‹ Contribution à l'étude de la vulgarisation du sublimé et de ses dangersChapitre 7 sur 28 · HISTORIQUE · texte numérisé non relu

HISTORIQUE

Le sublimé en obstétrique

Ce fut en 1881, au Congrès de Londres que Tarnier, alors chirurgien à la maternité, annonça qu'il employait le sublimé comme antiseptique dans son service d'hôpital. C'était la première fois qu'on employait le sublimé d'une manière scientifique.

Le sublimé était, en effet connu depuis fort longtemps, c'est ainsi que Géber en indiquait la préparation dès le vie siècle, Paracelse au xvie siècle, puis les médecins de la Beauce, un peu plus tard, l'employaient pour préserver les plaies. Chaussier au xIx° siècle, s’en servait pour conserver les pièces anatomiques.

Mais ce ne sont là, que des essais de thérapeutique, dictés par l’empirisme. L'histoire clinique du sublimé ne remonte pas au delà de 1880, à la suite d’une foule de travaux de laboratoire effectués successivement par Pasteur, Petit, 1872, Davaine, 1874, Billroth à Berlin, Bucholtz à Dorpat, Kubn, Nicolaï Julian de la Croix, Vernitz 1880, Koch, 1880, Miquel 1883.

En 1884 le professeur Tarnier retrace l'histoire du sublimé dans sa lecon d'ouverture du 3 août.

Après avoir rappelé les différentes étapes de cette lutte

contre l'infection puerpérale que Varnier rappelle dan

son étude de la marche à l'étoile il en arrive à parler des antiseptiques :

« Les agents antiseptiques sont nombreux ; on peut dire, en effet, que l’on a employé comme telsle plus grand nombre des corps de la chimie minérale ou organique. L’acide phénique est le premier dont on ait fait usage, et pendant longtemps on a cru qu'ilétait le meilleur. A l'heure actuelle il est bien près d'être détroné. puisque d'après de nombreuses expériences, il n'occuperait plus que le douzième ou le quinzième rang dans l'échelle des subtances antiseptiques.

« En tête de la liste de ces substances se trouve l'eau oxygénée et le sublimé corrosif. L'eau oxygénée est difficile à manier, tandis que le sublimé s'emploie facilement et donne d’excellents résultats. |

€ Un mot d'historique à l’égard de cet agent.

« C'est en 1874 que pour la première fois, Davaine communiqua à la Société de Biologie une petite note sur les antiseptiques, e& parmi ceux-ci il cila le sublimé. C'était là, pour ainsi dire, l'ébauche d’un travail qu'il préparait.

«Plus tard, Billroth signalait aussi cel antiseptique, sans l’étudier plus que ne l'avait fait Davaine; il en fut de même de Buchholtz, de Küfer, de Wernich.

be] janvier 1880, Davaine, encore Davaine, car on ne saurait trop rendre justice à ce savant aussi grand que modeste, Davaine lisait à l'Académie de médecine de Paris un travail complet sur l’action du sublimé et sur la puissance destructive qu’il exerce sur les microbes, et en particulier sur les bactéries charbonneuses. Quelques mois

plus tard, Koch étudia à son tour le sublimé et arriva aux

mêmes conclusions. Vous le voyez, dans la période des recherches de laboratoire, la priorité revient à Davaine.

Mais il n'est pas encore question à cette époque de l'emploi clinique de cet agent.

C Dès 1880, je l'avais essayé à la maternité, et en août 1881, au Congrès de Londres, je pus dire que le sublimé me paraissait de tous les antiseptiques le plus puissant et que je m'en servais à l'hôpital pour le lavage des mains aussi bien pour moi que pour mes élèves.

« Quelques mois plus tard, Schede (de Hambourg) l'employait dans son service de chirurgie; ses observations ont été publiées au commencement de 1882. Au milieu de la même année, j'appliquai l’antisepsie par le sublimé à toutes les femmes de la maternité, et ma pratique à cet égard fut publiée par mon interne, M. Ollivier, dans les Annales de Gynécologie (novembre 1882). »

Après avoir indiqué comment il emploie le sublimé à la maternité.

Résumé. —On fait à toute femme venue pour accoucher, une injeclion vaginale avec la liqueur de Van Swieten pure ou dédoublée, cette injectign est renouvelée jour et nuit toutes les trois heures.

Si l’on craint l'infection l’on renouvelle l'injection toutes les demi-heures.

Tarnier continue ainsi :

«Maintenant, quels sont les inconvénients du sublimé ? Je n'hésite pas à le dire, ils sont pour ainsi dire nuls. Je vais cependant signaler ceux qui ont élé notés: Quelquefois, mais rarement, on observe un peu d'hydrargyrie à

la région vulvaire. Mais y a-t-il là une raison suffisante

TO

pour abandonner le sublimé? Ne savons-nous pas qu’autrefois, alors qu’on soumettait les femmes malades aux onctions avec l’onguent napolitain, c'était le ventre tout entier qui était couvert d'hydrargyrie, et que cependant personne n’a jamais songé à abandonner pour cela les onctions mercurielles ?

«J'ai observé quelquefois une légère gingivite, mais jamais de salivation ; j'accepte cependant que celle-ci soit possible chez les femmes pour lesquelles on fait un usage de sublimé à outrance.

Mais, est-ce que cet accident ne se produit pas également lorsqu'on emploie le calomel dans la péritonite ? Et cependant il n’est jamais venu à l'idée de personne de renoncer pour cette cause à l’usage du calomel.

Oh ! il y a d’autres inconvénients : lorsqu'on fait usage de sublimé, il n'est pas possible de porter des bagues d'or aux doigts et de se servir de vases de métal : on en est quitte pour quitter ses bagues et pour faire usage de vases en verre ou en faïence.

De plus, à la suite de ce traitement poussé à outrance, comme nous le faisons dans le cas de rupture ulérine, la muqueuse de la vulve et du vagin est dure, tannée pour ainsi dire. Mais qu'est-ce que cela, si l’on songe que c’est grâce au même traitement que les femmes guérissent ?

Il y a-t-il des cas de mort produits par le sublimé ? On en à cité un, mais il est peu authentique ; pour mon compte personnel, je le mets en doute, car j'ai employé le sublimé plus de trois mille fois sans inconvénients sérieux.

En résumé, le sublimé est un excellent antiseptique, le

meilleur probablement, et je vous conseille, Messieurs, de

faire comme moi et de lui rester fidèle jusqu'à plus ample informé. »

Après celte publication du professeur Tarnier, le sublimé entra dans la pratique non seulement de la plupart des médecins français, mais on l’employa beaucoup à l’étrangers et notamment en Belgique, en Italie, en Angleterre. Comme on le voit dans la leçon d'ouverture du professeur Tarnier, non seulement on l'employa dans toute l’Allemagne, mais encore les Allemands revendiquent la priorité des expériences de laboratoire et de l'application à la clinique de ce nouvel antiseptique.

Pour la première fois Keller parle ‘de sa toxicité et de ses dangers employé en injections vaginales à la clinique de Berne.

Néanmoins le sublimé restait réservé aux docteurs et les pharmaciens n’en délivraient que sur l'ordonnance des médecins. À

Ce n’est qu'en 1890, à la suite du rapport de M. Budin à l’Académie etde la discussion qui suivit ce rapport que l’on vit le sublimé devenir l'antiseplique usuel. Depuis cette époque, si son emploi est abandonné de plus en plus dans les hôpitaux ou même dans la pralique des médecins, il n'en reste pas moins l'antiseplique préféré du public qui en ignore les dangers et qui peut se le procurer sans ordonnance avec une extrême facilité.

L'Académie de Médecine fut amenée à s'occuper de la question du sublimé de la façon suivante.

« Sur une demande de M. le ministre de l'Intérieur, relative à la question de savoir s'il convient d’autoriser la

sage-femme à prescrire les antiseptiques, au nom d’une

SE Fe —

commission composée de MM. Bourgeois, Brouardel, Guéniot, Nocard, Tarnier, et Budin rapporteur :

BuniN, rapporteur. — « M. le ministre de l'Intérieur ayant demandé à l'Académie s’il ne conviendrait pas d'autoriser les pharmaciens à vendre les substances antiseptiques sur la prescription des sages-femmes munies d'un diplôme, une commission a été nommée, composée de MM. Bourgoin, Guéniot et Budin pour étudier cette question.

« Dans la séance du 2 juillet 1886, j'ai lu un premier rapport dans lequel j'avais dù me faire l'interprète de l'opinion acceptée par mes collègues. Les conclusions ont élé renvoyées à la commission à laquelle vous avez adjoint MM. Brouardel, Nocard et Tarnier.

«C'est le résultat des nouvelles délibérations que j'ai l'honneur de vous rapporter. »

J'aurais voulu reproduire tout ce rapport ainsi que la discussion qui le suivit ; car j'estime qu'il y aurait un grand intérêt à faire connaitre ce rapport, les médecins, les sages-femmes y pourraient puiser une foule de renseignements uliles.

Je dois malheureusement me limiter à reproduire ce qu a trait plus particulièrement au sublimé.

LE Rapporteur : € Il faut donc chercher à supprimer le plus possible la morbidité pendant les suites de couches et c'est surtout avec le sublimé

les chiffres le prouvent surabondamment— qu’on peut obtenir ce résullat désirable.

«Mais on fait à l'emploi du sublimé une grosse objection : A certaines doses, dit-on, il est toxique et il peut détermi-

ner l’empoisonnement des malades ; il peut même, des erreurs étant commises, être une source d'accidents pour l'entourage des femmes en couches.

« On a beacoup accusé le sublimé, évidemment, quelques malades paraissent très susceptibles à l'action de ce médicament, mais, en réalité les intoxications ne sont pas fréquentes.

« J'ai, pour ma part, employé le sublimé depuis 1882, Ty ai eu presque exclusivement recours dans mon service d'hôpital et dans ma pratique de la ville, c'est à peine si, à de longs intervalles, j'ai noté un peu de gingivite ou d'érythème et cependant, au début, je ne faisais usage que de solutions à 1 pour 1000.

« En relevant avec grands soins les cas de mort par intoxication qui ont été publiés depuis que M. Tarnier a conseillé l'usage du sublimé en obstétrique, c'est-à-dire, depuis plus de huit ans, nous sommes arrivé à un total de 16 cas, et encore quelques-uns d’entre eux nous paraissent-ils fort discutables. Quatorze fois, des injections intrautérines avaient été faites plus où moins abondantes et avec des solutions variant entre 1 pour 1000 et { pour 2909 ; deux fois seulement on n'avait pas fait d'injections intra-utérines, mais comme il existait une déchirure étendue du périnée, on avait eu recours à des irrigations de sublimé à 4 pour 1000 pendant qu'on praliquait la suture. L'existence d'une néphrite, une anémie profonde due à une hémorragie ou la rétention du placenta dans la cavité utérine avaient, dans quelques cas, favorisé l'intoxicalion.

« Or, il ne faut pas l'oublier, toutes les,fois qu'il survient

quelque chose d'anormal pendant la grossesse, l'accouche-

ment ou les suites de couches, toutes les fois qu'il y a de la fièvre après la parturition, la sage-femme doit prévenir un docteur, qui intervient ou qui prend les précautions nécessaires pour empêcher les accidents de s’aggraver ; elle n’a donc jamais à recourir spontanément aux injections intra-utérines, et si elle en pratique, ce ne peut-être que sous la direction et la responsabilité d’un médecin.

« Ajoutons enfin que, contrairement à ce qui a été observé pour l'acide phénique, les nouveaux-nés supportent admirablement le sublimé.

« Redouter, autant que le font certaines personnes, l'emploi du sublimé par les sages-femmes, a paru à votre commission très cxagéré ; du reste, à côté de la susceptibilité des malades, 1l v a aussi la question des doses, sur lesquelles nous reviendrons.

« On a pensé que le sublimé pouvait être une source d'accidents pour l'entourage des femmes en couches. Jusqu'ici, nous n'avons pu relever qu'un seul cas de mort rapporté par Zabo. Une infirmière, craignant d’être enceinte et déshonorée, fit fondre dans l’eau 10 grammes de sublimé et absorba cette dose ; mais c'est là un suicide, et depuis cette époque on ne donne plus dans le service de la Clinique de Buda-Pesth que des solutions aqueuses et toutes préparées de sublime.

« Charles dit n'avoir jamais observé d'accident en Belgique, depuis qu’on se sert de la liqueur bleue au sublimé, il en est de même dans les services des sages-femmes agréées de l'hôpital Saint Louis, auxquelles on donne, depuis quel-

que temps, des solutions concentrées de sublimé. Je n’en ;

ai jamais constaté non plus, pour ma part, dans la pratique de la ville.

« Du reste, M. Nocard nous a fait remarquer que l'acide arsénieux était employé dans les campagnes, au gramme pour exciter la nutrition chez les chevaux, et au kilogramme, pour chauler les grains et qu'on ne notait pour ainsi dire jamais d'empoisonnement. Depuis plusieurs années, a-t il ajouté, on traite les femelles de l'espèce bovine qui viennent d’avorter aveclesinjections de sublimé à 1 pour 4000 ou à 1 pour 2000 ; les cultivateurs ont donc à leur disposition le sublimé et M. Nocard n’a encore vu signaler aucun cas d'intoxication. »

Vient ensuite la partie pharmaceutique proprement dite, choix de la dose 0 gr. 25 ; de la forme en paquet ; choix du colorant, et aussi le choix d’une vasseline sublimée à 1 pour 1000.

Le rapporteur termine ainsi :

« Les dangers d'intoxication sont ainsi tellement réduits qu'on peut les considérer comme à peu près nuls. Du reste on parle souvent de ces dangers du bichlorure de mercure et on oublie trop ceux de la septicémie. On peut compter, vous l'avez vu, les cas d’empoisonnement attribués au sublimé. En obstétrique, au contraire, le nombre des existences qui ont été conservées grâce à cet antiseptique est incalculable. »

Je me contenterais de citer les réponses que firent M. Guéniot et M. Charpentier au rapport de M. Budin. Dans ces quelques pages l'on trouvera ce que l’on reproche au sublimé employé comme antiseptique à l'exclusion de

tous les autres.

Gillard p)

2 Do

M. Guénior. — Messieurs, la question qui est soumise à vos délibérations offre une gravité tout exceptionnelle. Il ne s’agit pas, en effet, de mettre les sagesfemmes en demeure d'user des moyens vulgaires de l'anti- | sepsie, tels que la propreté sévère des mains, des vêtements et de tous autres objets.

« De telles pratiques ne peuvent être que bienfaisantes pour tous, pour les accouchées comme pour les sages-femmes elles-mêmes. Mais, en réalité, il s’agit de contraindre ces dernières à se servir d’un agent microbicide des plus toxiques, et partant des plus dangereux. Je dis, à dessein, contraindre, et le mot n’est pas excessif; car, s'il leur arrivait malheur, après avoir négligé l'emploi de cette substance, elles seraient déclarées responsables des conséquences d’une telle omission ; et, d'autre part, s'il survient une intoxication due à l'agent antiseptique, leur responsabilié devant les tribunaux n'en sera que plus évidente.

« Supposons un exemple de ce dernier cas ; voyez-vous combien la responsabilité de l'Académie se trouverait ellemème engagée. L'avocat de la défense n’arguerait-il pas, avec raison, que la sage-femme se trouvait, d'après votre décision, moralement forcée de recourir à l'antisepsie et que la seule substance qu’il lui fût permis d'utiliser était précisément celle qui a provoqué la mort? Il importe donc au plus haut point que l’Académie ne se prononce qu’à bon escient sur le choix du seul antiseptique que les sagesfemmes auront le droit de prescrire.

« Nous avons tous entendu avec un grand intérêt le consciencieux rapport de notre collègue, M. Budin. Votre Commission, et avec elle, je l'espère, l'Académie tout

entière, sont unanimes à reconnaître :

« 1° La contagiosité redoutable des accidents infectieux de l’état de couche ;

« 2° La nécessité impérieuse d’opposer à leur propagation l'emploi d'un antiseptique efficace ;

« 3° Enfin, l'utilité de simplifier le plus possible, pour la pratique des sages-femmes, l'usage de cette substance.

« Tous, je le répète, nous reconnaissons l'importance et le bien fondé de ces prémices. Mais, quant à la conclusion finale du rapport, c’est-à-dire, au choix de l'agent antiseptique, il n'en est plus de mème. En ce qui me concerne, je ne puis souscrire à l'adoption du sublimé; et c'est parce que, seul de cet avis au sein de la Commission. (Il est juste de dire que M. Bourgoin, absolument opposé à l’adoption du sublimé, s’est refusé à toute nouvelle discussion sur ce sujet) je n’ai pas eu le bonheur de convaincre mes honorables collègues, que je tiens à dégager ma propre responsabilité et à exposer publiquement mes raisons.

« Sans aucun doute, le bichlorure de mercure est un microbicide de premier ordre; il est partout considéré comme tel, et nul ne conteste sa puissance. Malheureusement, c’est aussi un toxique des plus violents et qui exige une correction parfaite dans son emploi. Vouloir en imposer le maniement à des sages-femmes dont l'instruction laisse d'ordinaire tant à désirer, ne serait-ce pas d'une extrême imprudence ?

« C’est à peu près comme si l’on confiait aux mains d'un enfant une arme tranchante et bien affilée, avec la recommandation expresse de s’en servir. Et qu’en est-il hesoin, lorsqu'il s’agit, non pas de la pratique hospitalière, mais de la pratique des petites villes et des campagnes ?

« Est-ce que les dangers de l'infection se montrent aussi menaçants dans ce dernier cas que dans l’autre ? C’est là, cependant, un point capital de la question, qui me paraît avoir été beaucoup trop oublié dans le rapport. Aïnsi que je le dirai plus loin, il est nombre d’antiseptiques très efficaces eb à peine dangereux qui, selon moi, dans l'espèce qui nous est soumise, seraient d’un emploi beaucoup mieux justifié. que celui du bichlorure.

« Les cas de mort, reconnus au nombre de seize par M. Budin, ne témoignent-ils pas douloureusement du danger que je signale ? Pour pallier l'importance de ces faits, on dit bien que les injections avaient été pratiquées inconsidérément et avec une solution trop forte (la solution à 1/1000 ou à 1/2000). Mais, je ferai remarquer que c'est précisément dans la pratique hospitalière, et par des maitres en obstétrique, que de tels sinistres ont dû être enregistrés.

« Qu'adviendrait-il donc le jour où l'emploi du sublimé serait imposé aux modestes praticiennes des campagnes ? Sans doute, pour ce cas spécial, la substance sera plus fortement diluée ; ce n’est plus au 1/1000, ni au 1/2000 qu’elle sera rendue obligatoire, mais au 1/4000 seulement. De plus le liquide sera coloré et, sur le petit paquet qui recélera la poudre toxique, sera figurée une tête de mort ou tout autre signe propre à rappeler le danger. Eh bien, malgré toutes ces précautions, d’ailleurs très sagement conçues, je ne puis croire que la clientèle des sages-femmes se trouve, de la sorte, suflisamment garantie contre les intoxications. Notez que, dans les pilules de Dupuytren, le

sublimé n'entre comme élément actif qu'à la dose de

1 centigramme ; et c'est une dose vingt-cinq fois plus forte, pour chaque litre de solution, que vous allez mettre entre les mains des sages-femmes.

« Peut-être m'objectera-t-on que les agents de l’absorption ne sont pas les mêmes dans les deux cas ; qu'il s’agit de l'estomac dans l’un, et de plaies saignantes dans l’autre : que sur les plaies le sublimé coagule les principes albumineux el oppose ainsi une barrière à sa propre absorplion.

« Je le veux bien ; mais, comme dans la formule proposée, il entre 1 gramme d'acide tartrique et que ce dernier a précisément pour effet d'empêcher la formation des albuminates, il s'ensuit que l'absorption mercurielle pourra s'exercer sans entrave.

« Et qui pourrait dire la quantité susceptible de pénétrer ainsi dans l'organisme ? L'absorption par la voie gastrique peut, à la rigueur, être assez exactement appréciée. Est-il possible, au contraire, de supputer, mêmé approximativement, celle qui s'opère par les plaies ?

«EL puis, qui ne connait les susceptibilités individuelles, les idiosyncrasies, en vertu desquelles une dose de médicament, parfois des plus minimes, engendre des symptèmes alarmants d'intoxication ?

« Et ce sera une modeste sage-femme des champs qui devra s'orienter dans ce dédale d'éventualités redoutables ! Et les femmes confiées à leurs soins seraient en sécurité ? C'est ce que je ne puis admettre.

«Mais ce n’est pas tout. Je parlais tout à l'heure des morts accidentelles que l'usage malheureux du sublimé a

provoquées dans certains hôpitaux. Quelles sont les lésions

ee OUT

qui ont été rencontrées à l’autopsie de ces victimes ? Des népbrites intenses, des gingivites, des entérites violentes, compliquées d’ulcérations nombreuses du gros intestin. Eh bien, est-ce que les femmes grosses, qu'il s'agisse de la campagne ou de la ville, ne présentent pas un contingent notable de ces affections du rein, des gencives et de la muqueuse intestinale. |

« L’albuminurie, la gingivite, l'entérite ou la dysenterie sont-elles des accidents si rares dans le cours de la grossesse que l’on soit autorisé à n’en pas tenir compte ?

« Ce sont là, cependant, autant de contre indications formelles à l’emploi du sublimé : car celui-ci, par son absorption, même en faible quantité, ne pourrait qu'aggraver d'une façon menaçante la maladie préexistante, Comment donc les sages-femmes, avec leur instruction le plus souvent si élémentaire, sauront-elles discerner ces états morbides et se préserver de déboires presques inévitables ? Je livre la réponse à vos méditations.

«Mais si, comme je le pense, le sublimé offre des dangers qui doivent en faire proscrire l'emploi dans la pratique ordinaire des sages-femmes à quel autre microbicide conviendrait-il de donner la préférence ? Question difficile, qui exigerait une nouvelle et importante discussion. »

M. CHARPENTIER. — « Lorsqu'il y a quelques mois, notre collègue, M. Budin, nous donnait lecture de son premier rapport sur l'emploi des antisepliques par les sagesfemmes, il n’était question de rien moins que de leur refuser l'autorisation d’en faire usage. Aujourd’hui, la Commission, reconnaissant que c’est l’antisepsie seule qui peut

mettre à l'abri de la septicémie puerpérale, vous propose

d'accorder aux sages-femmes le droit d'employer un antiseptique, un seul, il est vrai, à l’exclusion de tous les autres ; mais enfin un antiseptique.

CT y a là un grand progrès, je le reconnais, mais cela ne me suffit pas, et je viens réclamer, pour les sages-fem-. mes, la liberté pleine et entière du choix de l’antiseptique à employer, c'est-à-dire, la libre pratique de l’antisepsie avec toutes les responsabilités qui en découleront pour elles.

« En agissant ainsi, je ne demande rien de bien extraornaire, je vous propose seulement de suivre, en France, l'exemple qui nous est donné par l'étranger, où non seulement, comme nous l’a montré M. Budin, les sages-femmes sont autorisées à faire usage de tous les antiseptiques, mais encore sont punies quand elles ne s’en servent pas. Je suis, en effet, surpris des conclusions de la Commission et étonné de voir que son choix s’est porté exclusivement sur le sublimé.

«Le sublimé est incontestablement le plus puissant des antiseptiques. Je suis le premier à le reconnaitre. Je suis loin de redouter son emploi, et il suffit d'ouvrir le livre que j'aieu tout à lhoure lhonneur de déposer sur le bureau de l’Academie pour voir que je m'en sers couramment.

«Mais, ne l’oublions pas, c’est de tous le plus dangereux, c'est pour ainsi dire leseul qui compte des morts à son actif, et c'est précisément celui-là que la Commission va choisir, à l’exclusion de tous les autres. C'est le seul dont l'usage sera permis aux sages-femmes. J'avoue mon éton-

nement.

Ge

« Si nous n'avions pas d’autres antiseptiques sérieux a notre disposition, il faudrait bien nous résigner mais il est loin d’en être ainsi. Pourquoi donc le choix de la Commission s'est-il porté sur celui-là, et celui-là seul ? Voilà ce que je cherche en vain à m'expliquer.

«M. Budin nous dit: sur les millions de femmes chez lesquelles on a employé le sublimé, il y a eu seulement seize cas de mort que l’on peut à la rigueur réduire à quatorze. Qu'est-ce que cela ?

« Tout d’abord ce chiffre est inférieur à la réalité, car, d’une part, tous les cas de mort n’ont certainement pas été publiés, et, d'autre part, un bon nombre de ces cas mortels d'intoxication, ont été méconnus et mis à l'actif de la septicémie puerpérale.

« Mais enfin j'accepte ce chiffre. Il est minime si l’on veut, mais est-ce que l'acide phénique, le sulfate de cuivre, le naphtol, ‘etc.,en ont autant à leur acquis.

« Vous nous citez ces seize cas de mort par le sublimé, mais vous vous gardez bien de nous citer les femmes qui ont présenté des phénomènes d'intoxication et qui ont guéri, car celles-là se comptent par centaines. Elles ont guéri, il est vrai, mais elles n’en ont pas moins subi l’intoxicalion.

« L'agent recommandé par la Commission est donc, il faut bien le reconnaitre, fort dangereux, il ne doit être manié qu'avec les plus grandes précautions. Je le crains fort, ces précautions seront loin d’être toujours observées par les sages-femmes.

« Une seconde objection que je fais à l'emploi exclusif

du sublimé, c’est qu’il ne peut être utilisé dans tous les

cas. Vous en convenez vous-même quand vous dites « L'existence d'une néphrite, une anémie profonde due à « une hémorragie, ou la rétention du placenta avaient, dans « quelques cas, favorisé l'intoxication. »

«Eh bien, quelles sont les femmes qui sont prédisposées aux accidents puerpéraux, à la septicémie puerpérale ? Ne sont-ce pas précisément celles auxquelles vous venez de faire allusion : les éclamptiques, les albuminuriques, les cardiaques, les femmes profondément déprimées par une hémorragie, celles chez quila rétention du placenta a forcé à intervenir, chez lesquelles il y a eu introduction répétée de la main dans la cavité utérine.

« Chez elles, vous me l’accorderez bien, l’antisepsie est plus indispensable encore que chez les autres ; or, c’est chez elles précisément que l’on ne pourra employer l’antiseptique que vous recommandez, le sublimé, et les sagesfemmes vont donc se trouver désarmées en face de l’ennemi ; et cela, uniquement parce que vous leur aurez imposé le choix d’un antiseptique, qu'elles n'auront le droit de n'en employer qu'un seul, à l'exclusion de tous les autres.

« Cela auraît dù suffire, il me semble, à montrer à la Commission qu'elle aurait dû être plus libérale, et à lui faire comprendre l’impossibilité de se borner,à un seul antiseptique.

« Mais allons plus loin :

« Vous avez désigné l'agent antiseptique, vous avez pris toutes les précautions possibles pour rendre son emploi inoffensif. Le sublimé sera délivré aux sages-femmes par

les pharmaciens sous forme de paquets composés de :

SubiMÉ ss, ESS et O0 gr. 25 Aide tartriqué serie 1 Rouge de Bordeaux... 0 O1

« Chaque paquet portera une étiquette rouge, sur laquelle seront écrits ou imprimés ces mots :

« Sublimé, 25 centigrammes pour 1 litre d'eau (Toxique). »

« Et vous croyez que cela suffira, que vous aurez ainsi mis les femmes en couches à l’abri de la septicémie puerpérale d'une part, des accidents d'intoxication d'autre part, et que vous aurez ainsi paré aux dangers qui peuvent provenir de la part de l'entourage. Permettez-moi de vous le dire, votre erreur est profonde.

« Ce n’est pas le tout, en effet, que d'autoriser les sagesfemmes à ordonner ces paquets de sublimé, il faut leur enseigner le maniement de cet antiseplique, qui, dans l'immense majorité des cas, est la sauvegarde des accouchées,

mais qui peut déterminer chez elles des accidents formida-

ro]

bles, s'il est manié d'une façon défectueuse ou mal propos.

« Ce n'est pas le tout d'autoriser les sages-femmes à faire de l’antisepsie, fût-ce avec un seul antiseptique, il faut leur apprendre à la faire et à la bien faire et, pour cela, il faut les rendre responsables des accidents qu elles peuvent déterminer : septicémie puerpérale ou intoxication par les antiseptiques. »

À la suite de cette discussion à l’Académie du 11 février 1890 parut un décret du ministre de l'Intérieur le 27 octobre 1890.

Par ce décret les pharmaciens sont autorisés à délivrer

le sublimé sur l'ordonnance d’une sage-femme diplômée :

Sublimé corrosif pulvérisé........ 0-21795 Acide tartrique pulvérisé Solution alcoolisée de Carmin d’in-

digo sec à 5 o/o..... TR DNS à 1 goutte

Pour un paquet, dissoudre ce paquet dans un litre d’eau pour injection vaginale.

Dès lors le sublimé devenait l’antiseptique forcé pour les sages-femmes, et son usage devait naturellement s'étendre rapidement.

Le D'° Sauvagnat ayant assisté à l’autopsie d’une femme morte à la suite d'injection de sublimé rechercha les cas semblables et les publia dans sa thèse en 1901.

Il parvint à réunir 37 cas de mort. L'intoxicalion était survenue 19 fois à la suile d injections vaginales et 18 fois à la suite d'injections intra-utérines.

Il rechercha le titre des solutions employées et parvint à

les grouper ainsi:

Dans 10 cas la solution de sublimé était à r pour 1000

‘— 9 cas — 1 pour 2000 — 4 cas — 1 pour 3000 — 3 cas — I pour 4000 — 10 Cas ue 1 pour 5000

Dans un cas il s'agissait d'une solution mère très concentrée. Au point de vue des lésions trouvées à l'autopsie

dans les organes génitaux, il releva:

Rétention placentaire...,........:. 5 cas

Déchirures accidentelles ou chirurgi-

cales du périnée et du vagin....... 6 cas Hémorragies "2 PNR 5 cas Déchirures du Cole eme 4 cas Lésions d’endométrite..........,.... I Cas

Vascularisalion des paroiset présence de membranes diphtéroïdes....... I Cas

Organes noëmane rev rene 15 cas

Les accidents apparurent dans ces 37 cas dans les délais

suivant(s :

Dans 6 cas au cours de l'injection

— 10 CàS — de la première journée — I0 CAS — deuxième journée — 7 CAS — troisième journée — 3 cas — sixième journée

— 1 Cas — huitième journée

La durée de l’intoxication est également très variable,

la mort est survenue au bout de :

SAOURSAR RE 2 cas DHOUPSREERRANE »

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