose, une chose extraordinaire ! Quoiqu'il en soit, je vois tout changé.
Elle regarde le parc qui est couvert de verdure et s’écrie « En quel état ça se trouve ! tout est sec ! »
Un peu plus loin dans l’observation, on retrouve ce mélange d'idées de négation, de transformation du monde extérieur, de reconnai$sance imparfaite. =
Ainsi elle se lamente : « On m'a enlevé la cervelle et les seins. On m'a arraché les yeux, les dents et on m'a coupée en MOrCeaUx ». À
Ailleurs, elle interroge anxieusement : « Que s'est-il passé à Porto ? Est-ce que les tramways électriques y circulent toujours ? Qu'est-ce qu'il y a eu au monde ? Le monde n'était pas ainsi... il a subi une grande transformation ». Les reconnaissances erronées tiénhent à des interprétations délirantes « Cette demoiselle (une infirmière) est la Sainte Vierge, tiens elle porte les clefs du ciel (ce sont les clefs de l’infirmerie) ».
Une diminution de l’agitation se produit vers le 17 juin, la malade devient « triste et morne ». M. Lemos note quelques vagues idées de persécution. Mais cette accalmie dure peu et l’agitation anxieuse réapparaît le 22 juillet avec des idées de négation du monde extérieur : « Ce que l’on voit à présent, ce ne sont plus des personnes, mais des fantômes ou des marionnettes très bien faites qui se promènent, parlent, pleurent ou crient comme les gens ».
Toujours même perte de la vision mentale. Celle-ci semble s'améliorer vers le 20 juillet, tout au moins la malade ne s'en plaint plus. Par contre, elle est devenue soupçonneuse et les idées de persécution font des progrès.
La guérison se fait d’une façon remarquablement rapide vers le milieu de septembre.
Pendant toute la durée de sa maladie, la malade rêvait beaucoup et, dans ses rèves, « elle se voyait à la maison, à côté de son mari et entourée de ses enfants qu'elle entendait crier et
jouer entre eux ».
La vision mentale persistait donc pendant le rêve.
Observation VI (Wimmer). — Cette malade était âgée de 50 ans lorsqu'elle entra dans un état de dépression mélancolique. Nous citons en son entier l'observation de Wimmer :
« L'’affection mentale qui se déclare en novembre 1905 offre depuis l'apparence constante d’une dépression mélancolique, de temps en temps très prononcée; avec sentiment d’indignité et de culpabilité, auto-accusations, scrupules religieux ; par moments, angoisse ou phases de grande perplexité. Parfois, états mixtes passagers, avec une légère exaltation, rires, un air affairé. Mais la plupart du temps son état est caractérisé par une dépression douloureuse plus ou moins figée.
En 1909, elle commence à se plaindre d’avoir totalement perdu la faculté de se rappeler les souvenirs visuels : « J'ai beau essayer, je n'arrive pas à revoir en esprit l’aspect de la ville de Copenhague, ni à revivre en imagination les divers plaisirs que j'y ai eus ; c’est ainsi qu'il m'est tout à fait impossible de revoir en pensée Hévold (chanteur de l'Opéra) dans les différents rôles où je l’ai vu » ; et de même pour les autres grands artistes du théâtre, etc. L'existence toute entière lui paraît un grand néant : elle sait qu’elle a mis trois enfants au monde ; et pourtant « ça n’est pas exact ». Tout est faux. Rien de ce qui fut n’est réel. « Il n’y a pas de Copenhague, pas d'hôpital Saint-Jean ; je n’ai pas de fille, pas de parents ; je n'ai jamais eu de blanchisserie à Copenhague : je n'ai jamais été à Copenhague », etc. En entendant le gramophone dans la salle, elle reconnaît tous les airs (de Mignon, de Figaro, etc...) et pourtant «elle ne les a jamais entendus, elle n’a jamais été au théâtre ».
Au commencement, il lui arrivait de se rappeler, en rêve,
! les impressions visuelles de sa vie passée ; mais, depuis quelques années, ses rêves visuels se font de plus en plus rares. Elle reste des heures à s’efforcer/de se rappeler, visuellement, ses impressions d’autrefois, des événements de famille, ses occupations journalières dans la blanchisserie, l'aspect des membres de sa famille, et, pour finir par renoncer, dans une profonde dépression à ces vains efforts.
Ses négations s'étendent même aux impressions du moment : « Il n'y a pas de fleurs, pas d’arbres dans la forêt », etc. Ses idées prennent quelquefois une nuance absolument baroque : elle n’est-pas née, ne mourra jamais, vivra pendant des millions d’années, n'existe pas du tout.
Il n’y a pas de démence ou d’affaiblissement général de la mémoire dans son cas. Elle parle avec vivacité, à ses heures et raconté alors une foule de détails de sa vie passée ; mais ces accès de loquacité se terminent invariablement sur le cri agacé et désespéré : « Pourquoi faut-il que tout cela soit un mensonge ? » “=
Ces dernières années, elle parle de voix qui se font éntendre dans sa tête : « Dès qu’elle pense à une chose (c’està-dire qu’elle s'efforce de se rappeler des souvenirs y relatifs), aussitôt 1l y a dans sa tête « quelque chose » qui nie tout cela. C'est à peine si on peut parler ici d’ « hallucinations psychiques » (Baillarger) et encore moins peut-on les qualifier d’hallucinations « vraies ».
Observation VII [personnelle (service de M. le D' Séglas)]. — Notre observation concerne une femme de 47 ans, sans profession (elle s'occupe de son ménage), d’une culture intellectuelle des plus modestes (elle sait lire et écrit avec de très nombreuses fautes d'orthographe). Rien de particulièrement saillant dans ses antécédents. Elle a toujours été très nerveuse : un regard, une parole qu'elle interprétait mal la « mettaient dans des états extraordinaires ». Très bonne mère, bonne épouse par ailleurs. Elle s’est toujours préoccupé exa-
ne
eh
VOST
gérément de sa santé, appelait un médecin pour un rien, avait peur de mourir au moindre malaise. Néanmoins, elle n'a jamais présenté d’accidents mentaux caractérisés.
On ne retrouve rien d’anormal dans ses antécédents héréditaires. Sa sœur est, elle aussi, un peu « nerveuse ».
La malade est entrée dans le service le 14 mai 1914 à la suite d’un transfert de Vaucluse.
Il nous paraît utile de donner la teneur de quelques certificats médicaux. |
Le premier en date est signé du professeur Dupré, à la date du 1°” décembre 1913.
« Dépression mélancolique avec anxiété, idées et tentatives de suicide. Sentiment pénible d’anesthésie affective. La malade aurait menacé d’étrangler ses petits enfants. Crises de gémissements, de lamentations. Insomnie. Aggravation depuis un mois d’un état mélancolique qui semble d'après les renseignements du mari, dater de 6 mois. Etat constitutionnel d’émotivité et d’irritabilité. Ménaupause depuis juin ».
Dans les certificats suivants des docteurs Briand et Dupain, il est encore question de « délire mélancolique », d’ « agitation anxieuse, d’ « idées hypocondriaques », d’ « idées de négation des sentiments affectifs ». ;
Bref, il s’agit, à n’en pas douter, d’une mélancolique anxieuse. Voici, d’après le mari et la malade, l'histoire de la maladie. Elle aurait commencé il y a deux ans environ, vers juin 1912. Elle se plaignait à cette date d’étourdissements, de « troubles dans la tête », de bourdonnements d'oreilles, de « sensations bizarres de choses lui marchant dans le dos.
En novembre 1912, elle ressent une sensation des plus pénibles, de boule lui remontant dans la gorge et gênant la respiration. C’est ainsi que, pendant quatre mois, elle eut l'impression d'’étouffer et que l’alimentation était devenue presque impossible. Il en résulta (?) des douleurs gastriques dont elle guérit rapidement, mais qui firent place à une céphalée en casque avec sensation de vide cérébral « sa tête était vide,
il n'y avait plus rien ». Elle consulta à cette époque de nombreux médecins pour les troubles les plus variés.
À partir de juillet 1913, elle se plaint de « ressentir sur sa poitrine comme si on avait tué toute sa famille. C'était une - peine épouvantable, une sensation de grand chagrin ».
Elle va à la campagne à S. F..., et dès lors commence à gémir depuis deux heures du matin jusqu’au soir où elle se couchait épuisée. Se frappant la poitrine, elle criait crescendo « je n'aime pas mes enfants, je suis une mère indigne » ou bien encore « je veux aimer mes enfants », extériorisant : ainsi « cette peine épouvantable qui lui rongeait la poitrine et son désespoir « de ne plus éprouver de bonheur avec sa famille ». Elle pressait ses enfants contre sa poitrine avec une sorte de fureur et parla à maintes reprises de se suicider. Elle avait « peur d'elle-même ».
Cette négation des sentiments affectifs semble bien réelle : pour une sœur venue de loin pour s'informer de sa santé, elle n’eut presque pas d'attention.
Ce sentiment d'’anesthésie psychique s’exagère à Vaucluse où elle entre en septembre 1913. Tout en se plaignant d'éprouver « quelque chose de dégoûtant sur le cœur et dans le ventre », elle déclare d’autre part se sentir comme « une momie ». « Je suis, dit-elle, assise là comme une momie. Tout est mort dans ma tête. Je ne peux pas penser, je ne peux pas me représenter la figure de mon mari, de mes enfants. Avant que je ne parte en Alsace, je pouvais me représenter ma maison, ma famille, maintenant je ne puis me représenter aucune âme. Je ne vois plus rien, ni la gare, ni la maison, plus rien ». Depuis cette époque « sa tête et son cœur sont moris. » Elle ne peut aimer ses enfants. « La joie, dit-elle, doit venir du cœur, et bien elle ne (me) vient plus du cœur ». Elle n’a plus de sentiments. Son cœur est « tout petit, un rien -du tout ». Elle ne se fait aucun reproche que celui « de ne pouvoir plus aimer ni son mari, ni ses enfants ».
Vers janvier 1914, on note une amélioration de deux mois
et demi. Elle sortit de l'asile, alla consulter divers médecins sur « la bizarrerie exceptionnelle de son cas », mais retomba bientôt dans la même agitation anxieuse.
Elle se présenta à nous le 16 mai 1914 comme une mélancolique anxieuse très agitée (sa voix est enrouée à force de gémir). Nous observons chez elle des troubles cœnesthésiques variés et multiples, des idées hypocondriaques, des idées de négation un peu particulières peu profondes portant sur ses sentiments affectifs. ‘Ses idées de négation corporelles semblent surtout devoir être prises au sens métaphorique. Ainsi, elle dit que couchée « elle se sent morte depuis la ceinture
jusqu’à la calotte crânienne », que « c'est comme creux à
, l’intérieur » mais elle ajoute aussitôt « je ne peux penser à quoi que ce soit ». Cependant comme nous l'avons déjà fait remarquer, elle se plaint à la fois et d’ « une insensibilité de momie » et d’ « une sensation épouvantable de poids et d'angoisse qu'elle ressent sur la poitrine ».
Enfin elle accuse une perte de la vision mentale qui est le leit-motiv de ses plaintes.
Nous allons maintenant découper dans |” DEEE ce qui a trait à la perte de la vision mentale.
C’est au mois d’août 1913, au sanatorium de Vorbrucht que la malade à remarqué les premiers troubles de sa vision mentale.
D'abord, ce ne fut qu’une diminution globale bien que portant surtout sur les traits de son petit garçon âgé de cinq ans. Puis, vers octobre-novembre, la perte de la représentation visuelle de son petit garçon s’accentue en même temps que commence à disparaître la vision mentale qu’elle à de son inari et de sa petite fille.
Vers février 1914, on note la perte de la vision mentale de son père et de ses sœurs et de tous ses parents, voire même de toutes les personnes antérieurement connues.
Ce n’est qu'en mars 1914 seulement qu'elle ne peut plus
se représenter mentalement la ville qu’elle habitait étant jeune : ‘ |
fille et où habite encore actuellement le reste de sa famille. ‘ Vers la même date, elle perdit la représentation visuelle de son appartement.
Actuellement elle ne peut plus rien se représenter, pas plus les personnes qu'aucun des lieux où elle a vécu, mais si elle ne se plaint spontanément de ne plus voir que certains objets c'est que ce sont ceux-là seuls qui l’intéressent et ceux dont la non représentation mentale lui est plus particulièrement pénible.
Voyons maintenant.-en ue consiste cette perte de la vision mentale s'exprimant dans ces gémissements ininterrompus qui lui ont cassé la voix. É
« Je ne peux me représenter mon mari, je ne peux me représenter mes enfants. J'ai un père, mon seul bonheur, ma seule joie au monde... impossible de me le représenter. Je suis une femme très propre, très travailleuse, c’est toujours propre chez moi. Je dis à mon mari que je veux me représenter ma chambre, mon intérieur, je ne peux pas. Je suis comme une momie ».
On arrête le cours des lamentations en demandant à la malade
« Votre mari est-il grand ?
R. — Je connais sa taille, mais je ne peux pas me représenter sa figure.
D. — A-t-il de la moustache ?
R. — Je sais qu'il en a, qu’elle est grisâtre, mais je ne
peux pas me la représenter devant les yeux.
D. — Est-il gros ?
R. — Comme Mo sous (elle montre re re Mon mari a la taille de Monsieur... il a une petite moustache, mais il m'est impossible de me la représenter.
D. — Vous avez des sœurs ; dites-nous ce que vous voyez d'elles.
R. — Je sais qu’elles sont blondes et brunes, mais Je ne
peux pas me les représenter ».
Elle ferme les yeux pour voir ses enfants. Elle ne les voit
Elle esasye de se représenter sa salle à manger et elle ne réussit qu'à voir un mur comme celui qui est devant éîle en ce moment. |
Dans un autre interrogatoire, fait quinze jours après, nous avons tenté de préciser la profondeur de la perte de la vision mentale de notre malade. |
Voici tout d’abord ce qui concerne la représentation visuelle
des personnes :
Son mari, ses enfants :
MEEVOobre mari a-t-il une moustache ?