HISTORIQUE
L'histoire de la sclérodermie présente deux phases distinctes.
La première est tout entière comprise dans des observations isolées et présentées comme des faits bizarres et curieux.
La seconde commence avec l'étude raisonnée des conditions étiologiques et des symptômes de la maladie.
Les auteurs anciens ne nous en ont pas laissé de notion précise. Si dans son traité des épidémies (livre V) Hippocrate semble en rapporter un exemple ; c’est l'histoire d’un Athénien dont la peau était tellement indurée qu’on ne pouvait le pincer en même temps qu’elle était le siège d'un prurit des plus intenses surtout au front et aux testicules... ailleurs (Prorrhétique § 10) il ne parle de rendurcissement que comme d’un phénomène mortel
lorsqu’il apparaît dans le délire avec spasmes de la langue et tremblements.
Galien dans son traité d’hygiène décrit bien sous le nom de stegnose cTeyvtoct; un état d’obstruction des pores dans lequel la peau est blanche, dure et épaissie, mais il
Kugeuc Gollin.
semble avoir confondu plusieurs états^morbides différents car il parle de ces malades comme se livrant à tous les exercices de la palestre, voulant dire qu’ils n’éprouvent aucune sueur.
Du reste à deux mille ans de distance, il est bien difficile d’apprécier le sens d’une description aussi générale.
Paul d'Egine, Oribase, iVctius, Avicenne, Actuarius sont aussi vagues et aussi confus, et sous les noms de puxivr^ {xuffiç, conneventia, ils ne font que répéter la description de Galien,
Il faut franchir un nombre considérable d’années et arriver au XVIIe et au XVIIIe siècle pour trouver des faits plus concluants et des indications plus typiques.
Zacutus Lusitanus Praxis med. admir. lib. III 1634 rapporte avoir vu une femme qui atteinte d'obstruction squirheuse des viscères fut subitement prise d’un endurcissement de toute la peau dont l’aspect devint celui d'un cuir de bœuf.
Diemerboeck en 1672 anat. corp. lmm. lib. VIII dit avoir été consulté par une femme qui pouvait encore un peu mouvoir ses membres mais dont la peau était partout raide et tendue comme la peau d’un tambour.
Helvetins 1710, Stalpart Van der Vicl 1752 observent des cas d’induration partielle de la peau.
J. Machin ( Phil.Trans .) cite l'histoire d’un jeune garçon de 14 ans chez lequel la peau formait une enveloppe dure et brune embrassant étroitement toutes les parties du corps etVater celle d’une jeune fdle chez laquelle il se manifesta une incrustation rigide sur les mains et les pieds.
C’est encore en 1752 que Curcio médecin de l’hospice
des Incurables à Naples, publie l’observation d’une jeune fil le de 17 ans dont la peau était dure comme du cuir séché surtout au cou qui avait été le premier atteint et au visage où les paupières, les lèvres et la langue étaient considérablement gênés dans leurs mouvements, observation qui fut reproduite en 1755 à Paris dans une lettre adressée à l’abbé Nollet sous le titre de : Dissertation anatomique et pratique sur une 'maladie de la peau Dune espèce fort rare et fort singulière.
Avec Haller et Lorry qui dans son traité : De morbis eutaneis 1777 fait un chapitre : De crassüie substantiœ cutis
nous atteignons le XIX siècle.
Hencke en 1808 observe une jeune fille de 24 ans qui un jour d'été entre dans un cellier frais, cou et épaules nues, s’endort sur du gazon humide et ressent à son réveil une induration delà nuque : en quelques jours le visage et la partie supérieure du corps jusqu’à l 'épigastre étaient envahis. La face, le cou, la nuque étaient durs comme du bois, les paupières étaient rigides et la mastication difficile.
En 1817 pendant que Strambio sous le titre de : Endurcissement du tissu cellulaire (trad. ds. rev. per de la soc. med. Paris 1817.) enregistre le fait d’un homme de 48 ans qui ne pouvait étendre les bras et mouvoir ses jambes tant sa peau était contractée et rigide, ressemblant à du parchemin sec ; Alibert nous donne dans sa nosologie naturelle une véritable description nosographique.
Le premier il n’en parle plu s comme d’un fait rare, curieux et isolé, mais il en indique le genre morbide et en précise les espèces. Scleremie, 2° genre des maladies du corpus
cribosum. famille des Ethmoplécoses, classe des Tropliopathies ; voilà son classement. Alibert va plus loin ; il distingue la scleremie des adultes du sclerémedes nouveauxnés et dans cette première il voit :
1° La sclérémie partielle, sclérémia circurnscripta dont il montre deux exemples à son élève leDrBiett : une femme de 30 ans qui portait près du nombril une couenne ou endurcissement du tissu cellulaire de la grandeur de lapaume de la main ; un militaire de l’armée d’Espagne qui présentait également sur l’addomen une plaque endurcie.
2° La sclérémie généralisée dont il trace nettement la symptomatologie. C’est le cas d’une malheureuse mère trouvée un matin immobile dans son lit, les téguments durs et résistants comme l’ivoire. C’est cet autre qui lui est communiqué par M. Letourneur oùil s’agit d’une femme de 44 ans qui après un voyage à cheval par un temps humide et froid, n’ayant pris aucune précaution pour se garantir des injures de l’atmosphère, ressentitun malaise extraordinaire suivi d’une induration de la peau ; cette induration commençât par le cou et envahit progressivement les épaules, les bras, les seins, le dos et toutes les parties situées au dessus du diaphragme. En tous ces points les téguments avaient acquis une telle consistance qu’ils ne cédaient à aucune compression et affectaient la résistance du marbre. »
Néanmoins malgré toute cette précision, Alibert fut oublié et méconnu et les travaux suivants n’ont trait qu’à des observations isolées. Telle l’observation médicale de Cassanova sur un cas d’endurcissement du tissu cellulaire (diez un adulte in annale du cercle médical 1820 : celle de
Stroheim De indur atœtelœ cellulosœ casu quodam rariori 1030. Celle de Fantonetti publiée en 1837 dans les Annales universelles d’Omodée au sujet d’une femme de 30 ans rhumatisante qui après deux avortements et deux accouchements vit sa peau devenir dure et brune parsemée de taches blanches, excepté à la face et autour du mamelon.
Eufin en 1845 parut le mémoire de Thirail : Du sclereme chez les adultes comparé ci celui des enfants où l’auteur rapporte l’histoire de deux jeunes filles, l’une de 21 ans, à qui la pâleur et la rigidité des téguments donnaient l’apparence d’une statue de cire ou d’un cadavre congelé ; l’autre de 15 ans qui après une suppression brusque des règles en lavant du linge à l’eau froide, fut prise subitement d’une raideur et induration du cou ayant envahi bientôt la face, les bras et la partie supérieure delà poitrine. Ses paupières dures ne pouvaient s’abaisser, ses lèvres étaient rigides, sa langue dure comme du bois ne pouvait être remuée ni repliée ; ses traits étaient effacés et ses seins durs comme de la pierre. »
Ce fut le point de départ de nombreuses recherches et de nombreux mémoires. On se mit à étudier la question à l’envisager sous toutes ses faces, on nota les particularités cliniques et on en analysa les conditions étiologiques. Aussi est-ce à Thirial que l’on fait généralement honneur delà première description.
Mais son mérite est en réalité moindre que celui d’Alibert puisque Thirial rapproche le sclérème des adultes de celui des nouveaux-nés : Il reconnaît au sclérème deux formes; une simple ou bénigne existant chez l’adulte,
marquée par l’induration du derme; une autre compliquée ou grave appartenant aux nouveaux-nés caractérisée encore par l’induration du derme, mais de plus par un état asphyxique.
Deux ans plus tard, Grisolle, sous le titre de cas rare de maladie de la peau ou érythème chronique {gaz. des hop. avril 1841) présente une femme de 50 ans dont la peau d’une coloration rouge brun était bigarrée de quelques lignes blanches longitudinales en même temps qu’elle était le siège d’une induration et d’une tension remarquable; l’affection avait débuté deux ans auparavant par le pli du coude, s’était propagée au bras, àT avant-h ras, à la main et était parvenue à envahir la face, la poitrine et les membres inférieurs. »
A cette occasion, Forget retrace l’histoire d’une malade dont l’observation rédigée dix ans auparavant portait pour titre : Singulière maladie de la peau qui est dure, jaunâtre résistante comme tannée. C’était celle d’une femme de 33 ans dont la peau dure, tendue, lisse et brunâtre ressemblait à du tissu de cicatrice. « Le cou parcheminé gênait les mouvements de la tête, la physionomie était immobile, la surface tégumentaire paraissait trop étroite pour le volume du corps. Le professeur de Strasbourg signale cette dermatose comme une maladie à part. La croyant due à l’inflammation du chorion il lui donne le nom de chorionitis ou celui de sclérosténose pour exprimer la dureté et le resserrement des téguments.
C’est à cette époque, 1847, que Gintrac introduit dans le langage médical le nom de sclérodermie ; il a l’avantage de ne vouloir préciser en quoi que ce soit la nature de la
maladie indiquant seulement que la peau est dure ; il n’a pas l'inconvénient de faire croire à un travail inflammatoire comme le mot chorionitis ou à faire voir dans la maladie observée chez les adultes la même affection que chez lesnouveaux-nés si on lui donne le nom de sclérémie,
La même année rUnion médicale insère un article de Thirial au sujet d’une femme de 43 ans qui sentit un matin une raideur inaccoutumée au cou, à la face et au thorax : la partie médiane du visage depuis le sommet du front jusqu’à la fossette du menton était intacte ; les seins étaient indurés et cette induration s’étendait jusqu'à l’épigastre et se perdait dans les parois de l’abdomen ; les deux bras étaient indemnes tandis que les deux avant-bras étaient malades.
Puis c’est l’observation de Putegnat où le sujet, un homme de 65 ans a la peau tendue, sèche et brunâtre: comme tannée et ressemblant à de la basane noircie et durcie par la pluie et un long séjour à l’air libre.
En même temps paraît le travail de Bouchut, sclérème des adultes , où nous voyons un homme de 32 ans qui
après s'être exposé à un courant d’air frais le corps tout en sueur, eut presque subitement la partie supérieure du corps complètement dure comparable à du marbre ; le visage, le cou, les bras, le tronc et les organes génitaux étaient atteints, seuls les membres pelviens étaient indemnes.
Rilliet et Barthez, rem. med. clvir . fev. 1848, parlent d’une jeune fille de 9 ans prise subitement d’une vive douleur à l'épigastre suivie d'induration qui envahit tout le corps y compris la langue ; d’une femme de 28 ans qui, à
la suite d’une douleur crampoïde dans le bras droit vit se développer au niveau du pli du coude une plaque indurée d’un rouge brun pourvue d’une circulation capillaire abondante ; et d’un enfant de 11 ans chez lequel la lésion de la peau occupait la nuque, le dos et les membres supérieurs du côté de l’extension.
Ainsi les années 1847 et 1848 marquent une étape riche en souvenirs précieux.
Après le remarquable mémoire de Gillette en 1854 qui fut l’objet d'une discussion à la société médicale des hôpitaux à laquelle prirent part Thirial, Séguin, Beau et Roger, l’élan s’arrêta et pendant 6 ans on ne trouve aucune étude importante. Il faut arriver au mémoire de Lasègue, 1861, qui sous le titre de revue critique analyse les travaux de M. Donnell d’Arning, de Fœrster, de Nordt.
Pendant qu’en France Mirault d’Angers et Verneuil, 1863, étudient les lésions anatomiques , que Horteloup, 1865, Lebreton, 1866, vulgarisent par leur thèse la connaissance de la sclérodermie et cherchent à expliquer la nature du processus, à l’étranger Addison, Ko b lier, Rasraussen, Neumann, suivent la même impulsion.
En 1871-72 la société de biologie est saisie de la question, Bail, Charcot, Chalvet, Laborde, Hallopeau, Liouville, prennent part aux débats. Lagrange, 1874, étudie les lésions anatomiques dans leur rapport avec le système nerveux, Viaud, Herveou, 1876, les formes cliniques et les leçons d’Hillairet, de Hardy, de Aidai, de Charcot, complètent la symptomatologie tandis que Fereol et Bienvenot, 1879, dirigent leurs recherches sur la pigmentation.
Dans ces dernières années l’école anglaise Addison,
Erasmus Wilson, Tilbury, Fox,Gaskoin, Sangster, Strealfield... séparent de la sclérodermie une de ses formes pour en faire une entité morbide à part à laquelle ils donnent la dénomination de morpbœa. C’est cette opinion qui fut défendue par Pautry dans sa thèse inaugurale de Paris, 1883.
rugimo OjJlin.