‹ Contribution à l'Étude des Différentes Formes de Pseudo-ParasitismeChapitre 8 sur 13 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Pseudo-parasites d’origine végétale

Nombreux sont encore les médecins qui prennent pour des parasites des achaines de fraises, des grains de raisins, des pulpes d'orange. Avant l'application rigoureuse des méthodes de recherche microscopique des erreurs innombrables se produisirent.

Nous avons sous les yeux, grâce à l'extrême obligeance de M. le professeur Guiart un travail de Charles Sultzer, prosecteur à l’École spéciale de médecine de Strasbourg en 1801, ayant pour titre « Dissertation sur un ver intestinal nouvellement découvert et décrit sous le nom de « bicorne rude ».

Il s'agissait d’une jeune fille de 26 ans, nerveuse et de complexion délicate qui, depuis 2 ou 3 ans présentait des coliques assez fortes, avec douleurs vives et fréquentes dans l’hypocondre gauche. « Le 20 thermidor an VIIT elle fut atteinte d’une esquinancie, qui, dans l’espace d’une dizaine de jours céda à l'usage de la limonade, de la crème detartre et des lavements de mauve

NaGee fréquemment répétés. Le huitième jour de la maladie, elle prit un purgatif composé de manne et de sel de Glauber qui lui fit rendre pendant deux jours un nombre prodigieux d’animalcules. »

Ces nouveaux vers qu'aucun naturaliste n'a encore montrés, Sultzer en expose la conformation avec force détails. Les organes’ sont minutieusement décrits, et deux planches en couleurs sont adjointes au travail. Laënnec, l’illustre Laënnec fait ressortir que le « bicorne rude » offre de très grands rapports avec les vers vésiculaires. Pour lui il s'agissait d’un kyste situé dans l'hypocondre gauche, kyste rempli de ces vers, et qui se serait ouvert dans l'intestin. Zeder, Brera, Rudolphi admirent son existence. Bremser enfin osa dire que l'on avait probablement affaire à un pseudo-helminthe ou plutôt à une graine. Les docteurs Lesauvage de Caen et Eschrict de Copenhague ayant observé des corps analogues, on reconnut que les fameux «bicorne rude » de Sultzer n'étaient autre chose que des ovaires de mürier encore couronnés de leurs styles, ingérés sans doute par la malade comme purgatif.

De nombreux fruits peuvent, comme nous l'avons déjà dit, donner l'illusion de parasites, lorsqu'on examine les selles.

La fraise, est on le sait, constituée par un réceptacle charnu recouvert de petits fruits ou achaines qui ne se digèrent pas. On peut donc expulser en même temps des milliers de ces petits fruits, que l'on pourra prendre pour des entozoaires.

Stiebel décrivit en 1817 sous le nom de « diacanthus polycephalus » un parasite bizarre rendu par un petit

bone garçon du Mans dont les douleurs épigastriques cessèrent après l'expulsion de ce corps, dur, ramifié, entouré de mucosités. Ce corps décrit par Stiebel comme pourvu de tentacules, de lèvres munies de crochets et de trompes rétractiles fut reconnu par Rudolphi comme étant un fragment de grappe de raisin. La pulpe d’orange est souvent la cause d'erreurs grossières, on la trouve dans les feces, sous formes de grandes vésicules oblongues, assez résistantes et transparentes. Des médecins et des pharmaciens les prennent fréquemment pour des hydatides ou des œufs de parasites. Cruvelhier, le grand anatomiste commit cette erreur.

Un médecin des environs de Paris apporta un jour à M. le D' Guiart des poils d'orange trouvés dans les matières fécales d’un enfant au sein et qu’il croyait être des vésicules d’hydatide; furieux, il refusa de croire M. Guiart, lorsque celui-ci lui affirma la véritable nature de ces parasites. Ayant été tout de même interroger la mère de l’enfant, il revint quelques jours après et fit des excuses à M. Guiart : la mère gavait littéralement son enfant d’oranges.

Deux autres cas à peu près semblables se trouvent dans la collection du professeur Guiart : dans le premier (1910) les fragments de pulpe d'orange ont été pris pour des ankylostomes; dans le second (1912, cas du Dr Drivon) pour des douves.

Nous connaissons tous l’histoire de cet élève de Moquin-Tandon qui, à l'examen microscopique, prit des spores de truffes trouvés dans ses selles pour des œufs d’ascaris lombricoïde.

L'erreur suivante se produit aussi :

Des grains de pollen (de conifères surtout) peuvent,

soit pénétrer dans le tube digestif et être retrouvés dans les matières fécales, soit entrer dans le laboratoire et venir se déposer sur les lamelles des préparations; il faut donc essuyer soigneusement une lamelle avant de s'en servir. Le professeur Thierfelder, trouvant ces corps dans du pus d’abcès périnéphrénique et dans une urine hématurique, crut en la présence de parasites du rein. Von Linstow, parasitologue très connu, prit des spores de lycopode pour des œufs de strongle géant. M. le professeur Guiart observa ces grains de pollen dans les matières fécales d’un malade du professeur Chauffart.

On porta un jour à un élève du professeur Moquin- Tandon plusieurs corps longs de deux à trois centimèetres, cylindriques, d’un blanc jaunâtre, rendus dans un vomissement par une jeune fille dont les douleurs continues disparurent après l'expulsion. A l'examen, l’étudiant crut découvrir un nouveau genre d’helminthes qu'il classa entre les ascaris etles oxyures. Moquin-Tandon voulut vérifier et reconnut.. des nervures de salade. Dans la collection de M. le professeur Guiart nous avons trouvé trois autres sortes de pseudo-parasites : d’abord, des cellules scléreuses de poire prises pour du sable intestinal et des œufs de parasite, en second lieu des nervures de céleri prises pour des tœnias, et enfin des filaments brunâtres trouvés dans les selles d’un enfant traité pour appendicite d’origine parasitaire. Ces filaments pris au microscope pour des petits cestodes sont assez fréquents chez les individus qui ont ingéré des bananes. (Marseille 1915, D' Van Gaver.) Le cas suivant va nous montrer d’une façon

saisissante le lien étroit qui devrait toujours exister entre la clinique et la parasitologie.

Observation, professeur BLANCHARD (cas de faux kyste hydatique).

Le 12 octobre 1895, le Dr L. R..., ancien interne des hôpitaux et actuellement l’un des praticiens les plus en vue de Paris, m’apportait de la part du professeur Dieulafoy dont il était alors l'assistant une préparation microscopique consistant en une coupe d’une membrane rendue par un malade de lhôpital Necker. « Nous pensons, me dit-il, qu'il s’agit d’un kyste hydatique du poumon et nous en voyons la preuve dans les crochets qui se montrent en abondance dans la préparation. » Cela dit, il me raconta l’histoire du malade. Celui-ci était depuis plusieurs mois sujet à une petite toux sèche, incessante, sans expectoration, ou s’accompagnant tout au plus de quelques gouttes de salive spumeuse. Le professeur Dieulafoy l’avait pris en observation. Il avait cru tout d’abord à de la tuberculose pulmonaire, mais le bacille spécifique faisait complètement défaut, l’auscultation et la percussion ne donnaient aucun signe certain. A force d'examiner le malade que cette toux incessante incommodait et qui avait légèrement maigri, on finit par penser à de la tuberculose miliaire.

Les choses duraient ainsi depuis plusieurs mois et ie diagnostic restait incertain, lorsqu'un jour, le malade, à la suite d’un accès de toux, rejette une membrane large comme l’ongle du pouce, après quoi la toux cesse complètement et d’une manière définitive.

Grand émoi à la clinique! On recueille Ia membrane, on l’examine, et on conclut à l’existence d’un kyste hydatique du poumon rompu dans les bronches et partiellement expectoré; les coupes pratiquées dans la membrane avaient confirmé sans hésitation possible le diagnostic, puisqu'elles présentaient en grand nombre les crochets que chacun sait être caractéristiques de l’hydatide. « Comme vous le voyez, me dit en concluant le Dr L. R.., le cas est des plus intéressants. M. Dieulafoy va en faire l’objet d’une de ses prochaines leçons cliniques. »

J'examinai donc la préparation qui m'était apportée, et je reconnus au premier coup d’œil qu’il ne s’agissait nullement

Pine

d’une membrane hydatique, mais bien d’une membrane végétale. Ce qu’on avait pris pour des crochets d’hydatide n’était pas autre chose que de longs poils développés sur des cellules épidermiques.

Mon interlocuteur avait apporté le reste de la membrane rejetée par le malade. Examinée à la loupe, elle présentait indubitablement le caractère d’une membrane végétale. Je fis le Dr L. R... témoin de ces constatations et je conclus à une erreur de diagnostic. « Il n’y a donc pas lieu, lui dis-je, d'envisager ce cas comme un exemple de kyste hydatique du poumon et encore moins de lui consacrer une leçon clinique. »

M. L. R... partit convaincu et rapporta mon opinion à son chef. Celui-ci n’en tint aucun compte; il fitsa leçon clinique et présenta son malade comme ayant évacué par une vomique un kyste hydatique du poumon; il insista sur les difficultés de diagnostic de ce cas remarquable et en analysa les symptômes avec sa virtuosité coutumière. Cette leçon est rapportée dans plusieurs éditions successives du « Manuel de Pathologie Interne » et s'y trouve donnée comme un exemple typique de kyste hydatique du poumon.

Le professeur Dieulafoy est mort depuis plusieurs années ; son œuvre appartient donc à la critique historique, et je ne crois pas manquer à sa mémoire en relevant l’erreur de diagnostic commise par lui dans les circonstances qui nous occupent. Je considère comme une obligation de corriger cette erreur et de dire aux médecins qui ont lu cette leçon queles signes cliniques du kyste hydatique du poumon ne sont point tels qu’ils s’y trouvent exposés.

Par la suite, je fis l'examen microscopique comparé de la membrane rejetée par le malade et d’une coupe de peau de pêche. Aucun doute ne subsista plus dans mon esprit. Il s’agissait, non d’une membrane de kyste hydatique, mais d’une pelure de pêche, pelure qui était venue se coller contre une amygdale ou contre l’un des piliers du voile du palais, et y était restée des mois jusqu’à ce qu’elle fut expulsée par un accès de toux. L’exploration de la gorge au laryngoscope, peut-être même à l’œil nu, aurait fait découvrir à coup sûr le corps du délit et aurait ainsi évité l'erreur de diagnostic qui fait l’objet de cette histoire.

Signalons, pour terminer, qu’on attribue aujourd’hui trop facilement de nombreuses maladies à des champignons découverts dans des préparations d'organes, de sécrétions, d’excréta de malades. On affirme que la maladie dont est atteint le sujet est due à la moisissure trouvée sur la lamelle, mais on n’a encore jamais pu reproduire ces maladies au moyen de ces soi-disant parasites.

Sans vouloir affirmer que tous les cas où l’on trouve des champignons sont des cas de pseudo-parasitisme, nous pensons, avec M. le professeur Guiart, que, très souvent, il en est ainsi et qu'il faut être toujours très prudent dans son diagnostic.

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