DEUXIÈME PARTIE
Fièvres intermittentes pernicieuses cérébro-spinales.
L’intoxication paludéenne, comme nous venons de le voir, peut se manifester sur tous les organes ; le cerveau et la moelle ne font pas exception à la loi commune.
Presque toutes les formes morbides auxquelles est exposé le système nerveux peuvent servir de manifestation aux fièvres pernicieuses. Ce qui domine dans les accès pernicieux cérébro-spinaux, ce ne sont pas les symptômes habituels des accès, mais des phénomènes nouveaux du délire, du coma, de la paralysie ou de l’anesthésie.
Aussi le diagnostic en présente-t-il beaucoup de difficultés. Ces faits cliniques sont loin de faire défaut; nous avons cherché à les réunir et à les grouper, ils sont encore épars dans les publications et les mémoires.
« Au mois de mai 1847, dit Cuignet, médecin militaire, nous reçûmes à l'hôpital un grandnombre d'hommes fournis à peu près par le 8° bataillon de chasseurs à pied, qui faisait partie d’une colonne campée à trois lieues de nous, sur le versant nord des montagnes. La saison était extrêmement chaude et les malades nombreux. Tous les jours on évacuait sur notre hôpital des soldats de ce corps de chasseurs, qui, nous disait-on, chaque fois avaient été pris de malaise, de céphalalgie vive, d’éblouissement, qui s'étaient couchés ou qui s'étaient subitement affaissés.
» À leur arrivée, nous constatons l’état suivant : perte de connaissance à des degrés variables, avec balbutiement incompréhensible, face vultueuse, céphalalgie horrible, exprimée par des plaintes incessantes ou des mur-
mures sourds ; pouls fréquent, dur, développé; peau chaude, sudorale ; déviations de la langue d’un côté ou de l’autre de la bouche; hémiplégie de tout un côté ou bornée à un seul membre ; émission des urines suspendue ou se faisant goutte à goutte. Chez quelques-uns, insensibilité et immobilité complète des membres paralysés, qui, lorsqu'on les soulève, retombent par leur propre poids. Chez quelques autres, paralysie incomplète et sensibilité obtuse, exprimées, la première par des mouvements difficiles, la seconde par quelques grognements quand on les pince un peu fort. Les premiers arrivés furent les plus violemment atteints.
» Les autopsies nous montrèrent, soit des congestions violentes des méninges cérébrale et rachidienne, soit des épanchements de sang occupant la base du cerveau et une partie de la longueur de la moelle, où les caillots étaient déposés en espèce de caillots momiliformes. Dix-huit ou vingt hommes moururent à la suite de ces états apoplectiques. Puis, le même bataillon continua à nous envoyer des malades atteints d'accès comateux, qui n'étaient survenus qu'après un ou deux accès de fièvre ordinaire parfaitement caractérisés. Les nécropsies traduisirent aussi ce changement: la congestion fut moins forte, et au lieu d’épanchement de sang nous trouvàmes de la sérosité sznguinolente dans les ventricules et une rate énorme et ramollie, comme du reste nous l’avions noté dans toutes nos autopsies précédentes.
» Après sept semaines de durée, l’épidémie se termine par des accès de fièvre, d’abord encore violents, mais non pernicieux, qui peu à peu diminuérent d'intensité et finirent par revêtir des caractères tout à fait simples. Au lieu de paralysie, les accès comateux nous offrirent un grand nombre de fois une légère déviation de la langue, ou tout au moins une gêne dans les mouvements de cet organe qui obligeait les malades à des efforts pénibles, soit pour traduire les rêves de leur cerveau en délire, délire comateux tranquille, soit pour répondre à nos questions quand ils n’avaient pas perdu tout à fait le sentiment de ce qui les entourait. Pendant la convalescence de ceux qui se rétablirent, les mouvements furent incertains et leur démarche resta vacillante pendant assez longtemps, la parole difficile, comme on le remarque chez les hommes ivres.»
PAR: 7 TÈPRR
Tels sont les troubles nerveux que nous allons successivement étudier, en ayant soin de donner à l’appui des faits cliniques. Si nous n'avons pu trouver d'exemples de toutes les formes des fièvres pernicieuses cérébrospinales, nous nous sommes offorcé tout au moins de citer les plus importantes et les plus fréquentes.
I. — DEs TROUBLES INTELLECTUELS CONSÉGUTIFS AUX ZCCÈS PERNICIEUX.
Les troubles de l’intelligeuce vont nous occuper tout d’abord. Il n’est pas très rare, surtout dans les contrées méridionales, de voir des hommes pris subitement d’accès pernicieux, tomber dans la rue sans connaissance. Les auteurs citent bien des faits de ce genre. Suivant que la fluxion sanguine du côté de l’encéphale est plus ou moins intense, on constate de la somnolence, du coma, ou un véritable état apoplectiforme.
PREMIÈRE OBSERVATION (Inédite).
(Recueillie dans le service de M. le professeur agrégé Hameuin, suppléant de M, le professeur Combal, par M. le Dr Brousse, interne des hôpitaux.) Accès peruicieux comateux sans paralysie. — Persistance du collapsus et des troubles nerveux. Mort le troisième jour, Température irès élevée, 41,2. — Autopsie : Congestion très marquée du cerveau et de la moelle ; pas d’hémorrhagie ; pas d'embolies cérébrales,
Le 21 septembre 1877, un homme de 40 à 45 ans, fort, robuste, d’une taille herculéenne, est trouvé étendu sur une route, sans connaissance; ses membres étaient agités de violents tremblements, ses dents claquaient. Transporté aussitôt à l'hôpital Saint-Éloi, on constate une abolition complète de l'intelligence et un coma profond. Les sens spéciaux sont abolis ; la sensibilité générale est obtuse, mais conservée; quand on pique avec une épingle, le malade pousse des gémissements et s’agite ; il n’y a pas de phénomènes de paralysie ni de contracture. La respiration est bruyante, non accélérée ; le pouls fréquent, la température élevée, la peau brûlante, sèche; la rate paraît augmentée de volume.
Ce n’est pas une attaque d’apcplexie ; il n’y à pas non plus trace d’alcoolisme. On peut expliquer le coma par une congestion cérébrale ; mais quelle est sa nature? Tout renseignement fait défaut ; mais si on considère, d’une part, que nous sommes
dans une région et à une époque ou les accès pernicieux sont fréquents ; que, de l'autre, le sujet a pu s'exposer aux efluves marécageux; enfin que la fièvre à quinquina, toujours la même quant au fond, peut revêtir des formes diverses, il paraitra certain qu'on a affaire à wn accès pernicieux comateux. Sinapismes aux quatre membres. — Injections hypodermiques avec Sulfate de quinine........... l gram.
Acide tanirique.. sm... DUICONUCIS
Faire rmidoen tt Pacsnnen sie .… Q.S. (8 à 4 gram.). 22 septembre. Même état de coma profond; face vultueuse, fièvre très marquée ; pouls très fréquent, 112; température élevée, 40°,2. — Sangsues aux apophyses
mastoides; lavement purgatif avec 8 gram. follicules de sené, 30 gram. sulfate de soude. — Limonade stibié avec 0,02 centigr. par litre.
Soir. Paraît un peu plus éveillé ; respiration bruyante, il pousse des plaintes et des gémissements; la fièvre persiste; le pouls est fréquent, 120, mou, dépressible; la température 89°. — Deuxième injection avec 1 gram. sulfate de quinine. Pas de
paralysie.
23 septembre. Il faut le secouer fortement pour qu'il regarde ; le coma persiste, ainsi que la fièvre ; pouls fréquent; température 38°,5 ; sueurs profuses, — Révulsifs ; troisième injection avec un 1 gram. sulfate de quinine.
Soir. Le malade n’urine pas ; il faut le souder.
24. Coma profond; respiration stertoreuse ; température très élevée, 41°,2; pouls très fréquent ; les symptômes cérébraux s’aggravent. — Vésicatoire 15/20 sur la tête préalablement rasée; potion alcoolique et excitante avec :
Café TE ER ED 180) graine hé PAT LU CSL ONE Fairelntusendabs Eau AR te. NO PRÉPAS RAIN QUES Eau-de-vie.....,..... 60 — Il succombe à 2 heures de l’après-midi, par suite d’une asphyxie progressive,
AUTOPSIE. — Les sinus sont gorgés de sang; la pie-mère est très congestionnée, les plus fines arborisations sont nettement dessinées. Des coupes faites sur divers points du cerveau montrent un piqueté rouge très marqué, mais nulle part on ne constate de foyers hémorrhagiques. En incisant les plus gros vaisseaux pour examiner le contenu, on voit un sang noirâtre; il n’y a pas de caillots, pas d'embolies pigmentaires. Un peu de sérosité est épanchée dans les mailles de la pie-mère. Du côté de la moelle, on retrouve les mêmes signes de congestion. Du côté de l’abdomen : foie volumineux ; les intestins ne sont pas ballonnés ; la rate est volumineuse, en bouillie, couleur lie de vin. Rien aux poumons; des mucosités sont accumulées
LD
dans les bronches ; le cœur ne présente pas d’altérations organiques, il n'y à pas de Q M . .
caillot ; l'examen microscopique du sang montre des globules rouges déformés.