CHAPITRE III
Le sexe est prédéterminé. — Conclusions
La difficulté du problème de la détermination du sexe commence à devenir bien évidente, lorsqu'il faut conclure des nombreuses recherches expérimentales faites à son sujet. Quels sont les points qui restent acquis ? Mettons immédiatement à part le rôle de la fécondation chez les abeilles, et il ne reste rien ou à peu près rien. Toutes les expériences concernant l'influence de la température, de la nutrition, l’âge des générateurs, etc...,etc..., ou bien ont été contredites avec autant de raison qu'elles avaient été démontrées, ou bien, viciées à l’origine par des bases scientifiques erronées, ne peuvent en aucune facon être admises.
Les théories que nous avons étudiées jusqu'à présent ont nécessairement le point de départ suivant : l'œuf fécondé est ou hermaphrodite, ou indifférent
pendant un certain temps pour que des influences quelconques puissent agir sur lui.
Or les résultats obtenus ont été tellement contradictoires, déjouant tous les calculs et toutesles prévisions, que cette notion de l’'hermaphrodisme de l'œuf est rien moins que démontrée. Aussi ne sommes-nous pas étonnés du tout de voir une réaction se produire en sense inverse : actuellement les auteurs tendent à admettre que le sexe est prédéterminé dans l'œuf ou, au plus tard, uu moment de la fécondation, et ne peut aucunement être modifié par les circonstances extérieures.
En 1897, dans un recueil ignoré, parut un travail de Brocadello (109) sur les vers à soie, travail que L. Cuénot jugea comme la plus importante contribution depuis longtemps à la question du déterminisme sexuel. (« Dans une même ponte de vers à soie «( appartenant à une race donnée, on rencontre des « œufs de taille différente, les uns petits, les autres « grands, qui présentent également une différence « de poids. Cette différence physique est en rapport « avec le sexe : en effet, si l’on élève séparément les « petits œufs et les grands, on obtient dans le pre- « mier cas une énorme majorité de papillons mâles « (de 88 à 95 °/,); dans le second cas, une’énorme « majorité de papillons femelles (88 à 92 °/,). Broca- « dello pense même qu'avec de l'expérience on « arriverait à séparer à coup sûr les œufs mâles des « femelles, età obtenir 100 pour 100 de chaque sexe. « Comme on peut s y attendre, il est possible de « reconnaître une différence de taille chez les très
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jeunes chenilles au moment où elles sortent de l'œuf ; si on élève à part les grandes chenilles et les petites, sortant des œufs de taille correspondante, on obtient la prédominance de femelles et de mâles signalée dans l'expérience précédente : 100 chenilles grandes, isolées au sortir de l'œuf, donnent 86 °/, de femelles ; 100 chenilles petites donnent 89 °/, de mâles. Les deux sexes ne présentent par ailleurs aucune différence dans le nombre des mues et la durée du développement. »
Il semble donc indéniable que, dans le cas du ver
à sote, le sexe de l'œuf est déterminé sans doute dans
l'ovaire même de la femelle, sans aucune influence
du mâle.
Dans cette même année 1897, L. Cuénot (110),
l'un des protagonistes les plus convaincus de la
prédétermination du sexe, a élevé dans des condi-
tions excessivement variées des larves de mouches,
et jamais il ne lui a été possible de faire varier la proportion normale des mâles et des femelles. « Puisque
deschangements profonds dans le milieu extérieur ne peuvent modifier la proportion sexuelle, dit-il, c'est que le sexe des mouches est trrévocablement déterminé lorsque les jeunes larves sortent de l'œuf ; il est tout à fait probable que la détermination coïncide avec la fécondation ou est antérieure à celle-ci, conclusion qui s'accorde du reste avec des opinions semblables d’autres auteurs au sujet des Lépidoptères et des Orthoptères. »
Cuénot (124) en 1899 a complété ces premières
notions en examinant le rôle joué par les fac-
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teurs externes, successivement chez les insectes, les grenouilles, les pigeons, les mammifères. Partout il arrive à la même conclusion que le sexe n'est pas sous la dépendauce des influences extérieures. Notamment à propos des mammifères qui nous intéressent plus directement, il termine son exposé par les propositions suivantes : « ... De tous les docu- « ments accumulés et critiqués, il ressort que chez « les Mammifères, le déterminisme est sous la puis- « sance de facteurs internes dont nous n'avons pas « la moindre idée, et que les circonstances exté- « rieures agissant sur les parents (âge, condition « sociale, nutrition, primiparité, âge relatif des « spermatozoïdes et des œufs), ne peuvent influencer « que d’une facon indirecte et excessivement loin- « taine. Non seulement l’homme ne pourra proba- « blement jamais déterminer volontairement le sexe « de ses enfants, mais il est encore tout à fait inca- « pable, en se basant sur les circonstances exté- « rieures, de prédire à coup sûr le sexe de sesenfants & à venir. »
L'opinion de Cuénot est d’autant plus intéressante qu'elle n’est pas simplement une vue de l’esprit : en observateur consciencieux, il a repris toutes les expériences qui avaient été faites avant lui, et a pu démontrer en suivant une méthode rigoureuse, que toutes étaient entachées d'erreur. De plus, chez beaucoup d'animaux (animaux parthénogénétiques, insectes, poissons, batraciens, pigeons, mammifères), le fait que le sexe est irrévocablement déterminé dans l’œuf, ou, au plus tard, au moment où cet œuf est fécondé, est absolument exact.
a ete
Beard, Castle (149), Lenhossek (157), en 1909, ont soutenu la même opinion, mais d'une facon surtout théorique. « Lenhossek, par exemple, pense que la ( détermination du sexe est un privilège de l’orga- « nisme femelle, et que cette détermination paraît « toujours antérieure à la fécondation. Dans le cas « de l’Abeille, l’entrée ou la non entrée d’un sper- « matozoïde ne serait pas l'agent déterminant du « sexe, mais la conséquence d’une différenciation « sexuelle préexistant dans les œufs; les œufs fe- « melles réclameraient, pour se développer, l’addi- « tion d’un spermatozoïde, tandis que les œufs mâles, « seuls capables de se développer sans fécondation, « ne se laisseraient pas pénétrer par les spermato- « zoïdes, en raison d’un chimiotactisme négatif. » (Année Biologique, 1903). Si intéressante soit l'opinion de Lenhossek, il est bien certain qu’elle ne peut avoir que la valeur d’une hypothèse : nous l’avons cependant citée, parce qu’elle est une des seules à donner une explication d’un rare cas où une influence extérieure agisse dans le sens du déterminisme : à savoir la fécondation chez les abeilles.
Notre but n'étant pas d'envisager toutes les hypothèses plus ou moins justes qui ont été formulées, mais seulement de mentionner les résultats pratiques obtenus, nous laisserons de côté les théories mendéliennes, les théories qui attribuent un rôle prépondérant aux chromosomes, les théories de l’hérédité du sexe.
Toutefois, en terminant ce long exposé, nous tenons à citer les travaux remarquables de M. le pro-
AOC
fesseur Ancel (161), qui sont une confirmation de plus de l’idée dela prédétermination sexuelle, et nous
reproduisons textuellement le résumé qui en a été fait dans le Traité d'Histologie de Bouin et Prenant :
Tous les facteurs possibles de la détermination du sexe ontété analysés et étudiés sur des individus à sexes séparés; mais il est une catégorie d'animaux à propos desquels il devient impossible d'invoquer l'action des influences extérieures pour l'orientation cyto-sexuelle des éléments reproducteurs, puisque leurs glandes génitales renferment à la fois des cellules mâles et des cellules femelles. Il s'agit ici des animaux hermaphrodites. P. Ancel s’est livré à cette étude intéressante en prenant pour sujet de recherches, l’ontogenèse de la glande hermaphrodite d'Helix pomatia.
« L’ébauche génitale d’'Helix est constituée tout d'abord par des cellules indifférentes ; puis, à un moment donné, elles s’orientent successivement vers trois types morphologiques spécifiques. Les unes se transforment en cellules mâles, les autres en cellules femelles, les troisièmes en cellules nourricières. Les éléments morphologiquement caractérisés, en tant que mâles, se différencient les premiers ; puis se réalise la différenciation des cellules nourricières; enfin, les cellules encore indifférentes après l'apparition des cellules nourricières prennent rapidement les caractères femelles. Les recherches ultérieures de l’auteur sur Limax maximus, ont confirmé ces premiers résultats. Il est donc vraisemblable que l'apparition
des cellules nourricières crée dans la jeune ébauche des conditions particulières, conditions de nutrition sans doute, puisque ces cellules fabriquent du matériel nutritif aussitôt après leur genèse.
« Tout se passe done comme si le déterminisme cytosexuel était régi par des conditions nutritives spéciales, qui existent dans la glande méme, et qui ne peuvent subir l'action des influences extérieures.
« Etendant ces résultats sous forme d’hypothèse à la série animale, Ancel suppose que chez les mâles, les cellules sexuelles se différencient avant les cellules nourricières et que, chez les femelles, il se produit un phénomène inverse.
« La théorie d’Ancel permet de comprendre facilement les nombreux cas d’hermaphrodisme accidentel....:1l est possible d'admettre que certaines cellules de l’ébauche génitale n'ont pas suivi les autres dans leur transformation en spermatogonies et en cellules nourricières, sont demeurées indifférentes, puis ont évolué dans Île sens femelle, après que l'apparition des cellules nourricières les a mises dans les conditions suffisantes pour ébaucher cette différenciation.
« Ancel conclut de ses recherches que la cellule sexuelle primitivement indifférente, s'oriente dans le sens mâle ou dans le sens femelle, suivant les conditions qu'elle rencontre dans la glande génitale au moment de son apparition. La présence d’un matériel nutritif spécial élaboré par les élé-