‹ Contribution à l'Étude des Eaux de Luchon: Recherche Expérimentale de leur Action au Cours des Phénomènes d'AnaphylaxieChapitre 20 sur 43 · III. — MALADIES DIATHÉSIQUES ET ANAPHYLAXIE · texte numérisé non relu

III. — MALADIES DIATHÉSIQUES ET ANAPHYLAXIE

La découverte de l’anaphylaxie par Ch. Richet et Portier en 1902 est venue orienter dans une direction nouvelle la pathogénie des maladies diathésiques. L’anaphylaxie est, on le sait, la sensibilité que confère vis-à-vis d’une substance déterminée l’absorption préalable d’une quantité inoffensive de cette même substance.

Billard le premier, puis Galup, Léri et d’autres auteurs pensèrent qu’on pourrait peut-être rapprocher des accidents de l’anaphylaxie expérimentale certaines manifestations de la diathèse neuro-arthritique.

L’asthme fut la première maladie que l’on rattacha à l’anaphylaxie, et il serait trop long de passer seulement en revue toutes les observations typiques qui ont vu le jour à ce sujet. Rappelons la célèbre observation de Trousseau : Une dame asthmatique depuis l’âge de dix ans, n’avait jamais pu se trouver dans un endroit où l’on remuaïit de la paille de maïs sans être immédiatement prise de ses accès. Il y avait cinq à six ans qu'elle n’avait pas éprouvé la plus petite atteinte de son mal, lorsque, pendant un voyage qu’elle faisait à Luchon, elle eût une nouvelle attaque au moment où elle se trouvait dans la chambre où l’on préparait la paillasse du lit de ses enfants, paillasse faite avec de la paille de maïs.

Le Professeur Widal a rapporté le cas d’une malade qui, chaque fois qu’elle respirait l’odeur des roses, avait une crise d’asthme. Le même phénomène

se produisait chez un autre malade, toutes les fois qu’il pénétrait dans une étable à moutons.

L’hydrorrhée nasale, le coryza spasmodique doivent être rattachés également à l’anaphylaxie. Il en est de même de certaines dermatoses, telles que l’urticaire, l’eczéma, que certains sujets voient apparaître régulièrement après l’ingestion de substances toujours les mêmes : moules, fraises, œufs, chocolat... etc. — de certaines dermites professionnelles — de la migraine. Il est démontré aujourd’hui, d’une façon indiscutable, que ce sont là des affections d’ordre anaphylactique, et nous n’avons pas à y revenir.

Allant plus loin même, certains auteurs : Billard, Galup, Meillère, Béal, A. Léri, ont considéré l’arthritisme comme diathèse d’anaphylaxie. Pour Galup et Léri, la scrofule serait une diathèse à la fois d’anaphylaxie et d’immunité. Les choses se passeraient de la façon suivante : « Sous l'influence de l’introduction de poisons et de microbes divers, l’organisme s’intoxique et s’infecte : ce sont leÿ maladies ou, héréditairement, les dystrophies. Mais, en même temps, dans un but de protection de l'individu et de l’espèce, il réagit aux atteintes et se met dans un état de défense particulier, qu’on peut, avec Von Pirquet, appeler « état d'allergie ». Lors des attaques ultérieures, cet état de défense se traduit par des réactions diverses : réactions d’anaphylaxie et d’immunité. Or, ces réactions, surtout la première, défensives par leur nature, peuvent être pathologiques par leurs conséquences ; ce sont alors les diathèses. » (Galup.)

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Quoi qu’il en soit de ces hypothèses, un fait est certain : c’est que, au cours de la vie, notre organisme peut se sensibiliser à certaines substances étrangères et que, sous l'influence .de réinoculations occasionnelles, on voit se déclancher le choc anaphylactique qui se présente sous des modalités cliniques très diverses : accès d’asthme, poussée d’urticaire, d’eczéma etc., mais que l’on peut rattacher à la même cause par la constatation de la crise hémoclasique qui les précède. |

Evidemment, l’entrée dans l’organisme d’albumines étrangères est bien défendue par la barrière protectrice des téguments, des muqueuses. Mais cette barrière commence, dès notre plus jeune âge, à être rompue en maints endroits. Quoi d’étonnant, dès lors, que devienne possible la sensibilisation à certaines substances alimentaires, comme le lait, les fraises, les moules, les poissons, les œufs, ou encore à des crins d'animaux, des pollens de fleurs, des bois que l’on travaille ? Il est nécessaire d’ajouter que les albumines étrangères ne sont pas les seules substances capables de sensibiliser notre organisme : il y a encore des toxines diverses, endo ou exo-toxines, et sans doute bien d’autres causes inconnues.

Il est possible que certaines manifestations de l’arthritisme soient conditionnées par un état anaphylactique semblable, déterminé par la répétition d’infections ou d’intoxications minimes, qui engendreraient, non pas l’immunité, mais, au contraire, la sensibilisation. Ainsi, peut-être, pourrait-on expliquer les

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rapports de l’arthritisme et de la tuberculose inflammatoire, défendus par Poncet et Leriche.

Récemment, L. Duvernay (Aix-les-Bains) a invoqué un tel mécanisme d’inoculations répétées et minimes, pas nécessairement spécifiques, ayant comme conséquence la création d’un terrain spécial, sensibilisé généralement et localement (sensibilisation articulaire) à la base de certaines variétés de rhumatismes chroniques. Et c’est ce terrain, ainsi constitué, qui conditionne, beaucoup plus que l’agent causal, à la fois la forme, l’évolution et la gravité de la maladie.

Colloïdoclasie et diathèse colloïdoclasique

Mais le Professeur Widal et ses élèves, à la suite de l’observation d’un cas d’hémoglobinurie paroxystique à frigore, en 1913, ont montré que les phénomènes de choc peuvent se produire sans qu’il y ait eu sensibilisation préalable, et que, dans ce cas, la crise hémoclasique survient non seulement à la suite de la pénétration première dans l’organisme d’une protéine étrangère, de métaux colloïdaux, d’arsénobenzol, mais encore sous la simple influence d’un agent physique tel que le froid. L’anaphylaxie devenait un Cas particulier de la colloïdoclasie.

Toutefois, on est frappé du fait que, parmi les individus placés dans des conditions identiques vis-à-vis de l’anaphylaxie ou de la colloïdoclasie, seuls quelques-uns présentent des phénomènes de choc. En effet, comme l’écrivent le Professeur Widal, Abrami et Lermoyez, » ne s’anaphylactise pas qui veut aux

impondérables de la nature. Il y faut une prédisposition morbide, tout comme il en faut une à l’idiosyncrasie ».

Dans la genèse de l’anaphylaxie spontanée de l’homme, il y a donc lieu de faire jouer un rôle au terrain. Et ces mêmes auteurs écrivent encore : « Pour l’éclosion des accidents anaphylactiques, il faut un terrain spécial, transmissible héréditairement.…., une diathèse colloïdoclasique, qui fait que l’organisme réagit par un choc aux actions pathogènes les plus diverses. » Sous le nom de diathèse colloïdoclasique, il faut donc entendre, avec le Professeur Widal, « un état morbide spécial, qui rend compte à la fois de la prédisposition aux manifestations anaphylactiques proprement dites, et aux phénomènes de choc indépendants de l’anaphylaxie ».

Dans le cadre aux contours encore flous de la diathèse colloïdoclasique, on a fait entrer des maladies nombreuses, parmi lesquelles certains asthmes, le rhume des foins, l’hydrorrhée nasale, beaucoup de dermatoses, certains rhumatismes chroniques, la maladie de Qincke, des troubles gastro-intestinaux, la goutte, la lithiase urique, certaines épilepsies,.…, etc.

CAUSES DE LA DIATHÈSE COLLOÏ DOCLASIQUE. — Des causes multiples doivent entrer en jeu. Nous nous contenterons d'envisager celles dont on a pu étudier particulièrement le rôle, c’est-à-dire : l’insuffisance hépato-rénale, les troubles endocriniens et le déséqui-

libre de l’appareil' neuro-végétatif.

A) Insuffisance hépato-rénale. — Quand l’'émonctoire rénal ne remplit pas son rôle, il est possible que les substances qui restent dans l’organisme contribuent à créer cet état morbide spécial.

Le foie paraît jouer un rôle plus important. Galup a constaté l’hémoclasie digestive chez 77 pour 100 d’asthmatiques. Pagniez et Lieutaud ont observé l’anaphylaxie digestive dans certaines variétés d’épilepsie; Pagniez et Nast, dans certains cas de migraines. Le foie interviendrait donc par son insuffisance protéopexique. Du reste, Pawlow a montré que les toxines de l’alimentation produisent l’asthme plus aisément quand, avec un fonctionnement gastro-intestinal défectueux, il existe de l’insuffisance hépatique.

B) Troubles endocriniens. — Leur importance a été mise en lumière par le Professeur Widal, Abrami et de Gennes, par Léopold Lévi et H. de Rotschild. Les premier de ces auteurs appuient leur opinion sur la remarquable observation d’une malade chez qui l'asthme fut successivement conditionné par une insuffisance ovarienne, puis par une insuffisance thyroïdienne, qui permirent une sensibilisation au pollen de rose. L’opothérapie donna les meilleurs résultats. = #

On peut concevoir que ces troubles endocriniens portent ou sur plusieurs glandes vasculaires sangui-

nes, ou sur telle glande en particulier.

Insuffisance pluriglandulaire. —- Ce sont des malades qui, d’après Ségard, ont pour caractères humoraux principaux une hypotension sanguine et une

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hyperviscosité. L’asthme, dit Béal, s’observe chez ces sujets (des femmes surtout), au même titre que les migraines, les règles douloureuses, le refroidissement

des extrémités. {

Insuffisance ovarienne. — Son rôle est très net dans l’asthme. La malade du Professeur Widal, citée plus haut, eut une première crise d’asthme après la puberté ; elle n’eut pas de crises pendant sa grossesse ; elle les vit reparaître après l’accouchement et cesser après la ménopause.

On a vu également la migraine cesser quand une femme devient enceinte.

Thyroïde. — La thyroïde est souvent en cause, soit par suite d’une hypothyroïdie, soit par suite d’hyperthyroïdie (Lévi et H. de Rotschild). L’opothérapie a guéri la malade du Professeur Widal, qui présentait des signes caractéristiques d’hypothyroïdie. Elle a guéri aussi de la migraine plusieurs malades de L. Lévi et H. de Rotschild. L’expérimentation vient également prouver le rôle de la thyroïde dans les phénomènes de choc : le choc anaphylactique ne se produit pas chez les animaux qui ont subi une éthyroïdation totale avant d’être sensibilisés,

Insuffisance surrénale. — Elle est nette dans certains asthmes anaphylactiques. Elle conditionne, du reste, souvent, le déséquilibre vago-sympathique.

Syphilis et troubles endocriniens. — Mais par quoi sont conditionnés ces troubles endocriniens ?

À côté de nombreuses infections ou intoxications qui peuvent troubler le fonctionnement normal des glandes vasculaires sanguines, on a attiré récemment l'attention sur la syphilis, et plus particulièrement sur la syphilis héréditaire. De nombreuses observations cliniques ont prouvé à Hutinel l’action perturbatrice de l’hérédité syphilitique sur le rein, les glan- . des endocrines. Le Professeur Audry, de son côté, a observé une série de troubles dans le fonctionnement des glandes vasculaires sanguines, troubles qu'il groupe sous le terme « d’endocrinides syphilitiques ». Enfin, P. Ravaut, dans un récent article paru dans la Presse Médicale (Syphilis héréditaire et phénomenes de sensibilisation), émet cette opinion « qu’à côté d’autres interventions morbides, celle de la syphilis, et surtout de l’hérédo-syphilis, se voit souvent à la base des perturbations humorales, permettant l’apparition des accidents que nous attribuons, à l’heure actuelle, à des phénomènes de sensibilisation ».

C) Déséquilibre de l'appareil neuro-végétatif: — L'appareil neuro-végétatif intervient aussi dans la production du choc anaphylactique, ainsi que l'ont montré les diverses observations dues à Garrelon, Santenoise et Tinel, et les expériences de notre maître, M. le Professeur F. Arloing et de Langeron. :

Expérimentalement, deux données sont acquises :

1° D'une part, le choc ne s’extériorise en somme que par une série de manifestations vago-sympathiques. Chez le cobaye, par exemple : hérissement,

exophtalmie, prurit, relevant d’une sympathicotonie ; évacuation des réservoirs, dyspnée, toux, éternuement, manifestations convulsives sous la dépendance d’une vagotonie. Tinel et Santenoise ont même établi une loi réglant en quelque sorte les vagues successives de ces modifications. Les phénomènes cliniques du choc débuteraient par une exagération du tonus organo-végétatif existant au moment de l'injection. Cette première phase serait suivie d’une seconde, réactionnelle, avec inversion du tonus, pendant laquelle tout nouveau choc provoqué demeure sans effet (pathogénie de la skeptophylaxie). Il semble que, actuellement, ce que l’on peut affirmer avec certitude, c’est qu’il existe, selon l’expression de M. le Professeur Arloing, un « déséquilibre vago-sympathique ».

2° D'autre part, l’état du système organo-végétatif a, sur le choc, une influence indéniable : ce choc est, en effet, diminué ou empêché par l’atropine ou l’adrénaline ; la première de ces substances paralysant le vague, la seconde excitant le sympathique. Inversement, la pilocarpine eu l’ésérine, créant un état d’hypervagotonie, l’exagerent.

Par conséquent, de même que dans le choc il y a déséquilibre vago-sympathique, de même l’une des conditions de ce choc paraît donc résider dans ce déséquilibre (Tinel et Santenoise). Il y a.généralement hypervagotonie, mais il peut y avoir hypersympathicotonie et, dans ce cas, les signes du choc seraient plus discrets.

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La clinique vient à l’appui du laboratoire et montre dans l'asthme, la migraine, dans certaines épilepsies, un déséquilibre vago-sympathique, dont le réflexe oculo-cardiaque, l’état des pupilles, le rythme cardiaque sont les tests principaux. Lian a montré que les asthmatiques sont le plus souvent vagotoniques. En ce qui concerne les tests qu’il nous soit permis de rappeler combien l'interprétation des résultats doit être prudente, car, par exemple, lorsque l’on recherche l’état du vague par ia compression des globes oculaires, on le met aussitôt en éveil et on peut déclancher alors une vagotonie qui n'existait pas auparavant.

En résumé, de tout ce que nous venons d’exposer au cours de ce chapitre, il ressort bien que la plupart des maladies chroniques qui viennent à Luchon demander à ses eaux sulfureuses la guérison ou un soulagement, forment un groupe compact. Leur socle commun est une perturbation humorale, une modification du terrain. Des hypothèses nombreuses ont été émises. Nous admettons actuellement que beaucoup de ces maladies sont dues à des phénomènes de sensibilisation de l’organisme relevant de causes parfois inconnues, et conditionnées peut-être par une diathèse spéciale, la diathèse colloïdoclasique du Professeur Widal.

Il paraît donc logique de supposer que les eaux de Luchon agissent non seulement par leurs diverses propriétés physiques et chimiques, mais encore par une action désensibilisante de l’organisme à l’égard

des antigènes provocateurs des troubles auxquels on les oppose. : 44; il

: Nous allons exposer, dans le chapitre suivant, les données actuellement admises sur le mode d'action des eaux de Luchon, du fait. de leur composition physique et chimique. Nous montrerons ensuite, en relatant les nombreux travaux des auteurs, que les eaux minérales sont susceptibles d'exercer une action anti-anaphylactique. Cette notion amène à se demander si, pour une part, l’efficacité des eaux minérales dans les manifestations de l’arthritisme qui, nous lavons vu, semble être fréquemment conditionné par la diathèse colloïdoclasique, ne relève pas justement de cette propriété.

La question étant ainsi posée, nous avons recherché si les eaux de Luchon possédaient expérimentalement ce pouvoir anti-anaphylactique. Et c’est par cet exposé de nos recherches que nous terminerons notre travail.

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