CHAPITRE IV
Ilest connu depuis longtemps que quand on injecte le sang d'une espèce animale donnée, dans la circulation d’un animal d'une autre espèce, les globules du sang étranger sont aussitôt détruits et l’hémoglobine qu'ils contiennent, mise en liberté. Ce processus d’hémolyse est quelquefois très rapide et l'hémoglobine peut apparaître dans les urines en quelques minutes. La portée de ce phénomène est intéressante car une réaction semblable peut apparaître également entre individus de la même espèce. C'est l'observation de ce fait qui, au début, amena la découverte de ce qu'on a appelé « les groupes sanguins » chez les êtres humains, et conduisit aussi à l’élucidation partielle de la cause de certains accidents qui suivaient la transfusion du sang.
En 1901, Landsieiner a découvert la présence d’hémolysines et d'iso-hémolysines dans le sang et identifié trois groupes parmi les êtres humains. En 1907, Jansky montra que les êtres humains pouvaient être divisés en quatre groupes, les sangs des membres de chaque groupe ayant une relation définie avec le sang des individus des autres groupes, suivant leur interagglutination. Le travail fut repris et confirmé par Moss en 1940. Il montra que l’hémolyse des globules était toujours précédée par l’agglutination de ces globules. Mais ce processus ne va pas toujours aussi loin que la destruction des globules, et peut s'arrêter au stade d’agglutination. D'un autre côté, il peut être aussi rapide et complet que si le sang appartenait à une espèce différente et l'apparition d’hémoglobine dans
l'urine peut rapidement en donner la preuve. Les groupes ont été arbitrairement numérotés, et il est actuellement classique de les désigner par les chiffres romains I, If, IL, IV. Ils possèdent les réactions agglutinantes suivantes.
Leur sérum n’agglutine aucun globule Groupe I. . RAS EU er ra globules rouges sont agglutinés par | les sérums des groupes IT, III et IV.
/ Leur sérum agglutine les globules rouges des groupes [ et III.
| Leurs globules rouges sont agglutinés par \ les sérums des groupes III et IV.
Leur sérum agglutine les globules rouges des groupes I et IL.
| Leurs globules rouges sont agglutinés par \ |
Groupe Il.
Groupe III.
les sérums des groupes IT et IV.
Leur sérum agglutine les globules rouges des groupes 1, IT et HIT.
Groupe IV. .: 7" Leurs globules rouges ne sont agglutinés par aucun sérum.
Cette inter-agglutination peut être représentée graphiquement par le tableau suivant dû à Moss :
SÉRUM [ Il IL IV : 0 BR 3 Ge Il 0 0 + III 0 + 0 IV 0 0 0 0
Le signe 0 indique qu’il n’y a pas agglutination.
Le signe + indique qu’il y a agglutination.
Le principe actif contenu dans le sérum est appelé « agglutinine » ou « hémolysine » suivant l’intensité de la réaction et les
globules sont sensibilisés à leur action grâce à la présence d’une iso-agglutinine ou d’une iso-hémolysine. Disons tout d'abord que le sérum du groupe I manque complètement d'agglutinines, tandis que les globules du groupe IV ne possèdent pas d’iso-agglutinines. Le sang contient donc deux sortes de réactions qui sont indépendantes l’une de l’autre, et affectent respectivement le sérum et les globules. On peut voir, d’après le tableau, que le sérum du groupe I n’agglutine pas les globules des autres groupes. Et que, d’un autre côté, les globules du groupe IV ne sont agglutinés par le sérum d’aucun groupe. Les individus du groupe I ont été appelés « receveurs universels » et les individus du groupe IV « donneurs universels ». Cela implique que si le receveur appartient au groupe I, le sang de n’importe quel donneur peut lui être transfusé, sans s'occuper de son groupe ; que si le donneur est du groupe IV, son sang peut être employé pour la transfusion de n'importe quel individu. Ceci peut être accepté comme vrai dans les cas d'urgence, cependant toujours injecter lentement les 20 premiers centicubes et attendre une à trois minutes. Si aucun phénomène anormal ne se passe, on peut continuer l’injection. 5 p. 100 environ des individus du groupe IV ne sont pas donneurs universels (Bécart).
Néanmoins une source possible et trouble naîtra dans l’esprit de celui qui regardera attentivement le tableau des interagglutinations, car il notera que le sérum du groupe IV appelé « donneur universel », agglutine les globules de tous les autres groupes. Comment se fait-il donc que le sang de ce groupe peut être donné à n’importe qui?
La pratique de la transfusion a montré que seule était dangereuse l’agglutination ou l’hémolyse des globules rouges injectés. L’agglutination adverse des globules du receveur par le sérum du donneur ne provoque aucun accident.
Les Américains expliquent ce fait par la grande dilution que subit le sang transfusé dans la circulation du récepteur,
dilution suffisante pour que l’action hémolysante ou agglutinante de son sérum soit négligeable.
Cette hypothèse ne nous satisfait pas et nous préférons l’explication de Giraud à savoir si quelques globules rouges du récepteur sont détruits, leurs débris sont tolérés et résorbés comme toutes les albumines homogènes circulantes. (Cas de l’hémoglobinurie paroxystique.)
Au contraire sont toxiques les résidus d’hématies étrangères qui se comportent comme des albumines hétérogènes.
On n’en doit pas conclure cependant qu’une transfusion faite avec le sang d’un groupe incompatible se terminera fatalement par la mort. Si, par exemple, un individu du groupe IT est transfusé avec le sang du groupe II, Les globules du donneur seront certainement rendus inactifs, parce qu’ils seront détruits soit tout de suite, soit au bout d’un certain temps. Mais à part ce fait que le sang transfusé ne soit d'aucune utilité, il peut très bien se faire qu'aucun symptôme morbide n'apparaisse chez le receveur, il n’en tirera simplement aucun bénéfice. Il peut, d’un autre côté, occasionner une réaction évidente chez le receveur : les symptômes variant depuis une légère hémoglobinurie transitoire jusqu’à la mort par anurie. Il semble qu'il y ait une certaine gradation dans la toxicité des sangs de groupes incompatibles, de telle sorte qu'il peut être justiciable, dans certains cas d'extrême urgence, de faire une transfusion sans pratiquer les groupements sanguins préliminaires ; il y a de grandes chances pour que les sangs soientcompatibles. Si toutefois il y avait incompatibilité de groupes, il y aurait encore de grandes chances que le receveur ne soit pas plus mal après qu'avant la transfusion.