CHAPITRE PREMIER
SOMMAIRE. -- Introduction. — Fréquence et gravité des abcès quiniques. — Pauvreté de la littérature médicale. — Notre but.
Depuis que nous avons quitté la Faculté de Médecine de Paris, il y a trois ans, pour venir poursuivre nos études médicales en Afrique du Nord, d'abord comme interne à l'hôpital civil français de Tunis, puis comme étudiant à la Faculté de Médecine d'Alger, nous avons eu l'occasion d'observer un grand nombre de paludéens que nous avons vu traiter le plus souvent par les injections inlra-musculaires de quinine.
Malgré les résullats excellents que nous avons vu obtenir par ce traitement, au point de vue de la chute de la température et de la suppression des accès ultérieurs, il nous est apparu que les abcès et les escarres développés aux points d'injection en constituaient malheureusement une complication trop fréquente et parfois très grave.
Souvent, en effet, on observe des abcès, qui même sils guérissent assez rapidement après quelques ponelions où après une simple incision, ont au moins l'inconvénient d'être douloureux el de prolonger le séjour du malade à l'hôpital ou son immobilisation au ht. De plus, ils peuvent être l’origine d’escarres qui nécessitent une intervention chirurgicale sérieuse, entrainant une perle de substance parfois considérable, dont la réparation d'ailleurs très lente laisse souvent après elle de grandes cicatrices adhérentes, longtemps douloureuses, des atrophies musculaires
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compromellant la fonction du membre et pouvant entrainer une impotence fonctionnelle presque absolue par les destructions musculaires et nerveuses que les escarres ont produites.
Sicard, Rimbaud et Roger ont même observé, à la suite d'un de ces abcès, une paralysie des muscles pelvi-lrochantériens.
C'est ainsi qu'au cours des recherches bibliographiques que nous ont conduit à faire celte étude, nous avons trouvé l’observalion résumée d’un malade (1) dont les muscles fessiers et pelvi-trochantériens avaient complètement disparu, el chez lequel on pouvai observer l'inexcitabililé complète du grand nerf scialique et des deux scialiques poplités et la dégénérescence des muscles tributaires ; le membre inférieur chroniquement enflammé pouvait encore servir à la marche grâce à la contraction du quadriceps crural, mais le malade était incapable de fléchir la colonne lombaire et de s’accroupir à l'occasion de la défécalion. Naturellement, ce cas, observé chez un militaire rapatrié de Salonique, imposa la réforme.
Ces escarres furent d'ailleurs assez fréquemment observées pendant la campagne d'Orient comme complications des injections de quinine pour nécessiter un nombre important de rapalriements et même de réformes, justifiées autant par leur gravité et par la lenteur de leur cicatrisation que par l’état de cachexie avancée des malades chez lesquels on les observait.
Mais, pour nous en tenir à nos observations personnelles, nous avons eu l’occasion, dans les hôpitaux de Tunis et d'Alger, de rencontrer des malades qui acceplaient difficilement un traitement par les injections de quinine, dans la crainte de ces abcès dont ils avaient entendu parler, où qu'ils avaient vu survenir
(1) L. Moreau, Presse Médicale, 22 mars 1917.
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surune personne de leur famille où de leur entourage.
Nous avons mème connu quelques médecins qui ont renoncé à l'emploi de ces injections, sauf dans les cas particulièrement graves de fièvre palustre rebelle ou d'intolérance gastrique, uniquement à cause des escarres qu'ils ont observées quelquefois, et dont 1ls craignent d’être rendus responsables par leurs malades.
Ayanteu l'occasion d'observer dernièrement à l'hôpilal de Mustapha un cas d'abcès quinique un peu parliculier à la fois par sa bilatéralilé, par son évolution el par le traitement qui lui a été appliqué, il nous à paru intéressant d'étudier cetle question et d'apporter une modeste contribution à son étude par les quelques réflexions que ces recherches nous ont inspirées.
Cetle élude nous à paru d'autant plus intéressante que, en relisant les (railés spéciaux et en parcourant les principaux journaux médicaux de ces dernières années, nous avons élé surpris du pelil nombre de travaux qui ont élé publiés sur celle complicalion des injeclions inlra-musculaires de quinine : c'est ainsi que Laveran dans son Trailé du paludisme, Grall et Clarac dans leur railé de pathologie exotique, Paisseau dans le Trailé de pathologie médicale el de thérapeulique appliquée, Vincent et Rieux dans le Nouveau lrailé de médecine, el en général tous les anteurs ne font que mentionner les abcès quiniques sans en éludier la symplomatologie ni la pathogénie.
Nous avons parcouru de nombreux périodiques, la plupart depuis 1900 : Presse Médicale, Gazelte des Hôpitaux, Paris Médical, Bulletin de l'Académie de Médecine, Bulletin de l'Institut Pasteur, Bulletin de la Sociélé Médicale des Hôpitaux, Bullelin de la Sociélé de Pathologie exolique, Bullelin Médical de l'Algérie, etc., el nous n'avons pu recueillir sur ce sujet que cinq articles, tous parus en 1917 et en 1918,
au moment où la campagne d'Orient donnail tant d'actualité au traitement du paludisme. ElLencore deux seulement de ces articles, celui de MM. Prat-Flottes el Violle dans le Bullelin de l'Académie de Médecine, el celui de M. L. Moreau dans la Presse Médicale, constituent une élude sérieuse des abcès quiniques. Dans les trois autres articles que nous avons pu recueillir, leurs auteurs ne font que publier une observalion d’abcès avec les quelques remarques que leur onlinspirées un point particulier de l'évolution (observation de Laveran) ou du traitement (observations de Casalis de Pury el Ch. Richet fils et de L. Moreau).
Enfin, nous n'avons trouvé celle question traitée dans aucune des thèses parues dans les différentes Facultés de Médecine françaises depuis 1900. À peine en est-il fait mention dans deux thèses consacrées par Drouillard en 1903 el par Vullien en 1908 aux injections intra-musculaires de quinine.
La litléralure médicale nous à done semblé particulièrement pauvre sur les abcès quiniques, et c'est pourquoi nous avons tenu à revenir sur celle question et à faire tous nos efforts pour préciser plus particulièrement la pathogénie de ces accidents.
Nous nous proposons donc après avoir reproduit celte observation que MM. Aubry et Coslantini ont bien voulu nous communiquer, de montrer comment se présentent cliniquement ces abcès d'après les quelques auteurs qui les ont éludiés. Nous atlirerons l'attention sur quelques points de celle observation qui nous semblent un peu différents de cette descriplion symplomalologique, puis nous étudierons les conditions dans lesquelles les abcès quiniques peuvent apparaître.
Nous ferons une distinction que nous croyons nécessaire entre les abcès quiniques asepliques, elas-
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siques, el les abcès microbiens qui, à notre avis, sont les plus fréquemment observés.
Enfin, nous espérons montrer comment on peut éviler presque à coup sûr les premiers el dans une très large mesure les seconds, el en tous cas rendre leur pronostic infiniment plus bénin par une simple el légère modificalion de technique, en remplaçant les injections intra-musculaires profondes par des injeclions hypodermiques, superficielles qui ne sont pas plus douloureuses, mais sont par contre beaucoup moins dangereuses, à condition d'employer une solulion moins concentrée du sel à injecter. Nous essayerons de faire connaître davantage celle technique qui est employée couramment depuis plusieurs années dans le service de M. Aubry et lui a toujours donné les meilleurs résultats.