‹ Contribution à l'étude de la perte de la vision mentale chez les mélancoliquesChapitre 9 sur 15 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Pathogénie de la perte de la Vision mentale des mélancoliques. . :

Nous avons exposé dans l'étude critique des interprétations des divers auteurs la facon dont nous envisageons les rapports de la mélancolie et de la perte de la vision

mentale. Alors qu'ils considèrent le symptôme en question comme un symptôme quelconque non contingent à la mélancolie, et qu'ils font dériver de lui des éléments essentiels de cette affection, nous avons montré au contraire en nous basant sur l’ordre d'apparition des diverses manifestations morbides, qu'il faut renverser la proposition précédente, expliquer la perte de la vision mentale par l’état psychique du mélancolique et non celui-ci par celui-là. C'est donc dans la mélancolie elle-même que nous rechercherons l'origine de la perte de Ta vision mentale.

Nous avons vu d’autre part, en étudiant la nature de la perte de la vision mentale accusée par nos malades qu’elle n’est pas-le fait de la perte des images visuelles

constitutives du souvenir. C’est que le souvenir est plus

que l'image envisagé comme une copie de la perception. Il nous apparaît comme une triple synthèse sensorielle, personnelle et affective. La perte de la vision mentale ne consiste done pas iei en une disparition des images visuelles, mais en une déficience du souvenir ; elle est la traduction, pour parler en psychologue, d'un trouble de la mémoire organisée par opposition à la mémoire brute qui, elle, semble peu touchée.

La vision mentale, en effet, est une forme de la mémoire imaginative (Rousrax), la mémoire imaginative visuelle. Elle consiste à rendre présent à la consience des objets antérieurement perçus par les yeux et ceci en l’absence de ces objets.

Certes la vision mentale est cela, mais elle est plus encore et la preuve en est qu'on pourrait définir de la même manière l'hallucination. De fait un semblable processus aussi strictement limité existe mais il est voisin du domaine de la pathologie. C'est le cas rapporté par Revrozps de ce clergyman qui, croyant dire du nouveau, répétait mot pour mot le sermon qu'il avait prononcé le dimanche précédent.

Dans le même ordre d'idées, Risor rapporte d'après MacauraY le fait suivant : Wvcherley, à la fin de sa vie, écrivait « de la meilleure foi du monde, sans se douter qu’elles ne lui appartenaient pas » des phrases qui lui avaient été lues la veille. C’est à des faits de cet ordre que Dücas à donné le nom d'hallucination en le détournant de son sens psychiatrique, et que Maine DE BraRN avait. avec plus de justesse à notre avis, qualifié « d’ima-

gination » (dans son sens étymologique).

— Gi — !

Si un tel souvenir est incomplet et ne mérile pas en réalité cette appellation de souvenir,c’est qu'il lui manque sa qualité essentielle, d’être reconnu comme tel, de s’imposer à l'esprit comme une réédition d'une chose antérieurement perçue, qu il lui manque la marque du « déjà xu ». Or, ce phénomène du « déjà vu » qui, pour RiBor, n’est qu'un facteur de luxe dans l’évolution de la mémoire, apparaît au contraire comme une qualité essentielle du souvenir-et même comme son caractère spécifique aussi bien de par les données de l’introspection (Bergson, Dugas) que par celles de l’expérimentation (Philippe, Abramowski).et ceci quelle que soit la nature intellectuelle motrice ou émotionnelle qui conditionne cette reconnaissance. :

Mais cette reconnaissance à l’état de « déjà vu » est insuffisante pour constituer un souvenir complet. Je puis me représenter les traits d’un individu que je sens avoir vu autrefois; si je n'arrive pas à situer cette rencontre psychique dans le temps, au milieu des circonstances du moment, si je ne puis en un mot lier à cette image la notion complexe de ma vie d'alors et celle-ci à ma personnalité actuelle,revivre le passé dans le présent,je n'aurai qu'une représentation vague, bizarre, étrange et même inquiétante. C’est ce qui peut arriver anormalement à l’état de santé et s'observe normalement chez les dépersonnalisés.

En somme, la vision normale est une représentation à

la conscience d'objets antérieurement perçus par les yeux et en l’absence actuelle de.ces objets, représentation qui

porte avec évidence la marque du déjà vu et d’un déjà

Eee

vu que l'esprit s’approprie en le localisant dans le sys-

tème complexe qui constitue notre personnalité.

Mais une telle définition ne fait que résumer les caractères pour ainsi dire extérieurs de la vision- mentale, l'œuvre de l'activité de l'esprit. Grossièrement, elle suppose une triple synthèse : synthèse tout d’abord des ‘éléments représentatifs que l'esprit rassemble et hiérarchise, puis une synthèse personnelle qui consiste dans une appropriation du souvenir au moi, synthèse affective enfin intimement liée aux précédentes, et dont limpor-

tance apparaît actuellement comme primordiale.

Que ces divers processus se trouvent pervertis, entravés par l’évolution de la mélancolie et de quelle façon, c’est ce que nous allons maintenant essayer de montrer et, ce faisant, nous pensons pouvoir toucher du doigt l’origine de cette perte de la vision mentale qu’accusent nos

malades.

Tout d’abord, le souvenir suppose un travail actif de lesprit. Il ne se présente pas en effet à la conscience comme une construction toute faite mais comme une reconstruction au moyen de matériaux en notre possession, et parfois même nous avons conscience de cet effort. Ce qui prouve la réalité de cette activité de notre esprit, c'est que nos images ne sauraient être considérées comme une copie de leurs perceptions originelles. Leur conservation en effet n’est ni intégrale, ni exacte .et.on peut se demander même si l’on peut parler de (6 DH ÉNa ns

Que voyons-nous en effet mentalement lorsque nous évoquons un objet ou un être connu ? une silhouette générale qui s'impose à nous avec un caractère de vérité et de réalité saisissante, qui nous paraît riche de détails au premier abord. Mais si nous l’analysons et la comparons à l'original nous nous apercevons vite de sa pauvreté en détails exacts, bien plus un grand nombre de détails

que nous avions cru réels nous apparaissent comme le

- fruit de notre imagination ou d’un raisonnement incons-

cient. C’est alors que nous nous étonnons d’avoir pu, avec d'aussi maigres et mauvais matériaux, constituer une image mentale qui nous parle avec tant de vrai-

. Semblance..

Il n'en est pas toujours ainsi et les cas normaux et

pathologiques de reproduction parfaite des perceptions

sont trop connus pour que nous y insistions. Ici la mé- moire, pour ne pas dire le souvenir, n’est qu’une copie de la sensation, sa répétition pure et simple. On a pu dire d’elle, qu’elle avait « l'exactitude, la fidélité absolue objective et impersonnelle d’une plaque photogra- .phique ». Mais cette forme de mémoire qualifiée de « phy. siologique » par W. JAMES, de mémoire brute par Ducas qui, pour PAULHAN, constitue le vrai souvenir, Correspond par certains caractères au souvenir pur de BERGHSON ne présente pas d'intérêt pour nous qui nous sommes placés au point de vue de la vision mentale normale habituelle. D’une part tous les auteurs sont d'accord pour constater la rareté et l’infidélité de tels souvenirs, d’autre part leur rappel est-automatique et ne dépend pas de notre

volonté ; nous n’avons pas de prise sur eux en raison de

leur isolement de « notre système des images passées et présentes » (DuGas) et ce, par une non intervention dans leur constitution de la synthèse mentale. Ainsi, de tels souvenirs ne peuvent nous être d'aucune utilité. Or la mémoire organisée, qui seule nous intéresse, emprunte comme la précédente des éléments représentatifs mais intervient dans leur agencement comme nous allons maintenant l'indiquer. | Nous allons, pour bien faire comprendre le rôle actif de l'esprit dans nos représentations, montrer le caractère instable, la variabilité de l’image au point de vue de son | contenu représentatif et, ce faisant, la prépondérance de l’activité intellectuelle dans sa formation. Le mot image fait illusion en évoquant malgré nous une idée de phénomène physique, d'empreinte cérébrale et certains psychologues n'admettent-ils pas, comme DuGazp-STEwaRT l'égalité de tous les cerveaux devant la mémoire ? Cependant l'enquête de GaLrTon et les travaux ultérieurs de CraRcoT ont démontré la variabilité du genre des images suivant les indiv idus, sinon leur instabilité et leur transformation chez le même sujet. | Ce sont ces variations, ce caractère instable de l’image, le rôle enfin de l'activité de 1’ esprit dans sa genèse qu'a étudiés Prripre dans son livre sur les images mentales. Pour ce faire, il à utilisé la méthode de l’introspection et des tests mentaux et a étudié la dissolution de l’image en faisant dessiner à des intervalles variables le même objet perçu par la palpätion à diverses personnes. Les résultats sont variables. Tantôt il se produit une simplification de

l’image primitive qui garde son caractère tout en évo-.

Bt

luant vers le type (influence de la systématisation de l’esprit), tantôt la simplification fait dévier l’image vers un autre type (une fleur de lis devient une croix grecque); . tantôt l’image se surcharge de détails imaginaires affirmés comme réels ou admis seulement comme probables de par la logique ; tantôt enfin « l’image disparaît par confusion au lieu de se généraliser par abstraction ». Dans tous les cas on note l'intervention de l’activité intellectuelle dans ses processus de simplification, de généralisation, de fusion des images, dans son besoin de symétrie et de logique. Finalement, Philippe distingue dans la for- * mation de l’image : « une couche extérieure qui lui fut apportée par raisonnements ou associations, grâce à des sortes d’interférences ; puis juste au-dessous d’autres élé- .ments encore étrangers à l’image proprement dite, mais qui y prennent place simplement parce qu’il'faut là où ils sont quelque chose dans leur genre » ; ces éléments sont figuratifs intégrés à l’image, mais n’appartenant à aucun titre à la perception originelle. Ils ont été introduits après coup « pour les vides à combler et les absences dont l’oubli nuirait à la bonne contenance de l’image... Enfin aux frontières mêmes de l’image et sur ses limites les détails généraux qui lui appartiennent déjà en propre, sans-néanmoins être réservés à elle seule ». Toutes ces touches concentriques forment la zône extérieure de l'image. Quant à l'élément vraiment représentatif puisé dans la perception originelle, il se présente tout d'abord comme un ensemble confus. L'esprit procède par masses le plus souvent colorées, à la façon des peintres qui bros-

sent de larges indications dans lesquelles apparaîtront PICARD ù

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