ROUSSEAU
G... Pauline. Un incendie se déclarait à Montignyla-Resle, dans un hangar dépendant de l'habitation d’un cultivateur. Grâce à la promptitude des secours, le feu fut bientôt éteint et le dommage se borna à la destruction du hangar. Une demi-heure après, un autre incendie éclatait dans le grenier de la maison con-
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tiguë, appartenant à M. T.., notaire. Il fut éteint presque instantanément et n'occasionna qu'un préjudice sans importance. Tous deux furent attribués à la malveillance, sans qu'aucun indice mit sur la trace des auteurs.
Quelques jours plus tard, le 3 juin dans la soirée, le feu éclata de nouveau dans l'habitation de M. TL... ; le: ravages furent plus conséquents. Il devenait évident qu'une main criminelle multipliait ses tentatives sur le même point. Deux lettres anonymes adressées à M. T... et que G..., sa domestique prétendait avoir trouvé sous la porte de la maison, égarèrent d’abord les soupçons sur l'individu nommé M... Mais ils se retournèrent bientôt contre Pauline elle-même. Les lettres anonymes étaient son œuvre. Elle ne put disconvenir, quand on eut comparé les écritures et surtout quand on eut découvert dans l’une de ses poches le brouillon préparé d’une troisième lettre de même nature que les précédentes. Elle avoua alors que c'était elle qui, à trois reprises, avait allumé les incendies et pour expliquer ces actes, elle se borna à dire qu'elle était mécontente de quelques reproches que lui avait fait Mme T... à l'occasion de son service. Les charges ayant paru suffisantes, la fille G... fut renvoyée devant la Cour d’Assises pour y être jugée. Mais au cours de: débats la défense ayant cru reconnaître que l’accusée pouvait être atteinte d'aliénation mentale, obtint la remise de l'affaire à une autre cession et G... dut subir un examen mental.
G... vient d’avoir dix-sept ans, l'harmonie de ses formes est satisfaisante. On ne connaît aucune trace
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de maladie mentale chez ses parents. Elle est robuste, d’un tempérament sanguin, et assure qu'elle a tou- Jours joui d'une excellente santé. La sensibilité générale est normale. L'évolution pubertaire a été longue à s'opérer, les règles se sont montrées pour la pre mière fois à l’âge de seize ans. À chaque époque, elle éprouvait des accidents dysmenorrheiques consistant en vives douleurs dans les aines et dans ‘es fosses iliaques, et en congestion céphalique qui s’objectivait quelquefois par des épistaxis.
Son intelligence est très médiocre, elle sait à peine lire et écrire, bien qu'elle ait fréquenté l’école pendent six années consécutives. Sa mémoire est fidèle et malgré les assertions d’un témoin qui prétend que ses paroles n'ont le plus souvent aucune signification, elle raisonne d’une manière convenable sur sa situation. Les sentiments affectifs ne laissent rien à désirer. Elle possède des notions suffisantes de morale, distingue parfaitement le bien du mal et se repent sincèrement des actes qu'elle a commis. Comme on insistait pour lui faire comprendre qu'elle ne devait s'en prendre qu'à elle-même et qu'il lui eut été facile de ne pas céder à ses mauvaises passions, elle répondit que l’esprit de vengeance n'était jamais entré dans ses déterminations et que si elle avait fait de pareilles déclarations devant la justice, c'est qu'elle ignorait elle-même
Je mobile qui l'avait entraînée. Elle avait donné une
raison quelconque parce qu'elle était forcée d'en fournir une ; mais quand elle avait accompli les actes qui lui sont reprochés elle avait l'esprit complètement égaré, et maintenant que ses idées sont plus claires,
elle cherche vainement à expliquer sa conduite. Lui ayant demandé ensuite les dates de ses deux dernières règles, nous fûmes frappés par la coïncidence. Ces dates correspondaient exactement avec celles des deux incendies. Elle fut alors interrogée avec toute la prudence possible et, en stimulant son attention et ses souvenirs, nous sommes parvenus à obtenir les renseignements suivants dont elle n'avait jamais parlé devint le juge d'instruction.
Peu de temps après son entrée au service de M. T..., elle avait trouvé des livres dont la lecture lui avait causé une profonde impression : des ouvrages sur l'amour conjugal, et des revues de médecine dont les gravures représentaient les opérations les plus graves de la chirurgie. Ces scènes l’obsédaient et se présentaient continuellement à sa vue.
Une nuit elle éprouva d’affreux cauchemars ; elle crut voir trois hommes à sa poursuite qui voulaient s'emparer d'elle pour la faire périr. Son émotion fut si violente qu'elle finit par s’éveiller, elle se leva toute tremblante encore d’effroi et se mit à marcher dans sa chambre, presque nue, les pieds sur le carreau et grelottant de froid. À peine recouchée, elle fut prise d’un violent mal de tête, les tempes étaient douloureuses comme si on lui avait enfoncé des épingles jusqu'au cerveau. Des « flammes » lui passaient devant les yeux et elle percevait des bourdonnements dans les oreilles. Bientôt elle entendit des voix logorrheiques qui l’appelaient la menaçaient de mort. La nuit se termina sans qu'elle ait pu fermer les yeux. À son lever, elle éprouva de si violentes nausées qu'elle fut
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obligée de se recoucher, ce qui lui procura un grand soulagement. Un peu plu tard, quand elle eut repris son travail, elle espéra que le mouvement et l’exercice viendraient faire diversion à ses préoccupations ; mais 1] n’en fut rien. Dans la matinée, les règles apparurent et augmentèrent les accidents nerveux ; la céphalalgie et les troubles sensoriels ne lui laissèrent aucun répit ; son anxiété redoubla et elle revit les scènes décrites dans les ouvrages précités. Tous les détails de son cauchemar lui revinrent à la mémoire et elle frissonna continuellement sans savoir pourquoi.
C’est dans de pareilles dispositions qu'elle essuya quelques reproches de la part de sa maîtrésse parcequ'elle se désintéressait de s'occuper de l'enfant qui lui était confié. À sept heures du soir, elle prit un débris de journal et tomba justement sur un article qui relatait un incendie. Aussitôt le désir de mettre le feu lui vint à l’esprit. Cette idée la poursuivit, atroce, intolérable. Eile ne la discuta pas, elle la subit passivement. Elle avait vu M. T... s'éloigner de son habitation, elle prit deux allumettes, en fit flamber une et mit le feu dans un hangar, espérant peut-être qu'il se communiquerait à la maison de M. T...
Cet acte consommé, son état mental ne se modifia pas ; une demi-heure après, elle monta dans le grenier de son maître, avec une lanterne qui ne fermait pas. Elle prétendit que le feu s’était communiqué à des brindilles de paille sans qu'il y ait eu de sa part aucune mauvaise intention ; néanmoins elle ne fit rien pour l’éteindre et redescendit tranquillement. Lorsque tout fut rentré dans l’ordre et qu'elle entendit les autres
personnes dire que ça ne serait rien, elle alla se coucher vers les onze heures. Alors elle se sentit tout à fait soulagée ; elle éprouva bien encore un peu de douleurs à la tête, mais elle ne voyait plus de flammes et n'entendait plus de voix. Cependant elie ne put dornur, pensant au mal qu'elle avait occasionné et aux chances qu'elle avait d’être découverte.
Jusqu'à la fin du mois de mai elle se plaignit de légères céphalées qui se reproduisirent de temps en temps, mais elle resta parfaitement calme.
Le 3 juin, elle se fatigua beaucoup à l’occasion d’un repas que donnèrent ses maîtres. La chaleur des fourneaux lui congestionna la tête et les céphalées reparurent avec le cortège des mêmes signes. Elle entendit des voix qui la menaçaient et prononçaient son nom. Aussi elle demanda plusieurs fois à la cuisinière si ce n'était pas elle qui l’appelait. C’est encore le même jour que sa maîtresse lui adressa quelques remontrances bien anodines pour des couteaux mal essuyés. Dans la soirée, les phénomènes cérébraux devinrent de plus en plus intenses ; elle monta au grenier pour prendre du bois, portant avec elle une lampe à pétrole et deux allumettes. Elle venait d'allumer sa lampe et tenait encore à la main l’allumette qui flambait quand l’idée lui vint subitement de la jeter au milieu de la paille. Elle fit ensuite sa provision de bois, redescendit et se remit à l'ouvrage. Üne demi-heure après elle donna le signal de l'incendie. Après avoir aidé de son mieux à la répression du feu, elle alla se coucher à une heure du matin avec une femme qui partageait son lit. Elle n'entendit plus de voix, mais elle éprouva toujours
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dec frayeurs et sa conscience lui reprochait amère. ment le crime qu'elle venait de commettre.
Le 5 juin les céphalées augmentent et se compli. quent de troubles sensoriels ; les règles apparaissent et l'anxiété devient extrême. C’est alors que voyant passer le nommé M..., son appétence pour le mal se réveille brusquement, en revêtant une autre forme. Flle écrit aussitôt une lettre anonyme durs laquelle elle dénonce ce dernier, ce qu'elle eût jait &’ailieurs pour toute autre personne qui à ce moment aurait fixé son attention. Le 7, une hémorragie nasale se produit ; aussitôt tous les accidents céphaliques cessent Prusquement. Elle éprouve un soulagement complet et tout rentre dans l’ordre.
A la prison sa conduite est excellente, les règles reparaissent sans aucune complication et elle écrit à ses parents une lettre pleine de sentiment et de bon sens, Mais les choses changèrent brusquement : un jour, la gardienne venait d'ouvrir la porte de sa cellule lorsque la fille G... se précipita sur elle dans un état méconnaissable, la face empourprée, les yeux féroces et dans une attitude furieusement agressive. Lorsque nous arrivâmes elle était redevenue calme sous l'influence d’un traitement hydrothérapique. Elle était cependant encore très rouge et toute tremblante.
Elle fut alors acquittée et transférée à l'asile d'Auxerre. Quelques semaines plus tard, à la suite d'une visite de sa mère qui l’émut fortement, sa tête se congestionna brusquement et il se déclara une épistaxis. L’anxiété devint générale ; elle se rendit dans le préau espérant retrouver la tranquillité, mais
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à peine était-elle arrivée qu'une crise d’agitation s’empara d'elle, elle perdit connaissance et se laissa tomber à terre. Relevée, elle frappa et injuria les personnes de son entourage. Comme on était en droit de redouter des accidents épileptiformes, elle fut soumise à une observalion continue ; mais de semblables accès ne se reproduisirent jamais.
Le 27 février, les règles apparaissent, elle s'agite aeve plus de violence que jamais. Elie tombe ensuite dans la tristesse et le mutisme. A partir du mois de juin une certaine amélioration commence à se manifester. Au début de l'année suivante on peut la considérer comme étant en pleine convalescence. Les fonctions physiologiques s'exercent avec la plus parfaite régularité ; les palpitations, l’anorexie ont disparu ; la tête est libre, la sensibilité cutanée est redevenue normale, l'utérus à son volume habituel, mais le col est légèrement douloureux en arrière. La lucidité est complète, elle se montre douce, affectueuse, raisonnable, elle s'occupe avec zèle et cherche à se rendre utile. La guérison ne faisant plus de doute, elle est rendue à sa famille.