CHAPITRE V
SOMMAIRE. —- L’essence de thérébentine n’est pas le seul médicament capable de produire des abcès de fixation. — Le pus de ces abcès n’est pas toujours stérile. — La quinine peut les provoquer, volontairement où accidentellement.
Il faut encore invoquer dans certains cas, une autre pathogénie des abcès quiniques, stériles ou non. La solulion de quinine séjournant dans les tissus avant sa résorblion complète ne peut-elle pas avoir pour résullal, par ses propriétés irrilantes, de provoquer un véritable abcès de fixation comparable à ceux que l’on oblient par l'injection sous-culanée d'essence de thérébentine ?
Il nous a paru intéressant de rechercher dans l’élade des abcès de fixation, de leur mode de produclion, si le même mécanisme ne peut pas expliquer cerlains des abcès que l’on observe à la suite d'injeclions de sels quiniques au cours du traitement du paludisme.
Le Docteur E. Schoull de Tunis rapportail en 1906 (1) des faits qui semblent confirmer celle hyÿpothèse :
« Dans certaines maladies infectieuses, Lyphus, fièvre typhoïde, où j'avais fait au début, el pour combattre un paludisme possible, pratiquer des injections
(1) Sociélé de Thérapeutique, 23 mai 1906.
de quinine, J'ai eu, dans plusieurs cas, et malgré toutes les précautions prises, des abcès qui, dans ces conditions, ont conslilué de vérilables abcès de fixation et ont paru exercer une influence favorable ; j'ai signalé ces faits dans un pelit article que j'ai publié dans le Journal des Praliciens, en janvier 1904 ou 1905 » .
C'est peut être ce qui s’est produit dans l’observalion présentée par Laveran à la Société de Pathologie exotique el que nous avons reproduite ci-dessus, puisque l’escarre, dont l'évolution avait élé si grave, élail apparue chez un malade atteint à la fois de paludisme et de fièvre paratyphoïde.
D'ailleurs, si nous nous en rapportons à la thèse très documentée du Docteur Carles à laquelle nous empruntons les observalions suivantes, nous voyons que Fochier avant de s'arrêter à l'essence de thérébentine comme substance de choix pour provoquer les abcès de fixalion, avait employé différents médicaments, entre autres le sulfate de quinine.
« Fochier, amené par la clinique, sans doute, à employer les injections sous-culanées de sulfate de quinine, fut bientôt réduit à les abandonner. Intentionnellement acidifié, dit-il, le sulfate de quinine fournit quelques bons résullals, mais il donne rarement des suppuralions rapides, le pus oblenu est séreux, en petite quantité el sans tension ; la limitation par une zone d'infiltration inflammatoire estpeu accusée,aussi, la suppuralion se prolonge, et l’on est obligé de praliquer de larges incisions. Bien d’autres l'ont essayé après lui avec plus ou moins de désavantages. Chambrelent, en particulier, paraît lui avoir dû quelques succès. EL puis, dans les cas traités, l'insuffisance de la réaclion est un peu compensée par l'heureuse influence du sulfate de quinine absorbé ».
En somme, l’auteur rejette l'emploi du sulfate de quinine dans le but d'oblenir des abcès de fixation à cause des fortes douleurs qu'il provoque et de la lenteur de la réaction produite. Il n’en reste pas moins vrai que ce sel a pu êlre employé dans certains cas avec succès comme dans les trois observations suivantes de Chambrelent (1) empruntées à la thèse de Carles et qui sont particulièrement démonstratives :
Observalion I. — Pelvi-périlonile après avortement de trois mois. Température 39. Tendance à la œénéralisation. Ventre douloureux ; vomissements. Injections de chlorhydrate de quinine (solution concentrée) à la racine de la cuisse. Violentes douleurs dès le lendemain. Abcès suppurés en tous les points d'injections. Amélioration sensible ; guérison en trois semaines.
Observalion 11. — Manie puerpérale et légère infection puerpérale. Pronostic des plus graves au point de vue mental. Deux fois par jour pendant deux jours, injections sous-culanées de chlorhydrate de quinine. Abcès au niveau des piqûres. Amélioralion très manifeste de l'état général et cérébral ; guérison en trois semaines.
Observation III. — Seplicémie puerpérale. Fièvre intense, facies vullueux, langue sèche. Rien du côté des organes génitaux. Injections sous-culanées de chlorhydrate de quinine. Formation d'abcës ; streptocoques dans le pus. Amélioration ; chule de la température ; elle s'élève au bout de deux jours et cède à de nouvelles injections de quinine.
Par contre, dans deux observations d'infection puerpérale où les injections de quinine n'ont provo-
(1) CHAMBRELENT. — Congrès gynécologique de Bordeaux,
qué aucune réaction locale, amélioration n'a pas eu lieu.
Fraikin relate une observation analogue (1) :
Observation IV. — Broncho-pneumonie double du sommet. Céphalalgie ; prostration ; température 40°4 ; traitée par bains froids. Quinine à l’intérieur, puis en injections sous-culanées (2 gr. par Jour); neuf jours après le début des piqures, des abcès apparaissent aux points intéressés (cuisse, deux avantbras). Le pus contenait des staphylocoques. Amélioration rapide après l’incision ; guérison.
Nous n'avons pas à discuter ici la valeur du traitement des infections puerpérales par la méthode de Fochier. I est d'ailleurs difficile de déterminer, dans les guérisons précédentes, la part qui revient à labcès de fixalion lui-même, et celle qui revient à l’action propre de la quinine.
Ce qui nous intéresse surtout, c'est que dans ces qualre cas, l'injection de chlorydrate de quinine a élé suivie d'abcès de fixation comparables à ceux qu'aurait produits l'essence de thérébentine.
Cependant, un point semble différencier les abcès de ces observalions et les abcès de fixation habituels : dans ceux-ci, en effet, le pus est stérile, alors que dans les observations IT et IV, les seules pour lesquelles ait été pratiqué l'examen bactériologique, il a élé trouvé le streptocoque dans le premier cas, le staphylocoque dans le deuxième, agents probables des infections traitées. Il y a là une contradiction qui n'est cependant qu'apparente.
(1) FRaIkIN. — Sociélé anatomique el physiologique de Bordeauæ, février 1898.
me
Le professeur Carles (1) nous donne, en effet, les raisons de la stérilité du pus dans les abeès de fixation oblenus par l'essence de thérébentine :
« Celle stérilité du pus semble, de prime abord, un fail étrange el paraît en contradiction avec ce fail que dans toute lésion locale inflammatoire ou purulente survenant au cours d’une maladie infectieuse, on retrouve les mêmes germes que ceux de l'infeclion causale. En fait, il n'y a là qu'une dérogation apparente à la loi générale: si le pus recueilli au niveau de l’abcès de fixalion est stérile, cela ne prouve nullement que ce dernier n'a jamais contenu de germes, cela indique seulement, que, grâce à son pouvoir antiseplique considérable, la thérébentine les y a détruits.
« Les germes, attirés au niveau du « piège à microbes » qu'est l’abcès de fixation, seraient donc simplement Lués au fur et à mesure de leur arrivée. Tout abcès provoqué au cours d’une maladie infeclieuse avec Loule autre substance irrilante que la thérébentine est, au contraire, riche en germes. »
En résumé, d’après cette hypothèse qui est, d'ailleurs, la plus généralement admise, la stérilité du pus est due dans les abcès de fixation habituels aux propriétés antisepliques de l'essence de thérébentine. Il n’est donc pas élonnant que le pus soit riche en germes de l'infection causale si on à employé la quinine dont les propriétés anliseptiques sont beaucoup plus faibles et qui empêche l’afflux des phagocytes au niveau du foyer.
Il existe. d’ailleurs, dans la littérature un nombre considérable d'observations qui montrent que le pus formé, à la suite d'un traumatisme ou d’une injection
(1) J. Cares. — Les abcès de fixation (ConsullationsMédicales Françaises).
médicamenteuse quelconque, au cours d’une maladie infectieuse, renferme le germe de l'infection.
Puisque le chlorhydrale de quinine à été ulilisé dans le but de provoquer des abcès de fixation, 1l est bien probable qu'un certain nombre d'abcès quiniques accidentels, stériles ou non, sont dus au même mécanisme. [Il faut alors admettre que le malade élail, au moment de l'injection, porteur d'une infeclion générale, parfois très atténuée : Lels les cas du docteur Schoull, tel peut-être le cas de Laveran.