CHAPITRE V
Caractère des cultures dans les milieux usuels.
Les caractères que nous venons de donner du bacille mesentericus vulqatus permettent sans doute de le distinguer des formes qui en approchent, mais pour le faire, il est nécessaire de faire une série d'observations assez délicates et longues.
Depuis quelques années, on emploie avantageusement pour isoler et reconnaître assez rapidement les unes des autres les bactéries, les cultures dans divers milieux, surtout sur les milieux solides. Car sur ces milieux on observe facilement les attributs particuliers, les signes caractéristiques de chaque colonie de bacilles.
Ces signes distinctifs des colonies pures, généralement facilement visibles à l’œil nu, permettentun diagnostic plus facile que celui que donne l'emploi du microscope, il est en tout cas entouré de moins de difficulté.
J'avoue que même à l'heure actuelle j'éprouve queique difficulté à distinguer au miroscope le bacille mesentericus vulgaris du bacilie subtilis ou du fhyriotrix tenuis, tandis qu'une culture faite sur de la gélatine nutritive lève presque tous mes doutes.
Aussi donnerai-je ici les caractères de ce bacille sur les principaux milieux, sans m'inquiéter pour le présent des produits qu'il forme dans ces milieux.
Cultivé sur la gélatine nutritive étendue en plaque, le bacille mesentericus vulgatus forme au bout de 2% heures, si la culture est faite à une température comprise entre 18° et 20° centigrades, une petite tache blanche, opaque, arrondie, s’élevant fort peu au-dessus de la gélatine; au bout de quarante-huit heures, la tache blanche s'est entourée d'une zone plus claire presque transparente formée de la
gélatine Jiquéfiée et de filaments du bacille; des bords de cette zonenettement découpéspartent, commeune auréole, un grand nombre de fins filaments qui suivent la direction des rayons et donnent à la tache un aspect fort caractéristique. Les jours suivants les colonies s'étendent beaucoup en conservant le même aspect, et si elles sont un peu nombreuses, en trois ou quatre jours elles ont envahi toute la plaque.
Ensemencé par piqûre dans un cylindre de gélatine nutritive à 10 p. 100, ce micro-organisme se développe très rapidement, il forme en 48 heures dans la gélatine un fort élégant entonnoir, qui s'étend jusqu’à la partie inférieure de la piqûre; cet entonnoir est rempli par de la gélatine liquéfiée un peu blanchâtre, contenant à son centre, le long de la ligne d’ensemencement, des grumeaux plus opaques et plus denses : ces grumeaux se remarquent surtout dans le fond de l’entonnoir.
Le 4° jour, l’entonnoir a disparu, car la gélatine est ramollie dans toute l’étendue qui a été traversée par l’aiguille d’ensemencement : la gélatine ramollie est toujours blanchâtre et contient encore des grumeaux opaques; à sa surface, on voit une belle membrane plissée d'un aspect crémeux. Les jours suivants rien n'est changé dans l'aspect de la culture,
Fig. 10. — Tube de gélatine peptonisée ensemencé par piqûre avec le bacille de la pomme de terre;
a, entonnoir formé par la gélatine liquéfiée, b, grumeaux blancs opaques formés par des filaments
sauf que la partie non ramollie de la gélatine disparaît petit à petit.
Cultivé sur la gélose nutritive si l’ensemencement a été fait à l’aide d’une aiguille de platine traînée à la surface, et
du bacille. Dent À N que le tube ait été maintenu à une tem-
pérature de 36-38° il se développe une série de colonies blanchâtres arrondies à bords festonnés, les dentelures des bords se retrouvent même sur les plus petites colonies. Beaucoup de colonies ont, dans ce court espace de temps, atteint presque 1 centimètre de diamètre et sont
confondues par leurs bords, elles forment un très léger relief à la surface de la gélose. Le lendemain les colonies couvrent toute la surface de la gélose d’une pellicule blanchâtre, opaque, finement chagrinée; lorsqu'on essaye de dissocier la pellicule avec une aiguille de platine, on éprouve une certaine difficulté à la détacher ; un fragment placé dans une goutte d’eau sur une lame de verre s'étale mal, forme autour de l'aiguille une masse visqueuse qui se laisse étirer en longs filaments.
La pelliculene s'étend plus sur la gélose qu’on a dénudée de la culture, pour le présent, nous nous bornerons à enregistrer le fait sans chercher si c’est parce que le bacille a enlevé à la gélose nutritive des matériaux nécessaires à sa nutrition ou y a ajouté une substance qui lui est nuisible.
Ensemencé dans du bouillon de veau neutralisé peptonisé ou non, le micro-organisme forme, en quarante-huit heures, une belle membrane à la surface du liquide. Durant les premières heures de l’ensemencement, le bouillon est trouble; vers la vingtième environ, la culture étant faite entre 36 et 38°, la membrane commence à apparaître. Elle est d’abord très mince et lisse, elle épaissit rapidement et en même temps se plisse fortement, les plis sont excessivement nombreux. À la quarante-huitième heure elle est blanchâtre; les jours suivants elle augmente d’épaisseur, les plis s'accusent de plus en plus, si bien que vers le huitième jour son aspect rappelle les cavités cardiaques, les plus grosses travées formées par les plis sont brunâtres, les petites jaunâtres. Outre [es travées, on aperçoit de gros mamelons.
A mesure que la membrane se forme à la surface, le bouillon, qui était trouble, s’éclaireit de plus en plus et devient complètement transparent vers la vingt-quatrième ou vingt-sixième heure; vers le huitième jour ilest légèrement brun.
La membrane ou zooglée de la surface tombe alors au fond du ballon; si on le laisse à l’étuve, le bouillon brunit de plus en plus, les micro-organismes réunis dans le fond restent blanchâtres, adhèrent fortement entre eux, de sorte que si on remue le ballon, ils se déplacent tous ensemble comme le ferait une goutte d'huile.
Le bacille mesentericus vulqatus se cultive très bien dans le bouillon de veau acidifié au 1/2000° par l'acide chlorhydrique et pendant un si grand nombre de générations successives qu'il n’y a pas lieu de penser que les milieux faiblement acides lui soient très défavorables. La membrane qu'il forme à sa surface est moins plissée et d'une couleur plus claire que celle qu'il avait dans le bouillon neutre.
Ensemencé dans du bouillon de veau additionné de 2 à 5 0/0 de sucre de raisin, la membrane ou zooglée qui se forme à la surface est plus finement plissée que celle qui se développe sur le bouillon ordinaire; en même temps elle est plus blanche, et du moins pendant les quatre ou cinq premiers jours on dirait qu'elle a été saupoudrée avec de la farine de r1z.
Ensemencé dans du bouillon de veau additionné de 10 0/0 de gélatine, ce micro-organisme forme à la surface, en quarante-huit heures environ, une belle membrane, qui cependant n’est jamais aussi aréolaire que celle qui se développe sur le bouillon de veau, mais a presque le même aspect, sauf qu'elle devient, au bout d’une dizaine de jours de culture, jaunâtre au lieu de brun jaunâtre; comme nous l'avons dit, il enlève à la gélatine Le pouvoir de se solidifier.
Dans le bouillon additionné de 10 à 15 0/0 de sucre (saccharose) le bacille mesentericus se développe très bien, il ne forme pas une membrane épaisse comme sur le bouillon ordinaire, mais le trouble fortement. A la surface du liquide on voit apparaître une membrane mince, nullement plissée, qui persiste pendant une dizaine de jours ainsi que le trouble du bouillon. Ce n’est qu’au bout de ce temps que le bouillon commence à s'éclaircir et en même temps la membrane à devenir plus épaisse par place.
Le bouillon ne devient absolument clair que vers le quinzième ou vingtième jour, il ne brunit que vers le trentième ou trente-cinquième jour; pendant tout Le temps de la culture, mème lorsqu'elle est trouble, il est impossible de percevoir la moindre odeur.
Sur les pommes de terre stérilisées par la méthode de R. Koch, ou plus simplement en stérilisant sous une
cloche à l’autoclave des tranches plus ou moins épaisses de ce tubercule, le bacille mesentericus vulqatus se développe d’une façon absolument caractéristique. Au bout de 24 heures si l'ensemencement a été fait, même par une simple piqûre à la surface de la tranche, on le voit former une zone d'une grande étendue variant entre 1 et 3 centimètres de diamètre, la culture étant faite à 36°-38°. La culture qui est à la surface de la pomme de terre est d’un blanc grisâtre, très plissée, et souvent on aperçoit à sa surface de petites gouttelettes d’eau. Cette culture adhère fortement au tissu sous-jacent de la pomme de terre, si on essaye de la soulever on n’y réussit pas. La substance gélatineuse qui entoure les bacilles est très développée dans ces cultures.
Généralement quarante-huit heures après l’ensemencement la culture couvre toute la surface de la pomme de terre. Les plissements de la zooglée sont plus accusés, sa couleur reste la même qu’à la vingt-quatrième heure.
Vers le quatrième jour la culture perd sa couleur blanc grisâtre pour brunir légèrement; en même temps, les plis de la zooglée deviennent moins nets, les saillies et les creux tendent à prendre le même niveau, elle revèt en même temps un aspect plus humide.
Vers Le sixième jour, la surface de la culture est brun sale, les saillies et les creux n'existent pour ainsi dire plus, elle a un aspect très humide, je ne puis que comparer son aspect à celui d’une couche assez épaisse de crème de chocolat.
La culture ne pénètre pas profondément-dans le tissu de la pomme de terre, si on examine une coupe transversale on voit qu’elle n’a pas dépassé les trois ou quatre premiers millimètres. La couleur brune qu'offre la culture n’a pas non plus pénétré davantage.
L’amidon de la pomme de terre est transformé rapidement en glycose; dès la vingt-quatrième heure, mais plus abondamment après la quarante-huitième heure, si on racle la surface de la pomme de terre en dessous de la culture, on obtient, en faisant bouillir le produit du raclage avec de la liqueur de Fehling, un abondant précipité d'oxyde de cuivre.
Sans grande espérance de succès, j'ai essayé de cultiver le bacille mesentericus vulgatus sur des tranches de pommes de terre crues et, à mon grand étonnement, je dois le dire, j'ai constaté qu'il s’y cultivait mieux que sur
les pommes de terre cuites; de plus, cette tentative dont + je n’attendais pas grand'chose m'amena à trouver plusieurs
faits intéressants dont je parlerai plus loin.
Ce bacille se cultive sur toutes les pommes de terre crues, qu’elles soient de fin de saison ou nouvelles, cependant les pommes de terre nouvelles, riches en protoplasma, lui sont surtout favorables.
Souvent au bout de vingt-quatre heures, même si le point d’ensemencement est une simple piqûre, il forme une zooglée ayant entre 2 et 4 centimètres de diamètre; cette zooglée se présente sous la forme d’une membrane semi-transparente, fortement plissée, plus fortement que sur les pommes de terre cuites ; à la quarantehuitième heure, si la culture n’a pas couvert toute la surface de la section dès la vingt-quatrième, elle est toujours envahie par la zooglée, qui offre le mème aspect qu'à la vingt-quatrième heure, sauf en ce que les plis sont plus accusés.
Le quatrième jour la membrane devient d'un brun sale, les saillies et les creux sont moins accusés, elle offre un aspect humide très marqué. La pomme de terre est si ramollie qu'elle s'écrase si on la presse même légèrement entre les doigts. Sur une coupe, on constate que dans presque toute son épaisseur le parenchyme du tubereule a perdu en même temps que sa consistance sa couleur blane jaunâtre et qu'il est devenu d'un brun sale, humide.
Les jours suivants, la membrane que forme la culture brunit encore, les saillies disparaissent complètement, la pomme de terre s’aflaisse si l'air de la cloche est assez humide pour qu’elle ne se dessèche pas.
Parmi les ferments des matières albuminoïdes décrits par M. Duclaux, il s'en trouve un qui a particulièrement attiré notre attention, c’est le {yrothrix tenuis, à cause des
nombreux points de ressemblance qu'il présente avec le bacille mesentericus vulgatus.
Ensemencé dans du lait exposé en grande surface, ce microbe se développe sous la forme de petits bâtonnets grêles, cylindriques, très légèrement granuleux dans leur intérieur, ayant 0 y 6 de largeur et une longueur variable pouvant descendre jusqu’à 3 . Quand il se segmente, on observe fréquemment un coude sur la ligne de jonction. Lorsque plusieurs articles sont réunis en chaîne, ils se meuvent, mais le mouvement est plus saccadé et plus lent que lorsqu'ils ne le sont pas.
Le bâtonnet peut s'allonger beaucoup sans se segmenter, et donner des fils dont la longueur égale 2 ou 300 fois la largeur. Dans le bouillon de Liebig, ces fils flottent à l'intérieur du liquide et donnent en quelques heures des flocons visibles à l'œil nu. Dans le lait ils se réunissent à la surface; en s'enchevètrant ils y forment une pellicule plissée qui n’est jamais très solide. Car les bâtonnets sy divisent rapidement en bâtonnets et dans chacun naïît une spore ovoïde. Le lait sous l'influence de ce bacille subit les modifications suivantes. D'abord il se coagule, mais le coagulum est plus mou que celui qui se forme sous l’influence de la présure de veau. Il se dissout peu à peu en commençant par les couches supérieures et se transforme en unliquide opalescent.
Il sécrète donc une présure et une caséase. Le lait dans lequel ce microbe a été cultivé, mis en contact avec du lait, encoagule 120 volumes. Il dissout également le coaguhi formé.
Le lait dans lequel on à cultivé ce microbe contient en quelques jours beaucoup de diastases. Mais elles disparaissent plus tard, même si on les a séparées des microbes à l’aide d’une filtration à travers un vase poreux.
Le liquide qui fut du lait en vieillissant devient un peu gélatineux, M. Duclaux croit qu'on doit l’attribuer à la production, aux dépens de la matière albuminoïde, d'une sorte de gélatine qui empâte le tout. C'est à ce moment où le liquide est le plus riche en caséase, la présure peut avoir disparu.
Le tyrothrix tenuis ne se développe pas dans lacide
ViGnar. — Bactériacées. 3
carbonique, mais si peu qu'il soit mélangé à de l’oxygène il se développe.
Le microbe respecte le sucre de lait, il n'attaque pas non plus la glycérine, le lactate de chaux ou le glucose. Il vit péniblement dans le petit lait et l’urine.
Il se développe dans la caséine précipitée, remise en suspension dans de l’eau additionnée de sels minéraux. Il laredissout et la transforme. Cette redissolution de la caséine est due à une caséase; elle redissout également la fibrine et l’albumine coagulée. Elle est sans action sur l’urée, elle n'intervertit pas non plus le sucre.
La résistance de ce microbe à la chaleur est grande : dans un liquide neutre il résiste à 90° et 95°, lorsque le liquide est alcalin, il peut résister à 100°. En spores dans un liquide alcalin, il résiste à 115°. C’est entre 25° et 35° que son développement est le plus rapide.
Comme on le voit par le court résumé que je viens de faire des travaux de M. Duclaux sur le {yrothrix tenuis, ce micro-organisme présente de nombreux points de ressemblance avec le bacille mesentericus vulqatus; comme je pensais qu'il était peut-être lemême et que les différences qu'on voitentre ces deux micro-organismes pouvaient bien tenir à ce que nous n'avions pas expérimenté exactement dans les mêmes conditions, je me suis adressé à M. Duclaux
pour qu'il eût la bonté de me donner un échantillon de
tyrothrix tenuis, afin que je pusse faire des études comparatives en le cultivant dans divers milieux comparativement au bacille m#esentericus vulgatus. M. Duclaux, avec la plus grande amabilité, se rendit à mon désir et en même temps m'avertit que quoiquil ressemblät beaucoup au Heubacillus et au bacille subtilis, il avait acquis la conviction qu'il n’était pas le mème.
Je fis une série de cultures comparatives, et de l’ensemble de mes observations, que je ne puis rapporter au long ici, jai acquis la conviction que le {yrothrir tenuis et le mesentericus vulgatus ne sont pas le même micro-organisme, quoiqu'ils soient très voisins l’un de de l’autre et se rapprochent par beaucoup de leurs propriétés.
Le tyrothrir tenuis est généralement plus volumineux que le #esentericus vulgatus; dans le bouillon de Liebig
ce dernier ne forme jamais de flocons comme Le premier ; la pellicule plissée formée par les deux à la surface du bouillon est presque semblable, cependant celle du tyrothrix tenus est moins plissée que celle que forme le mesentericus, enfinle fyrothrit tenus cultivé pendant longtemps n'amène jamais une coloration aussi foncée de ces milieux de cultures que le B. mesentericus vulgaris. — Cultivés tous Les deux dans le lait, le #yrothrix tenuis ne présente pas d'aussi fortes différences dans la longueur de ses articles que le bacille mesentericus vulgatus, bts le dernier est toujours
immobile.
Cependant je ne saurais trop le répéter, ces deux bacilles sont très voisins l’un de l’autre, et quoique je pense qu'ils soient différents, ce n’est qu'avec la plus grande réserve que je me prononce dans ce sens.