OBSERVATION II
Un an environ après le cas précédent, en août 1887, je fus le témoin d’une éruption analogue, plus typique même.
À cette époque, en effet, il me fut donné de voir un jeune homme âgé de 20 ans, originaire de Saint-Macaire (arrondissement de Cholet), mais habitant le bourg même de Sautron, comme la malade précédente.
Je dois faire observer que ce jeune homme avait de mauvais antécédents héréditaires. Il était d’une famille qui avait compté onze enfants dont neuf étaient morts tuberculeux (tuberculose
pulmonaire , méningite tuberculeuse , même tuberculoses locales).
Le début de la maladie pour laquelle j'eus à le soigner fut marqué, comme dans le cas précédent, par une angine de faible intensité, il est vrai : les amygdales étaient légèrement hypertrophiées et d’une rougeur peu marquée. Déjà, à ce moment, existait de la fièvre que je combattis à l’aide de la quinine.
Dans Ja nuit même qui suivit l'apparition de cette angine, se produisirent des sueurs profuses; le matelas en était littéralement traversé. Elles ne durèrent que deux jours environ.
Le surlendemain, une éruption se manifestait sur le corps. Comme dans l'observation précédente, elle consistait en petits points rouges, recouverts bientôt de vésicules dont le contenu, d'abord transparent comme celui des sudamina, puis semitransparent, devint bientôt opaque, comme puriforme.
L’éruption se généralisa rapidement à tout le corps, en respectant la face. Il n'existait d’intervalles de peau saine que dans des points très limités : l'éruption était plutôt confluente.
Çàet là, sur le dos surtout, les vésicules étaient tellement volumineuses qu'elles rappelaient certains boutons d'acné ou mème les pustules de la variole. J'ajoute d’ailleurs immédiatement, s'il était permis de penser mème un seul instant à la variole, que l'affection guérit sans laisser la moindre cicatrice sur la peau.
Pendart toute la durée de l’éruption qui fut terminée en quatre ou cinq jours, la température se maintint à 40° et un délire très intense se manifesta.
Le traitement consista.en toniques, bouillon, quinine, etc...
Le malade guérit, mais la convalescence fut très longue.
S'il me fallait résumer mon opinion sur l'affection dont je viens de retracer le tableau, je répéterais ici, comme pour
l’autre observation, que, bien qu’il ne m'eût jamais été donné d'observer de suette miliaire, il n’est pas douteux, à mon sens, que c'est bien à cette dernière maladie que j'ai eu affaire. Elle me rappelait et me rappelle encore absolument la des cription des auteurs qui ont rapporté des cas de suette miliaire.
Peut-être pourrais-je ajouter que, plusieurs fois, pendant les années que j'ai passées à Sautron, j'ai observé des éruptions à caractères analogues à ceux que je viens de décrire, mais localisées au dos. Elles s'accompagnaient de fièvre avec courbature, mais ne présentaient pas l’état général grave des deux malades précédents. Je pense qu’il n’est pas sans intérêt de signaler ces faits, quoiqu’on ne puisse, à leur égard, rien dire d’affirmatif au point de vue de leur rapport avec la suette miliaire. »
Les deux observations précédentes ont une grande importance au point de vue épidémiologique. L'époque, en effet, à laquelle M. le docteur Rappin observa ces deux malades coïncide avec celle où sévissait dans le Poitou une épidémie de suette. L'un des malades, avant de venir habiter Sautron où il était depuis peu de temps, résidait à Saint-Macaire, commune de l'arrondissement de Cholet. Or, nous avons rapporté un cas de suette miliaire ayant éclaté à Cholet. N'y auraitil pas une relation entre ces deux cas?
Fait plus important peut-être encore, c'est que la commune de Sautron n'est éloignée d'Orvault, où s'est déclaré le cas de suette qui fait le sujet de notre thèse, que de quelques kilomètres. Ce qui tendrait à faire penser qu'il a pu y avoir dans cette contrée un petit
. PÉAINSGS foyer de suette miliaire, et que peut-être se produit-il encore ,de temps à autre ou se produira-t-il quelque jour d’autres cas isolés de cette affection.
Notre but a été de chercher à montrer que les cas en apparence isolés dont nous avons fait mention, semblent se relier entre eux, à de longs intervalles, il est vrai. Nous ne doutons pas que si une enquête pouvait être faite, plus minutieuse que celle qu'il nous a éé permis de faire, d’autres cas intermédiaires se révéleraient et nous confirmeraient dans notre opinion.
La suette est une maladie contagieuse :.sa conta- . giosité faible, il est vrai, a été bien mise en lumière par la mission envoyée dans le Poitou lors de l'épidémie de 1887. Mais alors pourquoi n'y a-t-1l pas eu de contagion, d'épidémie? Les mesures d'isolement prises ont-elles été suffisantes pour empêcher l'extension de la maladie?
Pour ce qui est des deux malades de M. le docteur Rappin, ils avaient été isolés dès le début de la maladie et on avait procédé, à leur domicile, aux mesures de désinfection telles qu'elles pouvaient être faites à la campagne.
Les phénomènes nerveux qui ont marqué le début de notre cas de suette ont éclaté, l'enfant étant encore à l'école au milieu de ses camarades. Pourquoi n'y a-t-il pas eu expansion de la maladie? Nous ferons remarquer que nous ignorons entièrement et l'époque à laquelle la maladie est contagieuse et la façon dont s'opère la contagion. Est-elle contagieuse, comme la scarlatine,
à la période desquamative ou comme la rougeole dès la période prodromique? Nos connaissances actuelles ne nous permettent pas de le dire. — Toutefois, l'accroissement rapide des épidémies de suette, le grand développement qu'elles atteignent en peu de temps, leur extinction brusque nous permettent, croyonsnous, d'expliquer le peu de résistance du contage.
Peut-être encore la suette n'est-elle pas contagieuse à sa période prodromique, ce qui expliquerait la non épidémicité de notre cas, puisque l'enfant fut immédiatement enlevé à son milieu et envoyé à l'hôpital. D’ailleurs, même en admettant que la contagion de la suette puisse s'exercer pendant la période d’invasion, ne peut-on pas supposer que le germe a rencontré autour de lui un milieu peu favorable ‘à sa reproduction? Que de cas sporadiques de choléra ne donnant pas lieu à des épidémies! Pour que celles-ci puissent se développer, il faut un ensemble de conditions qui n'étaient problablement pas réunies dans le milieu où notre germe a évolué.
Dès que nous connaîtrons la nature du germe, sa vitalité, son mode de propagation, il nous sera peutêtre possible de résoudre toutes les parties du problème épidémiologique.
GHAPIPRE: [NV :
Étiologie et. Pathogénie.
Quelques auteurs. ont montré l'analogie qu'il v a entre le paludisme et la suette miliaire; ils leur attribuent une origine tellurique commune; ils font ressortir la fréquence et l'endémicité de la suette dans les régions à fièvre paludéenne, l'action du quinquina sur la.suette. Mais que de contrées où la fièvre à quinquina est si commune et où la suette est inconnue ! D'un autre côté, celle-ci est endémique dans des pays où le paludisme n'existe pas, et le qunquina compte plus d’insuccès que de guérisons dans le traitement de la suette.
Attribuer à notre cas une origine locale, tellurique, serait une solution qui satisferait l'esprit; elle aplanirait les difficultés épidémiologiques que nous avons
— 50 a rencontrées et nous ne serions pas obligé de déclarer notre impuissance à rattacher ce cas à une épidémie antérieure.
Mais cette suette s'est déclarée à Orvault, commune située aux environs de Nantes, sur un sol calcaire où la fièvre paludéenne est inconnue. à
De plus, la suette ne s'étend pas entièrement dans les pays où elle fait son apparition pour reparaitre à quelques années de distance. Un germe est nécessaire à l'éclosion de la maladie, germe de nature encore inconnue, mais provenant d'un cas précédent.
Aujourd'hui, on s'accorde à reconnaître à la suette une origine microbienne. MM. Roux et Chantemesse ont fait des recherches dans ce sens; une fois seulement ils ont réussi à isoler un microbe qui, inoculé à des cobayes, n'a donné aucun résultat ; en sorte qu'on ne peut considérer encore ce microbe comme pathogène de la suette. Quoi qu'il en soit, il produirait des principes toxiques agissant sur l'organisme à la façon des toxines engendrées dans la plupart des maladies infectieuses.
Qu'il s'agisse d’un germe ou de ses produits solubles, il semblerait que, dans notre cas, il y ait eu une action élective sur le système nerveux, ce que prouveraient l'intensité des phénomènes nerveux et la congestion de l'axe cérébro-spinal.
Est-ce la virulence du contage ou la nature du terrain sur lequel il a évolué qu'il faut incriminer ? Il nous est impossible de le dire. Nous savons toutefois que le système nerveux de l'enfant, non encore
émousse, réagit d’une facon violente ; peut-être aussi étions-nous en présence d'un terrain préparé avec antécédents nerveux héréditaires.
Dans le cas actuel, les courtes recherches bactériologiques faites par M. le docteur Monnier ne lui ont donné aucun résultat, mais les lésions observées à l'autopsie nous montrent que nous avions affaire à une véritable infection. Les lividités précoces constatées sur le cadavre, le sang poisseux trouvé dans les vaisseaux, l'absence de caillots dans la cavité cardiaque, les lésions rénales, autant de signes qui dénotent une maladie infectieuse.