OBSERVATION II
(ROELANDTS.)
G..., âgé de 23 ans, au moment de son arrestation, est ouvrier d'usine et célibataire. li est fils d’un père normal et d’une mère névropathe. Ses tares héréditaires sont peu accusées : du côté paternel, nous trouvons deux parents très éloignés, aliéné: mentaux. Une cousine maternelle est atteinte de crises convulsives. G... a quatre sœurs et quatre frères. L'un présente quelques reliquats de rachitisme ; les autres sont bien portants. Nous ne pouvons omettre une infirmité fréquente dans cette famille : la surdité, parfois congénitale sinon acquise.
Dans son passé médical, le malade ne présente rien de spécial à mentionner. L'enfance et la scolarité ont été normales.
Il s’est toujours montré ouvrier zélé et docile, mais il buvait volontiers d’une façon exagérée. Il présentait en état d'ivresse des manifestations bizarres : ainsi, il lui est arrivé d'enlever sa chemise et de la déchirer avant de se mettre au lit ; une autre fois :l se roula par terre et se laissa couler de l’eau sur la tête.
I fit un bon service militaire, et si ses supérieurs constatèrent qu'il était peu intelligent, il n’en fut pas moins un soldat très discipliné. Notons ici que pendant son service militaire il mit le feu à trois reprises à la caserne.
G... avoue 18 incendies, tous commis la nuit et sous l'influence de l'alcool, il mit notamment le feu à une brasserie, à une école communale, etc. Un de ces in-
cendies eut des suites particulièrement graves : après avoir « visité » en ville toute une série de cabarets, il mit le feu à des baraquements militaires qui renfermaient des munitions, celles-ci explosèrent et deux de ses camarades succombèrent carbonisés. Cet incendie se produisit dans la nuit du 27 au 28 septembre, et jusqu'au 30 décembre, G... continua la série de ses forfaits.
Interrogé sur le mobile de ses crimes, G... répond invariablement qu'il ne sait pas pourquoi 1l les a commis, mais il déclare qu'il n’a allumé aucun incendie si ce n’est en état d'ivresse, et que dans cet état, il se sent aveuglément poussé à incendier sans aucun motif. Mais ce qui fait mieux ressortir encore la profonde invalidité morale de cet homme, c'est qu'il n’a jamais éprouvé de réels regrets le lendemain ou les jours qui suivirent ses forfaits, même les plus tragiques ; et qu'il n'a jamais eu l'intention de s'y soustraire à l'avenir.
Tous les crimes de G... sont nocturnes, commis presque tous à la même heure, un peu avant ou après la fermeture des débits de boissons. Les recherches les plus minutieuses ne permettent pas de trouver dans le dossier de l'enquête la moindre trace de complicité, de préméditation ou de mobile, pas même de mobile futile.
Malgré nos insistances répétées, nous n'avons pu obtenir du sujet quil nous fasse une analyse même grossière de cette tendance irrésistibie à l'incendie. Il est incapable de déterminer ce qu'il ressent à l’instant même où il « doit » accomplir son acte. Ce man-
or —
que d’autocritique tient à la nature impulsive de l'acte, à l’état d’ébriété et aussi à la pauvreté intellectuelle. De plus, l'éventualité chez ce sujet d’une encéphalite épidémique à forme parkinsonienne ne peut pas être écartée formellement d'autant plus que l'accusé se plaint souvent de céphalées et présente une hyperglycorachie à 0 gr. 75. Il faut également tenir compte d’une monotonie de la parole, d'une pauvreté du jeu mimique et de la lenteur de ses réponses.
Voilà maintenant les résultats de notre observation à l'hôpital psychiatrique : dès son entrée, G... avoue ses forfaits et les abus de boisson qui les conditionnent. Il le fait simplement, sans gêne, sans honte ni regret, d’une façon vraiment inconsciente. Il nous déclare qu'il ne mettrait pas le feu de sang-froid, mais ne paraît établir aucun rapport de causalité entre ses délits et ses habitudes éthyliques. La répétition des mêmes faits en un laps de temps très court semble confirmer encore cette manière de voir.
il se montre indifférent, insouciant, absolument incapable d'apprécier ses actes, et dès le cinquième jour, heureux d'être levé, il ne s’en préoccupe plus et demande à travailler. Tout de suite, il s'adapte à la vie de l'asile, il exécute ce qu'on lui demande, il obéit passivement et se montre toujours souriant et de bonne humeur. Il ne se départira pas au cours des quatre années de cette inconscience morale et de cette docilité toute passive. À l’interrogatoire, il répond de bonne grâce aux questions simples, mais quand nous essayons de pénétrer cette mentalité profondément débile, nous nous heurtons à l’impossible. Il ne réfléchit
pas, ne s’analyse pas, ne s’observe pas. Il ne peut véritablement nous donner aucun renseignement sur son psychisme, lequei, d’ailleurs est particulièrement fruste. Il nous dit qu'il ne savait pas résister à la boisson mais qu'il n’a jamais bu pour se donner du courage (nous avons la conviction qu il ne pensait pas mettre le feu avant de boire).
L'attention chez lui est peu soutenue, l'effort intellectuel nul, il est suggestible et sans volonté. Sa mémoire est faible, mais il sait ce qu'il fait même lorsqu'il se trouve en état d'ivresse. Si l'alcoo! obnubile son intelligence et sa volonté, il ne l’empêchera pas de garder un souvenir appréciable de ses crimes.
L'expertise n'insiste guère sur ses mauvaises fréquentations ni sur son éducation défectueuse (il n’a fréquenté que très irrégulièrement l'école et s’est adonné à l'alcool, à l’âge de seize ans il rentrait ivre chez ses parents et ceux-ci ne paraissaient pas étonnés outre mesure), par contre, elle insiste sur sa perversion ; or, à l'asile, il ne se montre nullement pervers.
De ces considérations, il résulte que l'observation à l'asile n'a pas facilité l'établissement du diagnostic de ce cas ; l'impulsion à incendier étant la seule manifestation morbide bien caractérisée du malade.
Les actes criminels commis par G... sont des actes impulsifs, sans préméditation ni préparation aucunes ; actes soudains, inexplicables, violents, non précédés vraisemblablement d’une période d'angoisse et non suivis d’une sensation de satisfaction et de soulagement. Ils ont peu de caractère obsessionnel, ils ne semblent pas être les réactions d'idées fixes.
HMS CEE
L'absence d’amnésie consécutive nous permet-elle d’écarter l’épilepsie ? (Il existe pourtant une amnésie partielle, mais celle-ci n'est-elle pas imputable à l'ivresse ?) Ne s'agit-il pas de l’acte impulsif d’un déficient intellectuel et moral en état d'ivresse ? Dans quelle mesure les signes frustes post-encéphalitiques permettent-ils d’imputer cette impulsion criminelle à la maladie en cause. Henri Claude à écrit des impulsions d’origine encéphalitique ayant des caractères semblables.
OBSERVATION II (LEroY.)
V..., âgé de vingt ans, était domestique de ferme à Pont-de-Passy, lorsqu'un dimanche, le feu éclata dans cette localité, vers neuf heures du soir, dans un magasin à fourrages contigu à la maison qu'il habitait ; les pertes furent assez élevées.
Le lendemain, un second incendie se déclarait en face à onze heures du soir dans des meules d’orge non battue ; les pertes furent encore plus élevées que lors du précédent incendie.
Trois mois plus tard, V... étant garçon d’écurie à Messigny, le feu éclatait dans cette commune à onze heures du soir, dans un hangar rempli de foin. Le dimanche 4 mai, un nouveau voisin de V... avait son écurie incendiée dans la soirée ; les pertes furent cette fois insignifiantes. Le 25 août de la même année, à Francheville, où V... avait été se mettre en condition,
une grange remplie de gerbes disparaissaient dans les flammes. V... fut accusé ouvertement par l'opinion publique. Quand la gendarmerie voulut l'arrêter, il avait disparu. Il fut retrouvé à Dijon et emprisonné.
Au bout d’un mois, le Parquet était contraint de rendre une ordonnance de non-lieu. L'accusé s'était défendu avec une intelligence et une habileté peu communes : il fit remarquer que le feu n'avait pas pris chez ses maîtres auxquels il aurait pu en vouloir, mais toujours chez ses voisins qu'il ne connaissait pas, étant dans la localité depuis très peu de temps. Il réfuta adroitement toutes les charges qui pesaient sur lui et force fut de le mettre en liberté. Un an après il se plaçait comme domestique cultivateur à Saint- Jean-de-Bœuf. Un dimanche de ce mois, sortant du café pour rentrer chez lui, il passa avec un ami devant une grange remplie de gerbes et ne put s'empêcher de s’écrier en la contemplant : « Quelle belle flamme cela ferait ! » Il était onze heures du soir ; à trois heures du matin la grange était en flammes. Huit jours après, vers neuf heures du soir, une seconde grange flambait. V... fut de nouveau arrêté. La somme totale des pertes occasionnées par les sept incendies s'élevait à 100.000 francs. L’accusé protesta aussi vivement de son innocence que la première fois ; il fit valoir les mêmes arguments, son ardeur et son empressement à porter secours, dont chacun témoignait, mais en dépit de toute son habileté il ne put cette fois triompher de l’accusation. Les nouvelles preuves rassemblées établissaient nettement sa culpabilité.