‹ Contribution à l'étude de la perte de la vision mentale chez les mélancoliquesChapitre 6 sur 15 · CHAPITRE 1H · texte numérisé non relu

CHAPITRE 1H

Interprétations des divers Auteurs

Telles sont les observations de perte de la vision men-

tale que nous avons retrouvées. Les plus complètes con- |

cernent nettement les mélancoliques, les autres, vraisembablement encore des mélancoliques, en tout cas des anxieux avec dépersonnalisation.

Et ce fait nous impose la recherche des rapports qui peuvent exister entre la mélancolie et le symptôme. Peutêtre nous éclaireront-ils sur la genèse et la valeur clinique de la perte de la vision mentale.

Aussi dans l'étude critique des diverses interprétations distinguerons-nous d’une part le symptôme en lui-même et d'autre part sa place dans la mélancolie.

Nous lèserons légèrement l’ordre chronologique et nous rapprocherons l’une de l’autre les interprétations de Cnarcor et de Lemos qui, très analogues, sont d'ordre anatomique. Nous terminerons par l'interprétation clinique de CoTAR»..

— ho —

Interprétation de CHARCOT :

Les idées de CHarcor sur la perte de la vision mentale sont claires. La perte de la vision mentale doit être rapportée à la destruction du centre des images visuelles correspondantes, que ce centre soit détruit anatomiquement (ramollissement, hémorragie) ou inhibé fonctionnellement. Il s’agit en un mot d’un processus en tout analogue à celui d’une aphasie.

Et il donne comme preuve : la persistance de la perte de la vision mentale pendant le sommeil, le fait que cette perte fut durable.

Pour appréciation exacte de cette conception, il importe de se représenter qu’en 1884, la doctrine des localisations cérébrales battait son plein et que son principal protagoniste était tout naturellement amené à voir, dans la perte de la vision mentale, qu’il assimile à celle des images visuelles, le fait de la destruction du territoire cérébral correspondant. C'était un centre spécial dé plus, une acquisition nouvelle à ajouter au tableau des localisations, c'était ainsi rétrécir l'inconnu de la carte de là corticalité cérébrale.

Bérnard, résumant les idées de CHarcort, écrit au sujet dés amnésies partielles ;

« On ne saurait méconnaître que la suppression possible et réalisée aujourd’hui dans de nombreux exemples de tout un groupe de souvenirs, de toute une catégorie d'images commémoratives sans participation des autres groupes, des autres catégories, est un fait capital en päthologie aussi bien qu’en physiologie cérébrale. Il conduit

CURE, à VAE

accessoirement à admettre que ces groupes divers de souvenirs ont leur siège dans certaines régions déterminées de lencéphale et il s’ajoute aux preuves qui établissent d'autre part que les hémisphères du cerveau consistent en un certain nombre d’organes différenciés, dont chacun possède une fonction propre, tout en restant dans la connexion la plus intime avec les autres. Cette dernière proposition est d’ailleurs aujourd’hui généralement admise par-ceux qui étudient les fonctions du cerveau non seulement chez les animaux dans le laboratoire, maïs encore et surtout chez l’homme par les procédés de Ta

méthode anatomo-clinique ».

Mais une première objection s'impose. Pour pouvoir affirmer qu'il s'agissait dans les deux observations de CHarcor d'une lésion anatomique, il aurait fallu de toute nécessité des autopsies confirmatives identiques. Ce n'est

pas le cas. Il s’agit d’une simple supposition.

Bien plus, cette hypothèse, en temps qu'hypothèse, semble improbable.

S'il s'agissait d’une destruction du centre des images visuelles, lés malades auraient en dehors de leur impossibilité de visualisation, de la cécité psychique. Ils ne pourraient reconnaître les objets par la vue seule, et seraient dans la situation de l’aveugle-né opéré de cataracte qui recouvre la vision. Or, si certains des malades trouvent étrange le monde extérieur, tous reconnaisse:l parfaitement les objets, seule leur représentation est impossible. En un mot, il ne s’agit pas d’une amnésic à pro-

prement parler, les malades ont conservé toutes les images

visuelles dans leur corticalité, mais ils ne peuvent les faire revivre.

I paraîtrait plus vraisemblable d’invoquer ‘im processus analogue à celui des aphasies transccrticales, une rupture des fibres d'association unissant les centres psvchiques supérieurs de l’idéation à celui des images visuelles.

Mais, en dehors de la tendance actuelle à ne plus admettre ces aphasies en temps que réalité anatomo-clinique et à les considérer plutôt comme une vue de l'esprit procédant d’une ‘construction schématique, il semble que, s'il en était ainsi, les images visuelles seraient susceptibles sinon d'être rappelées volontairement, du moins de s'imposer à la conscience par l'activité automatique de l'esprit, .au moment du vagabondage de la pensée, dans le rêve. Ainsi, l’ar gument de CHarcor, la persistance de la vision mentale dans le rêve ne saurait, bien au contraire, corroborer sa thèse anatomique. D'ailleurs une explication psychologique est aussi valable, les mêmes causes agissant pendant la veille ont toute chance, à priori, de continuer leur action pendant le rêve.

Le deuxième argument tiré de la persistance du symptôme serait plus décisif, mais sa durée n’excède pas, dans l'observation de Crarcor celle que l'on pourrait attribuer à la persévération par attitude mentale, fait sur lequel nous aurons à revenir plus loin.

Quant aux rapports de la perte de la vision mentale et de la mélancolie, ils semblent avoir échappé à l'attention du savant neurologiste. Sa première observation, assez

succinte, ne donne que peu de renseignements sur l’état

DAANE Cor

mental de son malade ; la seconde semble devoir être Tapportée-à un mélancolique, en tout cas à un ‘anxieux.

Le fait que l’auteur a adopté une théorie anatomique, qu'il attribue la perte de la vision mentale à la destruction d’un centre spécial, le dispense évidemment d’une

interprétation psychologique. Il va de soi qu’une aphasie . par ramollissement cérébral puisse apparaître chez un mélancolique, sans qu'il faille faire intervenir dans son interprétation le syndrome psychique.

Interprétation de LEMOS :

L'interprétation de Lemos se rapproche beaucoup de celle de Crarcor. Comme lui, Lemos identifie le processus de l4 perte de la vision mentale à celui des amnésies du genre aphasie. Cependant, la malade de Lemos se différenciant de ceux de CHARCOT par la persistance de la vision mentale dans le rêve et sa guérison rapide, les détails de linterprétation varient légèrement. Enfin, l’auteur, frappé de ce fait que sa malade était une mélancolique, étudie les rapports de la mélancolie et du symptôme.

Admettant comme établi qu'il s'agit d’une amnésie partielle, Lemos fait d’après PrrrEs une courte analyse des conditions et du processus normal de la mémoire sur lesquels il calque ceux de la mémoire visuelle.

I conclut que la vision mentale est « une fonction composée de trois phénomènes élémentaires dont un seul a une localisation précise. Ce sont : l’évocation qui part des neurones de la psychicité,. la reviviscence qui se fait

Rey, dre

dans lés neurones sensoriels qui emmagasinent les images visuelles et là reconnaissance qui s'opère dans dés éléments anatomiques autres que ceux qui servent aux perceptions simples ou à l'élaboration des idées ». È

La perte de la vision mentale peut tenir : à un défaut d’évocation, à un défaut de reviviscence ou à un défaut dé reconnaissance. Eliminant ce dernier processus, il attribue la perte de la vision mentale dans le cas de Charcot à un défaut de reviviscence par lésion du centre cortical des images visuelles, c’est-à-dire à une lésion comparable à celle des aphasies nucléaires et située à la partie interne du lobe occipital (Monk, Brissaud, Vialet). Il attribue Ja perte de la vision mentale chez sa malade à une trop grande faiblesse de l'excitation évocatrice qui ne tient pas ici à « un affaiblissement initial à sa source de l'activité idéative », mais à une lésion des fibres d'associations unis- “sant la région où se fait cette stimulation évocatrice et le centre des imäges visuelles. Il s’agit donc d’un processus analogue à celui des aphasies sous-corticales ou de con-. . ductibilité, le processus pouvant d’ailleurs être lésionnel ou fonctionnel. Ici, en effet, l’amnésie guérit rapidemen Be ne persistait pas pendant le rêve, le libre jeu de l’automatisme cérébral éveillant alors les images. absentes pendant la veille.

L'interprétation de Lemos nous paraît inacceptable, et pour les mêmes raisons que celle de Charcot. Is s'agit là encore d’une simple assimilation sans preuves anatomiques et d’une assimilation pathogénique à une variété

d’aphasie dont la réalité anatomo- -clinique semble Me lement incertaine. |

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Etudiant les rapports de la perte de la vision mentale” et de la mélancolie, Lemos, de par la pathogénie qu'il a donnée du symptôme, ne peut que l’envisager du point de vue de la répércussion de la perte de la vision mentale sur la mélancolie et on conçoit qu’elle soit considérable. ;

Pour lui, ce remarquable phénomène est susceptible de créer ou tout au moins d’exagérer très notablement l'anxiété de ces malades, s’efforçant en vain de se représenter êtres et objets. On le conçoit aisément lorsqu'on

songe au caractère presque douloureux, inquiétant, quelquefois poignant et même dramatique de certains oublis normaux. Or ici, c’est une abolition de tous nos souvenirs visuels qui, nous le verrons plus loin, ont une si large part dans la constitution de notre personnalité. Lemos insiste aussi sur le sentiment d’étrangeté du monde extérieur déterminé par la perte de l’image visuelle. En raison du défaut de représentation des attributs visuels des objets et des êtres, ceux-ci deviennent pour les malades « des mots, des idées vides de sens ».

En somme, la perte de la vision mentale peut engendrer certains symptômes de la mélancolie et parmi les plus importants, mais elle-même n’est pas un symptôme de la mélancolie et son origine ne doit pas être recherchée dans l’état psychique de ces malades.

Interprétation de COTARD :

« Ces deux malades peuvent être regardés, dit Cotard, comme des types de mélancoliques anxieux, le premier évoluant vers ce que j’ai applé le délire des négations.

Il m'a paru intéressant de noter la coexistence avec cette forme vésanique de la perte de la vision mentale. On ne peut s'empêcher de supposer qu'il y a là en effet autre chose qu’une coïncidence fortuite. Si la perte de la vision mentale était un fait ordinaire chez les anxieux chroniques, on serait invinciblement entrainé à considérer Ja négation systématisé comme un délire greffé sur le trouble psycho-sensoriel, comme une interprétation ma- ‘ladive du phénomène. Malheureusement les recherches cliniques propres à élucider ce problème sont fort difficiles.

Les anxieux dhroniques sont pour la plupart hors d'état de répondre à des questions qui exigent certaines facultés d'analyse psychologique. On ne peut guère demander à des aliénés, s’ils se représentent mentalement les objets qu'ils nient avoir jamais existé: la plupart d’enlre eux ne répondent même pas aux questions qu'on leur adresse. Il faudrait saisir le moment probablement très fugitif, sauf dans quelques cas exceptionnels comme ceux que je viens de citer, où, la perte de la vision mentale étant accomplie, le délire corrélatif ne s s'est pas organisé.

I faudrait encore étudier s'il n’y a pas quelque chose d'analogue à la perte de la vision mentale, un diminutif de ce symptôme chez les mélancoliques simples qui ne se plaignent de ne plus voir les objets que, confusément, de ne plus les reconnaitre et qui se sentent séparés comme par un voile de la réalité extérieure ».

D'autre part étant donné l'influence bien connue des images sur les sentiments et l'intelligence, Cotard se demande si l’affaiblissement réel et profond que l’on ren-

contre dans certains cas de mélancolie passant à la chronicité: ne doit pas être attribué à la perte de la vision mentale.

Dans un autre article il donne à la perte de la vision mentale une grande importance dans la genèse de l'anxiété des mélancoliques.

Ainsi, d’une façon générale, Cotard n'étudie pas le

symptôme en lui-même, n’étudie pas la genèse de la perte de la vision mentale: Il la pose comme un fait de grande importance susceptible d'engendrer des manifestations capitales de la mélancolie. Elle est primitive, les idées de transformation du monde extérieur et leur corrollaire les idées de négation et parfois aussi l'anxiété lui sont secondaires. ; | È

Les interprétations de Cotard et de Lemos ayant de nombreux points de ressemblance nous les. réunissons dans la même critique.

Certes nous pensons également que la perte de la vision mentale puisse exagérer l’anxiété, amener de la dépersonnälisation, exagérer les idées de négation, mais nous la croyons incapable de les créer.

Nous ne basons pas notre conviction sur des interpré- : tations psychologiques mais sur la disparition tardive de la vision mentale au cours de la mélancolie : huit mois après son début dans l’observation de Lemos, neuf mois dans la nôtre. Cette localisation dans le temps par rapport à la succession des divers symptômes mélancoliques nous paraît un fait capital propre à éclairer la pathogénie du symptôme.

Longtemps en effet avant son apparition, les malades

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