‹ Contribution à l'étude de la perte de la vision mentale chez les mélancoliquesChapitre 8 sur 15 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Analyse du symptôme

Ge qu'est effectivement la perte de la vision mentale des mélancoliques

N Dans l'étude critique précédente, nous avons situé la

perte de la vision mentale au cours du développement des symptômes de la mélancolie et nous l’avons vue apparaître une fois l'affection nettement constituée. Analysons maintenant en suivant pas à pas les observations en quoi elle consiste exactement.

Les malades nous affirment ne pouvoir se représenter « objets ou êtres sur terre ». Or l’interrogatoire méthodique démontre leur connaissance normale de tous les détails de lobjet dont nous leur demandons la description, Bien plus, certains d’entre eux décrivent avec une exactitude et une richesse de détails qui supposent une remarquable mémoire, et fait penser par la reproduction

fidèle et monotone à ce que Dugas appelle la mémoire

brute. Les malades en conviennent d’ailleurs, celle de Le. mos dit qu’elle pourrait décrire avec tant d’exactitude telle rue de Santo-Antonio, que vous pourriez la reconnaître dans la ville.

D'autres fois, comme dans notre observation, la malade est incapable d’une description suivie et il faut lui arracher détail par détail. Mais ici encore l'expression est juste et les détails sont exacts. Comment dès lors admettre la perte des représentations visuelles. Lorsque notre malade nous dit « mon mari a la moustache comme la vôtre, un peu. tombante et repliée en bas ». Nous ne pouvons croîre qu’elle ne voit pas mentalement, pour nous la décrire, la moustache de son mari. Comment pourrait-elle dessiner, avec tant d’exactitude, le buffet de sa salle à manger, si elle ne pouvait se le représenter ?

. Quand on s'étonne et met en doute la réalité de leur perte de la vision mentale, les malades vous répondent que la connaissance qu'ils paraissent avoir des objets et des personnes nest pas le fruit d'une représentation mais. le résultat d’un raisonnement. Ainsi lorsque nous demandons à notre malade la couleur de la moustache de son mar:, elle nous dit qu’elle doit être noire avec quelques poils blancs comme celle d’un homme de son âge. Elle veut dire par là qu'elle ne la voit pas mentalement et que la connaissance qu’elle en à est d'ordre tout intellectuel, la conséquence d'un syllogisme.

D'autrefois elle fait intervenir la simple mémoire auditive verbale. C'est ainsi qu'elle nous répond que les yeux de sa petite fille sont bleus, car elle a entendu dire qu'ils

étaient de la couleur des siens.

Bien plus, non seulement les représentations visuelles ne précèdent pas en les conditionnant leurs expressions verbales, mais les mots qui les décrivent n’évoquent pas leur image symbolique normale, Eux aussi ont perdu toute valeur représentative et spécifiquement émotionnelle. Is sont vides, froids, ne signifient plus rien.

On conçoit que de telles explications ne soient valables que pour un petit nombre de faits et que la description d’une rue de ville, des détails d’un visage ne puisse être acquis par une série de recoupages de ce genre.

l'impression, inexacte d’ailleurs, qui se dégage de l'étude de ces malades est qu'il se glisse dans leur dires comme un peu de mauvaise foi. On acquiert l’intime certitude qu'ils voient mentalement, malgré toutes leurs dénégations, les éléments des objets, mais qu'il manque un attribut essentiel à ces souvenirs qu'ils ne veulent plus reconnaître comme tels. Au surplus, toutes les explications qu'ils donnent pour affirmer la perte de leur vision mentale semblent faites simplement pour vous persuader que leur mémoire imaginative n’est plus ce qu’elle était avant.

D'ailleurs, si nous poussons à bout notre malade, elle nous fait une remarque qui éclaire singulièrement la nature de sa perte de la vision mentale : « Je ne vois plus les objets et les êtres avec les yeux de mon corps, mais avec ceux de mon esprit », remarque dont on comprend toute l'importance, quand on la rapproche de celle-ci : « les choses sont ternes, sans couleur ; quand je vous décris les objets, je vous dis des mots vides qui n’ont pas de sens pour moi ». Et ces mêmes malades se lamen-

tent de ne pouvoir, malgré tous leurs efforts, aimer leur . mari, leurs enfants.

On voit qu il existe ici des troubles profonds de l’affectivité, des idées d’étrangeté du monde extérieur, de dépersonnalisation légère avec tendance aux idées de négation.

Nous n'’irons pas plus avant dans l'analyse du phénomène. Nous dirons seulement qu'une fois apparue la perte de la vision mentale continue à être le sujet des lamentations des malades, même lorsqu’en réalité la vision mentale est redevenue depuis longtemps normale, et ceci par un fait de persévération, d’attitude mentale (Séglas) si fréquent en clinique psychiatrique.

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