CHAPITRE VI
Des simulateurs inconscients
« L'attribution inexacte d’un état morbide, dit Sand relève plus souvent de l'erreur que de la fraude. » On constate en effet, non seulement dans les affaires d’accidents du travail mais dans la clientèle ordinaire, que les malades attribuent souvent leurs souffrances à des causes absolument erronées. Rien d'étonnant dès lors à ce qu'un ouvrier fasse de même, et que victime par exemple d'un accident qui lui aura intéressé le genou, et souffrant plusieurs mois après d’une crise de rhumatisme localisé au genou traumatisé, il attribue au'traumatisme tous les symptômes morbides dont il constatera l'apparition dans son genou.
Ces gens-là sont des simulateurs honnêtes, qui consciencieusement rattachent leurs affections à un traumatisme qu’ils ont bien éprouvé, mais qui n’en est pas réellement la cause. Aussi sont-ils le plus souvent très étonnés, parfois même indignés, des résultats des exper-
tises, qui d’accidentés qu’ils se croyaient être les font
Lt ONE
redescendre au simple rang de malades et leur enlèvent du même coup tout espoir d'indemnité. On trouvera peut-être que le mot simulateurs est un qualificatif un peu vif pour désigner cette classe d’accidentés ; nous ferons remarquer qu'il est corrigé par son épithète : inconscients qui indique bien qu’on a affaire dans ces cas à des gens de bonne foi qui se trompent eux-mêmes les premiers. Nous citerons trois observations de simu-
lation inconsciente :
Observation VII. \
Expertise de M.le D° Balthazard, le 4 mars 1908, en exécution du jugement de la Abe chambre, en date du 18 janvier 1908, à l'effet de voir et visiter B... ;
Circonstances de l’accident.— B...est âgé de 36 ans et exerce k la profession de journalier. Le 17 juillet 1906 il est tombé en arrière sur le côté droit, d’une hauteur de 1 m.50,sur une cornière en fer. Transporté aussitôt à l'hôpital de Saint-Denis, il y est resté en traitement jusqu’au 5 août 1906, puis s’est reposé chez lui pendant un mois. Il a repris son travail au commencement du mois dé septémbre et ne l’a pas interrompu depuis. Son demi-salaire lui ayantété payé jusqu'au moment de la reprise du travail, il n’y a pas lieu de revenir sur la date de la consolidation de la blessure.
Cerlificats produits par les parties. — Le D: X..., chirurgien de l'hôpital de Saint-Denis, a délivré le certificat suivant, en date du 10 janvier 1908 : « Je soussigné, etc., certifie que
l’ouvrier B... a été amené à l’hôpital de Saint-Denis le 17 juil-
RUATIS
let 1906 pour fracture des septième et huitième côtes droites, ayant provoqué une déchiéure du poumon et un épanchement dans la plèvre. Actuellement cet homme se plaint de douleurs dans le côté droit, de gêne respiratoire et de difficulté pour soulever de gros fardeaux. À l'examen, ‘on constate un peu de diminution dans l'amplitude des mouvements respiratoires à droite, une diminution de la sonorité à la base droite, s’accompagnant d’un affaiblissement du murmure vésiculaire. Le long de la huitième côte, on sent une saillie provenant très vraisemblablement de l’ancienne fracture. La blessure dont fut atteint B..., est depuis longtemps consolidée, mais il conserve de son trau-
L ) ï matisme une infirmité permanente partielle.
En date du 16 avril 1907, le Dr Na médecin de la Caisse syndicale, déclarait :
« L'examen ne dénote rien d’anormal au niveau des fractures;
. celles-ci sont normalement consolidées, sans cal vicieux, appréciable. La palpation provoque un peu de sensibilité, mais pas de douleurs proprement dites. L’auscultation ne révèle rien d’anormal ni du côté des poumons, ni du côté de la plèvre. L'état général ne paraît pas bon : le blessé dit qu’il ne tousse pas et n’apas de sueurs nocturnes, maisil se plaint d’avoir notablement moins d’appétit. Conclusions : Les phénomènes accusés par B... sont purement subjectifs et ne paraissent correspondre à aucune lésion matérielle appréciable. Toutefois si ses allégations sont exactes, il a perdu un peu de sa résistance physique et il en résulte une infirmité permanente, partielle, légère. J’estime à 2 0/0 environ la réduction de capacité professionnelle de B...
Examen de B... — Il ne peut y avoir le moindre désaccord
gur la nature des blessures de B.,. à la suite de l’accident du
Re
17 juillet 1906 : fracture de deux côtes du côté droit, contusion |
: du poumon avec crachats tachés de sang pendant une huitaine
de jours, Avant la fin du mois d’août les fractures de côtes étaient con-
solidées : on sent encore sur la huitième côte une nodosité qui
constitue le cal normal, non volumineux, non douloureux de la
fracture de cette côte,
Les constatations des Dr X... et Y... sont entièrement con-
tradictoires en ce qui concerne l'état du poumon droit à sa base, au voisinage des fractures de côtes. Tandis que le premier trouve des signes d’adhérences pleurales et peut-être de congestion pulmonaire chronique localisée à ce niveau, le second déclare que l'auscultation ne lui a rien révélé d’anormal. Nous nous rallierons sans réserves à l'opinion du Dr Y... ; la base du poumon droit n’est le siège d'aucune altération appréciable ; il existe seulement des signes d'emphysème et de bronchite chronique, d'ailleurs peu intenses, généralisés à toute l’étendue des deux poumons ; l’hémipérimètre thoracique est le même à droite qu’à gauche ; le côté droit du thorax n’est pas douloureux à la pression directe.
Il ne subsiste donc rien des blessures consécutives à l’accident du 17 juillet 1906. |
Pourtant B..., déclare que, bien que travaillant toujours dix heures par jour, il ne gagne plus que 0 fr. 45 de l'heure au lieu de 0 fr. 50, parce que sa santé est moins bonne, qu'il ne peut
plus soulever de lourds fardeaux. [l aurait peu d'appétit, des
vomissements le matin en allant à son travail, des cauchemars
la nuit ; si l’on joint à ces symptômes un tremblement menu et rapide des mains et des doigts, on reconnaît le tableau de
l’intoxication alcoolique. De plus l’auscultation du cœur en
2 apte
— 49 { révélant un bruit de galop nous à conduit à examiner les urines :qui renferment une quantité notable d’albumine. C'est à l’alcoolisme et à l’albuminurie qu’il convient de rapporter les troubles d’ailleurs légers de la santé, éprouvés par B... et non à la fracture de côtes dont il a été atteint après l’accident du 17 juillet 1906.
Conclusions. — 1° B... a été atteint le 17 juillet 1906 d’une fracture de deux côtes droites, avec contusion pulmonaire. Ces blessures sont entièrement consolidées depuis la fin du mois d'août 1906, époque à laquelle l’ouvrier a repris son travail qu'il n’a plus abandonné depuis. |
2° Les troubles de la santé dont se plaint B.., la diminution de forces qu’il éprouve, n’ont pas de rapport avec l'accident qui n’a laissé aucun déchet. Ils sont sous la dépendance d’une intoxication alcoolique avouée, au moins dans le passé, par
l’ouvrier,et de l’albuminurie.
$ Observation VIII
Expertise de M. le D' Balthazard, le 4 décembre 1907, par -ordonnance du Président des Conciliations du Tribunal civil, à l'effet de voir et examiner l ouvrier Pierre M...
Circonstances et suites de l’accident. — M..., qui exerce la profession de badigeonneur et est âgé de 56 ans, maintenait un échafaudage le 21 septembre 1907, lorsqu'il tomba à la renverse et l’échafaudage assez lourd frappa son pied.
il se produisit bientôt une ecchymose assez étendue sur la face dorsale du pied, qui ne disparut que lentement. De plus le pied a été le siège d’un gonflement douloureux qui a pendant
quelque temps empêché complètement la marche.
Actuellement, la marche serait encore douloureuse etle blessé ne pourrait porter de chaussure à son pied gauche: aussi n’at-il pas encore repris son travail.
Examen de M... — De l’accident dont a été victime M... e qui a consisté en une simple contusion du pied gauche, il n’y reste actuellement aucune trace. Les os du métatarse, du tarse, de la jambe, ont leur conformation habituelle, et leurs rapports respectifssemblent normaux. /
Les mouvements de l'articulation du cou-de-pied gauche sont librés, faciles et aussi étendus qu’à droite, aussi bien pour l’extension et la flexion que pour la rotation en dedans ou en dehors.
Tous ces mouvements, provoqués ou spontanés, ne réveillent
pas de douleur.
La marche est difficile, M... pose lourdement et successive-
ment ses deux pieds sur le sol, aveg une boiterie qui est bilaté-
rale et qui ne paraît pas plus marquée pour le pied gauche. te
convient de dire que M..., qui est âgé de 76 ans, est atteint d’un embonpoint exagéré, frisant l'obésité, et qu’en outre la conformation des deux voûtes plantaires est défectueuse (pied plat double).
En résumé tous les troubles dont se plaint M... se réduisent, ‘au gonflement de sa jambe et de son pied, qui le met dans l’im possibilité de faire des marches prolongées, de rester longtemps debout et même de porter au pied gauche une chaussure ordinaire.
Au moment où j'ai examiné M...., dans la matinée, le pied gauche était dans une savate, et ne présentait aucun gonflement,. Il n’en était pas de même pour la jambe, cœdématiée au-dessus des malléoles; à 7 centimètres au-dessus de la cheville, la jambe
gauche présentait en effet 3 centimètres de plus dans son péri-
AS LLUOS mètre que la droite. L'œæœdème cesse au plein du mollet, et il est
par suite facile de constater que les muscles de la jambe ne sont pas atrophiés. à
On observe des varices volumineuses sur la jambe gauche,
surtout au voisinage du genou: les varices sont beaucoup moins
développées sur la cheville et le pied gauches. Elles existent également sur la jambe droite qui n’est pas œdématiée, mais sont moins volumineuses. .
Discussion. — M... a été atteint le 21 septembre 1907 d’une contusion du pied gauche dont il ne persiste actuellement aucune trace. Les troubles dont il se plaint actuellement, gonflement du pied et surtout de la jambe sont sans aucun doute sous la dépendance des varices que l’on observe sur le membre inférieur gauche. | |
Tout: d’abord il importe d'indiquer qu’il s’agit là d'une infirmité permanente, et l’on comprend mal les raisons pour lesquellesle docteur X...,médecin-pharmacien qui soigne le blessé, persiste à continuer un. traitement électrique. Les troubles circulatoires dont se plaint M..., ne comportent qu’une seule indication : le port d’un bas à varices.
Mais pour que l’infirmité permanente dont est atteint M... lui donnât droit à une rente, il faudrait établir que les varices sont la conséquence de la contusion du pied. Or si tous les auteurs sont d’accord pour admettre que sur une jambe variqueuse, des traumatismes même minimes peuvent engendrer des phlébites variqueuses ou des ulcères variqueux, auquel cas l’état antérieur importe peu dans la fixation de laréduction de la capacité professionnelle, l’accord des auteurs n’est pas moins una-
nime pour repousser l’origine traumatique possible des varices,
« On a parlé, disent Ollise et Le Meignen (Accidents du travail
) — 52 — page 241), de varices développées à la suite de traumatismes. » Cette étiologie nous paraît tout à fait problématique et nous n'avons pas pu rencontrer dans la littérature médicale un seul cas probant.
Il arrive parfois qu'à la suite de traumatismes graves de la jambe, ayant entraîné un abondant épanchement sanguin dans les tisssus, les varices préexistantes deviennent plus apparentes
MC plus. génantes (cas cité par Vibert). Il ne saurait être question de cette éventualité pour M..., puisque chez lui les varices siègent à la jambe et que le traumatisme a seulement frappé le pied.
Le médecin du Syndicat de garantie, le Dr Y..., a fixé la date de la reprise du travail au 4 novembre 1907; cette date peut être acceptée, car il est certain qu’à cette époque M... ne présentait plus depuis longtemps que l’æœdème variqueux dont
il est atteint encore actuellement.
Conclusions. 19 Ma été atteint le 21 septembre 1907 d’une contusion du pied gauche qui a guéri complètement :
2° L'œdème variqueux de la jambe gauche, dont il se plaint actuellement et qui constitue une infirmité permanente .suscep-
tible de réduire de 5 0/0 sa capacité professionnelle (avec port
de bas à varices) n’est pas sous la dépendance de l’accident du
21 septembre 1907;
3 La date de consolidation de la blessure doit être fixée au
lus tard au 4 novembre 1907.
Suites judiciaires. — Il y a eu non-conciliation à la suite du rapport d'expertise. Depuis, l'affaire est en suspens, mais tout na HpAsE qe M... a renoncé à obtenir une indemnité quel-
conque.
x vaste
VARNT" AT