CHAPITRE Il
La multiplicité et la gravité des complications des brülures électriques que nous venons de passer en revue nous rend tout naturellement beaucoup moins optimiste à leur sujet que ceux qui, avant nous, ont proclamé la bénignité relative et presque constante de ces brûlures.
Nous ne dirons pas, avec Oliveira Néry, que l'étendue des brûlures électriques est limitée et qu'elle supprime par là « ce facteur de gravité, si important pour les brülures causées par les agents ordinaires ». Nous avons vu que les brûlures, même restreintes en apparence, pouvaient s'accompagner de complications sérieuses ; et, tout en tenant compte du siège, de l'étendue et de la profondeur immédiats des lésions, nous attacherons plus d'importance pronostique à l'évolution de ces lésions el aux réactions biologiques qui les accompagnent, qu'à leur aspect premier.
Néanmoins, pour la commodité de l'exposé, nous garderons cette nième division que nous avons adoptée, lors de l'étude de la symptomatologie des brûlures électriques, et nous nous occuperons tout d'abord des brûlures
dites superficielles, et ensuite des brûlures profondes,
rh —
Nous tenons à rappeler en passant que la brülure électrique joue un rôle prophylactique immédiat vis-à-vis des accidents mortels, en ce sens que, par sa seule présence, elle peut éviter la mort à l’accidenté ; ce qui n'empêche pas du reste qu'elle peut l'occasionner plus tard par les complications qu'elle engendre secondairement. Nous avons vu, en effet, qu'une intensité de 4 à 6 ampères, nécessaire et suffisante pour produire la brülure électrique, était de beaucoup supérieure à l'intensité suffisante pour provoquer la mort.
Les brûlures superficielles comportent évidemment un pronostic plus bénin. Mais cela ne veut pas dire qu'il le soit toujours.
I y à tout d'abord à envisager la commotion, le choc psychique et les différents accidents nerveux d'origine centrale qui sont toujours possibles, en dehors de toute lésion locale sérieuse. Que d'habitude ils ne soient pas de longue durée : c'est exact. Mais nous avons vu dans le chapitre précédent avec quelle facilité névroses traumaliques et hyYstéro-traumalisme se greffaient sur semblable terrain. Et alors, une lésion, qui de prime abord n'aurait nullement retenu l'attention, peut devenir dans la suite, pour celui qui en est porteur, la cause de désordres sérieux qui modifieront profondément le pronostic du début,
Nous ne ferons que rappeler ce cas d'ictère franc survenu quinze jours après l'accident chez l'ouvrier observé par le D’ Sogniès. Et cependant il n'y avait eu que simple commotion par contact avec un conducteur de 550 volts, CE la lésion locale était à peine visible. La faligue, les lroubles digestifs et lictère qui se succédèrent dans les
JOUrS qui suivirent l'accident, obligèrent l’ouvrier à
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observer un repos prolongé, el cela contre toutes prévisions.
Les douleurs, le tremblement, lengourdissement des imefnbres touchés, l'asthénie plus ou moins générale qui persistent parfois si longtemps, doivent également entrer en ligne de comple.
Maintenant, au point de vue de la lésion locale, en admettant qu'il n'\ ait aucun trouble d'ordre général, peut-on se fier à la bénignité de son aspect ?
I n'y à pas souvent suppuration dans ces petites lésions superficielles, c'est un fait : mais que de temps ces escharres mettent à s'éliminer ? Nous avons rapporté dans nos observations V et VI comment avaient évolué des lésions superficielles de la main ; plus d'un mois après l'accident, les escharres, creuses et sèches, s'éliminaient toujours par couches successives. Nous ne voulons pas dire par là qu'il y ait eu entrave sérieuse au travail de ces ouvriers, mais ce que nous cherchons à démontrer, c’est la lenteur remarquable avec laquelle ces lésions s’acheminent vers la guérison complète, malgré leur « asepsie » et leur bénignité apparente.
Les brûlures profondes, elles, Hireront leur gravité, et des accidents généraux, nerveux ou toxiques qui peuvent, comme nous l'avons vu, accompagner toute brülure électrique, et de la lésion elle-même, où muscles, tendons, nerfs et même squelette peuvent être intéressés.
Les accidents nerveux sont en quelque sorte proportionnés à la lésion ; nous voulons dire, que toutes choses égales d'ailleurs, leur apparition sera plus fréquente avec les brülures graves qu'avec les brûlures légères. Car là
interviennent comme facteurs l'intensité du courant et
la durée du contact, facteurs qui conditionnent aussi la gravité de la lésion locale.
Nous signalerons les paralysies, les secousses convulsives, le tremblement, le vertige, l'asthénie, les phénomènes d'anesthésie, les névrites avec tous leurs méfaits (douleurs et troubles trophiques) comme obligeant à des TÉSeTves sérieuses.
Nous signalerons également combien les complications ‘infectieuses, qu'il s'agisse d'infection banale, ou d’infecüon spécifique surajoutée (comme dans les deux cas de létanos rapportés dans nos observations VIE et VII, assombrissent le pronostic fonctionnel et même vital. Il faudra tenir compte des séquelles plus ou moins graves dues à l’intoxication ou à l’auto-intoxication de l’organisme, qui, si elles n’entraînent pas la mort, peuvent certainement laisser des lésidns chroniques chez le sujet qui en est atteint (lésions rénales ou hépatiques).
Enfin, localement, la perte de substance qui résulte lant de l'action du courant elle-même que de celle des différents processus destructifs surajoutés (infection, troubles trophiques), en déterminant des rétractions cicatricielles, des déformations articulaires, des attitudes vicieuses, diminue toujours sérieusement la valeur fonctionnelle du membre intéressé. Heureux encore quand on n'est pas obligé de recourir à des interventions mutilanles, soit pour éviter l'extension d’un processus infectieux, soit pour enlever un segment de membre, non seulement inutile, mais douloureux ou dangereux en tant que foyer de toxines et d'infection.
Gest ainsi qu'on dut amputer l'index et l’'annulaire dans le cas de Mauclaire, les deux bras dans celui de
Caillaud, Le bras gauche et les deux jambes dans celui
de Bazy, l'avant-bras dans le cas de Garçot, les deux avant-bras dans celui de Lasserre et Rocher (obs. VIP, l'avant-bras dans celui d'Hamant et Cornu, la jambe dans notre obs. IF: qu'on dut désarticuler l'épaule dans le cas de Lasserre et Rocher (obs..VTID,
Souvent aussi on doit trépaner, soit pour rechercher un abcès cérébral, soit pour débarrasser la lésion de tous les débris en voie d'élimination : intervention toujours sérieuse (obs. IF et IV).
Si, à tout cela, nous ajoutons encore l'apparition possible de l'hystérotraumatisme et de la neurasthénie traumatique, notre pronostic s'assombrira de plus en plus, car, comme nous l'avons dit, l’électrothérapie, si efficace d'habitude dans les cas d'hystérie traumatique banale, risque de produire ici des effets désastreux. Comme le dit Cayla, la crainte de l'électricité est parfois si grande, que l'on à vu des accidentés abandonner leur première profession pour une autre beaucoup plus pénible et moins rémunératrice.
Et, tous ces facteurs de gravité pronostique envisagés, nous en arrivons à nous demander quelle conduite nous devrons tenir lorsqu'il s'agira de l'application de la loi du Q avril 1898 sur les accidents du travail. Car, dans l'immense majorité des cas, c'est bien d'accidents de travail qu'il s'agit.
Dans le cas de lésions primitivement bénignes, parfois insignifiantes en apparence, en raison de la fatigue el des troubles subjectifs si fréquents, il y a lieu d'accorder un repos suffisant, chaque fois que l'ouvrier le désir ; et cela surtout pour attendre la disparition des troubles généraux, qui risqueraient de persister, si on obli-
geait à une reprise rapide du travail.
rt —
Par contre, comme l'évolution des lésions est très lente, et qu'une lésion en apparence limitée au début peut entraîner, au cours de son évolution anatomique vers la cicatrisation, l'apparition de troubles divers, notamment d'origine névropathique : il y aura avantage à fixer rapidement la consolidation par une évaluation libérale de l'incapacité fonctionnelle, dès que l'état local et général seront assez améliorés. Il suffira d'indiquer Ja possibilité d’une modification de l'état ouvrier, susceptible d'entraîner une revision dans le délai légal de trois
ans,