OBSERVATION III. — E. RAMEL
(Extrait du Bulletin de la Société Française de Dermatologie et de Syphiligraphie. N° 4, Avril 1935)
Albert T…, célibataire, 36 ans, agriculteur. Le patient a toujours vécu dans la campagne vaudoise. Nous relevons dans les antécédents familiaux : père mort à 53 ans de pneumonie. La mère décédée d’hémorragie cérébrale à 60 ans. Deux sœurs et un frère sont en bonne santé.
Antécédents personnels. — Le patient n’a jamais eu de maladie grave. Exempté de service militaire pour insuffisance du thorax. Il y a un mois, sans raison apparente, le patient est brusquement atteint de diarrhée et les selles molles et fréquentes sont enrobées de sang. Il consulte à trois reprises son médecin habituel, qui le traite par des suppositoires et des poudres anti-diarrhéiques, mais sans succès. Dès la première visite médicale, survenue une semaine environ après le début des malaises intestinaux, le praticien constate une lésion érythémato-ulcéreuse située dans le pli de laine droite. D’autres efflorescences s’ajoutent à la précédente,
tout d’abord sur les extrémités inférieures, puis se localisant même sur la langue et les lèvres. Constatant l'extension de ce syndrome cutané lors de son troisième examen, le médecin traitant nous adresse le patient le 28 mars 1932, à la clinique dermatologique de Lausanne, avec le diagnostic d’impétigo fébrile.
Status général. — Patient de taille moyenne, très amaigri (poids 48 kilos). Il se sent las et affaibli. Son visage marque l'anxiété ; on note une dyspnée d'effort.
Examen somatique général. — Poumons, sonorité vésiculaite diminuée, surtout du côté droit ; la respiration paraît un peu soufflée. On ne perçoit ni râles, ni bruits surajoutés. Cœur : limite normale, les bruits sont réguliers, rapides, bien frappés. Abdomen : défense abdominale diffuse. Les parois sont cependant indolores et révèlent partout une sonorité normale à la percussion. Le foie, ni la rate, ne sont palpables. Ils ne paraissent pas agrandis à la percussion. Organes génitaux externes sans particularités. Les ganglions inguinaux sont normaux. Les autres groupes ganglionnaires (axillaires, épitrochléens, cervicaux-occipitaux) ne montrent pas non plus d’altération. Les urines, troubles, de réaction acide, ne contiennent ni albumine ni sucre.
Status cutané. — On constate sur les bras, les jambes et sur le menton, une éruption disséminée comportant deux types de lésions : les unes rappellent de grosses pustules de variole, tandis que les autres font penser aux efflorescences de l’impétigo streptococcique en voie d’assèchement. Ce sont des lésions nummulaires, soulevant l’épiderme par un exsudat muco-purulent, grisâtre et pourvu au centre d’une croûtelle mélicérique, encerclée d’un bourrelet bulleux. Dans un pli de l’aine droite, parallèle au Poupart, un travers de doigt environ au-dessus de celui-ci, est une lésion mesurant 3 cm. 7 sur 1 cm. 2, de caractère érithémato-bulleux. L’épiderme est soulevé par le même enduit grisâtre muco-purulent. Son décollement est limité à la périphérie par un bourrelet rouge sombre, nettement surélevé. La base de la lésion est nettement infiltrée et un peu indurée. L’efflorescence,
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dans son ensemble, est douloureuse à ia palpation. Dans la région inguino-scrotale gauche, on constate une lésion analogue, des dimensions d’une grande amande. Tout autour de l'anus, on note 20 à 30 lésions ulcéro-pustuleuses aux difiérents stades de leur évolution. Les plus récentes présentent l'aspect de grosses pustules varioliformes déjà indiquées, tandis que les autres ont les caractères d’une ulcération franche aux bords sous-minés, dont le fond est constitué par un tissu saignottant et sanieux, enduit d’une sécrétion filante muco-purulente. Ces efflorescences lenticulaires, surtout nombreuses sur la marge anale, se dispersent dans tous les sens à la périphérie de celle-ci. Elles paraissent, d’autre part, envahir le rectum, car le patient accuse un ténesme rectal si douloureux qu’il redoute d’aller à la garde-robe. Une ulcération étendue, sanguinolente, masquée par une croûte fuligineuse, occupe la moitié gauche de la lèvre inférieure. Elle est située essentiellement sur la portion cutanée, mais déborde sur la face muqueuse. On note, en outre, sur le bord gauche de la langue, près de l’extrémité, une lésion lenticulaire, localisée en grande partie sur la face dorsale et constituée par une perte de substance, aux bords irrégulièrement découpés et un peu sous-minés. Le fond de l’ulcère est gris, sale, imprégné d’une sécrétion sanieuse. Le reste de la surface dorsale de la langue, d’ailleurs, est recouvert d’un enduit blanchâtre, humide, d’odeur fétide. L’impression clinique, produite par ces lésions ulcéro-croûteuses, à disposition à peu près symétrique, était étrange et bien propre à nous déconcerter. Nous avons d’abord pensé à une lues maligne, du fait du caractère nécrotique des lésions et de leur retentissement apparent sur l’état général, médiocre, du sujet. En outre, les nombreuses lésions nécrotiques et ulcéreuses, dispersées sur le pourtour de la marge anale et le périnée, présentaient une analogie si grande avec les manifestations secondaires de la syphilis, qu’il était légitime de se demander si celles-ci n'étaient pas en cause. C'était envisager, par là même, la possibilité d'un chancre rectal, car nous ne trouvions aucune porte d’entrée sur les organes génitaux externes susceptible d'expliquer cette infection syphilitique éventuelle, Cette supposition, d’ailleurs, ne nous a pas arrêté