PREMIÈRE PARTIE
Les Observations
J'ai pu réunir douze observations d’intoxications mortelles consécutives à des injections vaginales ou intra-utérines de solution de sublimé. Nous arrivons donc au total de 49 morts, avec les 37 cas de Sauvagnat.
Je voudrais démontrer combien avait raison M. Charpentier quand, devant l'Académie de Médecine, il disait : « Tout d'abord ce chiffre (de 14 morts) est inférieur à la réalité, car, d’une part, tous les cas de mort n'ont certainement pas été publiés, et, d'autre part, un bon nombre de ces cas mortels d'intoxication ont été méconnus et mis à l'actif de la seplicémie puerpérale. »
Ce chiffre de 49 morts n'est pas exact, et même est très éloigné de la vérité. Chaque fois que je me suis adressé à un chef de service, il a pu me dire: des intoxications par le sublimé à la suite d’injections vaginales, ou intra-utérines j'en connais certainement, malheureusement elles ne me sont pas personnelles.
Jusqu'en 1901, la littérature était riche en observations,
mais depuis, cela est devenu banal, aussi laisse-t-on les
observations dormir au fond des casiers. L'on est tout étonné après avoir cherché dans la littérature française, anglaise, allemande de n'avoir rien rencontré. Je lis dans la thèse de Landowski cette phrase qui m'explique pourquoi l'on ne publie pas cesobservations : €. Buth, Sébillotte (Th. de 1891) en réunissent de nombreuses observations et depuis celles-ci il y a trop de cas publiés d'intoxications aiguës et souvent mortelles par injections vaginales ou intra-utérines de sublimé chez des accouchées ou des opérées pour que nous croyions encore intéressant d'en dresser ici la longue liste » L'on ne trouve pas d'observations publiées parce que probablement ceux qui possèdent des observations pensent comme Landowski que la liste en est déjà assez longue de ces intoxications. :
Cette négligence est d'autant plus dangereuse que les partisans du sublimé s'appuient sur ce manque d’observations pour dire qu'on parle trop Souvent des dangers du sublimé. Tant que le sublimé restera seul l’antiseptique légal il est un devoir de faire connaitre tous les cas de mort qui résultent de son emploi. De la sorte on arrivera à élever un tel monceau de cadavres, qu'on ne pourra plus dire que c'est une chimère, qui cache la fièvre pucrpérale.
Il ne devrait être question que de la sauvegarde du public, et n'est-ce pas déplorable de lui cacher les résultats défavorables pour ne faire briller à ses yeux que les cas heureux. Tout le monde doit savoir qu'il est imprudent d'employer les antisepliques sans discernement comme on le fait trop souvent, mais ce que l’on doit savoir surtout c'est que le sublimé est de tous le plus dangereux puisqu'on est arrivé à lui attribuer 49 morts à la suite d’injections vaginales ou intra-utérines.
Gillard 5
Ce n’est pas suffisant de dire que le chiffre de quaranteneuf morts est de beaucoup inférieur à la vérité, il faut autant que possible le prouver. J'ai publié douze observations d’intoxications mortelles, mais je connais quatre autres cas où la mort est résullée d'une injection intrautérine. Malheureusement les détails me font défaut et c'est pour cela que je ne les ait pas fait figurer parmi mes observations. Il n'en est pas moins vrai que quatre femmes sont mortes et qu'elles ne figurent pas dans la statistique. Trois de ces observations m'ont été certifiées par le même professeur, l’autre par un professeur agrégé.
Si je m étais adressé à tous les chefs de service dans les hôpitaux j'aurais pu réunir un grand nombre de ces observations ; mais n'avons nous pas vu que le nombre des morts ne signiliait rien ; c'est pour cela que je me suis contenté des observations que je connaissais. |
L'observation [I que je dois à M. le professeur Pinard est des plus instructives, car en effet elle met en évidence les deux dernières raisons qui font que le nombre des victimes réunies est de beaucoup inférieur à la réalité; je veux parler premièrement de l'intérèt que l’on a à cacher ces cas d'intoxicalion et deuxièmement de la difficulté de faire un diagnostic différentiel entre l’intoxication et la fièvre puerpérale, surtout que dans quelques cas les deux causes peuvent se réunir pour hâter la mort.
La femme qui fait l'objet de cette observation entre à la clinique Baudelocque avec un mot de sa sage-femme (je l'ai lu dans les Archives de la Clinique), qui indiquait que cette femme était atteinte d'infection puerpérale. Cette
femme resta quinze jours à la clinique et elle fut traitée
depuis le commencement comme une simple infectée ; malgré tous les soins dont sont entourées ces malades dans le service du professeur Pinard il fallut l'autopsie pour reconnaitre que cette infection puerpérale ne devait pas être seule en cause et qu'il devait y avoir une intoxication mercurielle. C'est alors seulement que cette sagefemme fut adroitement interrogée et devant l'évidence même elle dut reconnaitre qu'elle avait pratiqué des injections intra-utérines avec la liqueur de van Swieten. A la campagne et même à la ville, en clientèle où l’on ne fait pas d’autopsie, cette mort aurait été mise sur le compte de la fièvre puerpérale.
Que résulte-tl de ces confusions ? tout simplement ceci, que la sage-femme croyant avoir affaire à l'infection puerpuérale redouble d'attention et emploie le sublimé là où d'ordinaire elle n'en employait pas.
Si nous comparons la statistique de Sauvagnat avec les cas publiés ici nous remarquons ceci : Une seule fois sur 37 cas de mort l'on relève l'emploi d’une solution à un titre supérieur à 4 pour 1000 sur 47 cas de mort
que je rapporte nous trouvons :
4 fois une solution à 1 pour 250
1 fois — MD: 900 3 fois — 1°p.1041,000 1 fois — 12p:00:2:000 1 fois — 1 p. 4.000
Si nous en rapprochons les observations d’intoxications graves survenues à la suite d’injections d'une solution de
sublimé à un titre connu nous avons :
2 fois on emploie une solution à 1 pour 250
2 fois —- 1 p. 500 4 fois — 1 p. 1.000 3 fois — 1 p. 2.000 L fois 2 {p. 4.000
On peut aussi faire remarquer que sur neuf observations d'intoxications mortelles nous avons :
7 fois des injections intra-utérines 2 fois seulement des injections vaginales tandis que dans la statistique de Sauvagnat nous avons : 19 fois des injections vaginales 18 fois — intra-utérines.
Nous sommes donc tout naturellement conduit à opposer ces deux périodes: l’une de 1890 à 1900, pendant laquelle le sublimé fut manié avec précautions par des personnes instruites et, l’autre de 1900 à 190$, où, au contraire, cet antiseptique vulgarisé est employé d'une façon aveugle par des gens ignorants.
On emploie le sublimé comme abortif avec une fréquence vraiment inexpliquée. 4 fois l'injection a été faite pour provoquer l'avortement. Dans ce but, nous l'avons déjà fait remarquer, il est employé à un titre extrêmement élevé par des gens ignorants conseillés par des personnes ne Connaissaix pas suffisamment les dangers de la substance qu'elles sont autorisées à employer.
Quand on ajoute à ces quelques considérations ce fait que l'empoisonnement par le sublimé a pris de telles proportions que j'ai pu en relever deux cas dans un seul hôpital en l'espace de quelques années, l'on s'étonne que
l’on ait encore rien tenté pour en restreindre la vente.