Ï. —— CARACTÈRES PRODROMIQUES DE L’ACTE
PYROMANIAQUE.
A) L'impulsion.
En cédant à l’implacable nécessité de mettre le feu, les pyromanes ne sont pas des sujets qui obéissent à des perversions sensorielles ou à des conceptions délirantes, mais des malades qui sont entraînés par une impulsion irrésistible intermittente qui semble jaillir spontanément des profondeurs de leur inconscient.
En comparant nos sept observations d’incendiaires impulsifs, nous remarquons la fréquence et la constance de certains caractères dont la plupart ont été minutieusement étudiés par Marandon de Montyel. En effet, la constatation chez un grand nombre d’entre eux de certains motifs presque toujours les mêmes et de leur modus faciendi habituellement semblable permet de faire une brève étude clinique de cette affection mentale.
Le pyromane est entraîné au mal pour calmer un
besoin impérieux qui ne s'apaisera que lorsque satisfaction lui sera donnée. L'individu assiste, le plus souveut conscient de son Impuissance, aux troubles de son esprit et à l’anéantissement de sa volonté.
Cette idée impulsive, qui garde un caractère cyclique, apparaît parfois d'emblée dans toute sa violence ; ce nest cependant pas ce qui se passe le plus communément. Au début, l'idée obsessionnelle est floue, fugilive, elle est facilement repoussée par celui ou celle quelle commence à hanter, mais par le temps et mille circonstances elle se fortifie, s'impose progressivement à son esprit, détermine chez lui un état d'anxiété tellement insupportable qu'elle provoque bientôt, après un semblant de lutte, la consommation de l'acte criminel. C'est l'impulsion-obsession que nous retrouvons dans cinq de nos observations.
«€ Le malheureux obsédé garde plus souvent pour lui seul le secret du conflit douloureux entre sa volonté et la marche envahissante de l'idée fixe. Nul ne peut soupçonner son état, et l'acte incendiaire demeure ainsi l'unique manifestation délirante, le seul signe de la maladie mentale ». Pourquoi s'étonner alors, déclare Marandon de Montyel, que l'opinion publique ne le déclare aliéné ? Dès que l'obsédé à prix la décision de satisfaire sa passion de feu, dès qu'il a cédé, l’impulsion semble alors se faire plus patiente puisqu'elle a maintenant la certitude que satisfaction lui sera donnée ; elle laisse à celui qui l'assouvira je temps de prendre ses précautions, sorte de bref intervalle libre pendant lequel le pyromane pourra ruser son acte criminel.
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B) Absence de mobile.
La présence d’un mobile, quelque futile qu'il soit, et pour peu que l'instruction en ait trouvé un, est la preuve péremptoire que l’incendiaire, malgré la multiphcité de ses crimes, n’a pas agi sous Î’empire de la pyromanie, mais de l’affaiblissement intellectuel, de la perversion morale ou de l’irritabilité émotive. C’est là un diagnostic d'exclusion. Mais si l'incendie reste sans mobile, il ne faut pas en déduire nécessairement que le coupable ait cédé à une impulsion, il se peut qu'il soit pyromane. Cette absence de mobile n'est pas un signe de certitude, mais un signe de présompion (de plus, un mobile, bien qu'existant, risque d'échapper à la sagacité du magistrat instructeur).
Une absence de mobile constatée dans un crime d'incendie n'autorise donc pas à elle seule à porter le diagnostic de pyromanie. Ce diagnostic n’est autorisé que lorsque se trouvent réunis quelques-autres caractères que nous décrirons ullérieureiment.
Chez aucun de nos sept impulsifs incendiaires l’instruction n’a pu détecter le mobile le plus minime.
C) Existence éventuelle de préméditation.
Le temps est loin où la préméditation et même la simple ruse excluaient la folie. Il est admis aujourd'hui que nombre d’aliénés ne diffèrent en rien sous ce double rapport des criminels les plus endurcis. Mais s’il est une variété d’aliénation mentale dans laquelle la préméditation et la ruse se doivent rencontrer sou-
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vent, n’est ce pas la folie impulsive, qu'elle tende à l'homicide ou à l'incendie ? Ainsi en témoignent nos
ohservations.
D) Modifications psychologiques el physiques précédant l'impulsion et pouvant se prolonger avec
elle.
Les pyromanes ne savent pas rendre compte, le plus souvent, des modifications de leur moi au moment où l'impulsion s’emparait de leur esprit qu'elle maîtrisait, et se hornent à répondre au médecin‘: « Je ne sais pas, c’est une idée qui m'a passé par la tête ».
« Le caractère du pyromane s’assombrit davantage à l’époque des crises. Le sujet manifeste une nette tendance à la dépression. Mais ces dispositions d'esprit sont intermittentes et sont séparées par des périodes de bonne humeur et de jovialité. » Eïles ont une grande valeur pronostique, surtout, si aux époques de dépression, le sujet manifeste la tendance, dans ses rares moments d'expansion, à faire rouler la conversation sur les incendies et prend visiblement plaisir à la description de ces sinistres. En effet, un incendie détermine un incendiaire presque aussi fatalement qu'un incendiaire allume un incendie. Parfois, le malheureux pyromane étouffe sous l’étreinte du mal, n’osant confesser ses angoisses ; il se soulage indirectement par des conversations ou des débordements d'ordre sexuel.
D'autres fois, il lui arrive de s’exclamer en voyant une meule de paille : « Ah ! quelle belle flamme cela
ferait » (c’est le cas de notre observation IIT). Ce besoin de lumière n'est-il pas en quelque sorte un embryon de sentiment esthétique prenant naissance sur des cerveaux insuffisants et sans volonté ? Ainsi ces malades qui avouent « aimer voir les flammes rouges lécher la muraille » et qui ressentent une véritable volupté visuelle. « J'étais comme extasiée quand je voyais flamber tous ces vieux toits de chaume ; c'était si beau que le bon Dieu ne peut pas l'être davantage », confesse une malade de Leroy.
Le pyromane ne dévoilera pas le secret de son esprit, mais il allèguera pour expliquer son attitude surprenante et ses tendances à la solitude, des souffrances physiques qu'il ressent réellement et qui traduisent la participation organique aux troubles psychiques. (Certains auteurs posent la question de savoir si ces troubles ne sont pas en rapport avec l’organicité de la cause.)
T1 se plaindra de violentes céphalalgies, de palpitations cardiaques, d’angoisses précordiales, d’asthénies généralisées ; tous éléments constituant le grand syndrôme de déséquilibre vago-sympathique. Ces perturbations fonctionnelles précèdent assez souvent de quelque temps l’accès pyromaniaque (très marquées dans cinq de nos observations et particulièrement dans les observations IV et V).