CHAPITRE HI
Fractures spontanées et lésions osseuses dans les affections cérébrales.
1° Hémiplégie. — Depuis longtemps on a signalé chez les hémiplégiques l’existence d’arthrites affectant les jointures du côté paralysé. Scott Alison les décrivit le premier en 1847, puis Valleix, Durand-Fardel, Grisolle, Brown-Sequard. Charcot, dans son mémoire de 1868, Hitzig en 1870, ont repris l’étude de ces arthropathies. On les rencontre surtout dans le ramollissement cérébral. Ce sont pour Hitzig, des arthrites traumatiques résultant principalement du déplacement des surfaces de la jointure consécutif à la paralysie des muscles périarticulaires. Brown- Sequard et Charcot rattachent directement l’altération ostéoarticulaire à la lésion cérébrale. Dans un travail récent, M. Marinesco tend à admettre que ces arthrites sont d’origine infectieuse, le milieu étant préparé par les troubles vaso-moteurs qui accompagnent l’hémiplégie.
En 1882, M. le professeur Debove rapporte à la Société médicale des hôpitaux, trois cas de fractures chez des hémiplégiques, pensionnaires de Bicêtre. La fracture siégeait Loujours du côté paralysé.
O8s. #1. — Dob..…., 69 ans, hémiplégie droite datant de quatre ans. Fracture de cuisse le 22 décembre 1880. Elle siège au tiers supérieur du fémur. Consolidation en six semaines, sans appareil. Raccourcissement du membre. Le cal n’a pas un volume exagéré.
O8s. 42. — Cor.…., hémiplégie droite datant de 7 ans. Chute le 2 février. Double fracture du fémur droit. La première fracture est audessus du genou, la deuxième à l'union du tiers supérieur et du tiers moyen. On enlève l’appareil le 15 mars. Guérison complète, sans raccourcissement.
Oo le—
OBs. 43. — Hub..., 80 ans, hémiplégie droite datant de 2 ans. À la suite d’une chute, le 15 avril, fracture de l’humérus droit à l’union du tiers supérieur avec le tiers moyen. Le 7 mai, on enlève l'appareil. Le volu me de l’os a notablement diminué ; on roule une simple bande autour du membre. Consolidation en 22 jours. Cal volumineux. Mort le 30 mai, de congestion pulmonaire.
Frappé de la fréquence relative de ces fractures et de leur siège constant du côté paralysé, M. le professeur Debove eut l’idée de faire l’examen des os chez les hémiplégiques :
4er Fair. — B... Hémiplégie gauche datant de 3 ans. Ramollissement intéressant la capsule interne gauche. Le canal médullaire de l'humérus gauche est plus large et la substance osseuse moins compacte que du côté opposé.
2e Fair. — Ch... Hémiplégique et aphasique depuis plusieurs années Vaste foyer de ramollissement intéressant les corps optostriés du côté gauche. L'humérus droit (côté de l’hémiplégie) pèse 255 grammes, le gauche 280 grammes. L’humérus gauche paraît un peu plus volumineux que son congénère. En sciant les deux os (au même niveau) M. Debove constate que du côté droit : 4° la moelle est moins colorée ; 2° le canal médullaire est plus large ; 3° la substance osseuse de la diaphyse est moins compacte.
3e Karr. — D..., hémiplégie gauche, datant de 7 ans. Ramollissement du noyau lenticulaire et de la capsule interne. Dégénération secondaire du bulbe, du pédoncule, de la moelle. L’humérus gauche moins volumineux que son congénère est également moins pesant: la différence est de 35 grammes. Le canal médullaire de cet os a le même diamètre que celui du côté opposé ; mais la substance osseuse de la diaphyse parait moins compacte surtout à sa partie interne où elle semble se transformer en tissu spongieux.
M. Bouicli a fait l'examen histologique de ces os: il a constaté une dilatatation des canaux de Havers qui ont un diamètre double ou triple du diamètre normal.
Cet élargissement des canalicules est d'autant plus marqué qu’on s'éloigne du périoste, et, au voisinage de la moelle, elle est telle que la substance compacte est transformée en substance spongieuse.
[ y avait donc dans ces os un lravail manifeste d’ostéite ra-
réfiante à début central.
BoUGLÉ 14
M. Yvon fit l'analyse chimique de ces os après avoir débarrassé une partie de la diaphyse de sa portion médullaire; il trouva les chiffres suivants :
Côté sain Côté malade
EURE RME ct 9.04 10.00 Matières organiques . . . . . . . 29.25 30.55 Matières minérales . . . . , . . 61.56 59.44 AGIde phoSDhOTIQUE FR Pr 24.75 24.30 CHAUL EEE ee 29.65 30.20 MAIRES TEASER 0.34 1.75
Il y a donc peu de différence entre les deux côtés, au point de vue de la constitution chimique, sauf pour les matières grasses :
M. Debove rappelle que M. Bouchard avait déjà remarqué en 1864, en faisant l’autopsie d'une malade de Charcot morte d’un ramollissement cérébral, que le tissu compact de la diaphyse était aminci.
Nous avons eu l’occasion de recueillir des os d’une hémiplégique morte à l'hôpital Broussais dans le service de M. Muselier.
Annette C... Hémiplégie droite et aphasie. Entre, salle Gübler le 19 septembre 1894. Meurt le 20. Autopsie le 22.
Nous avons enlevé les deux clavicules et le troisième mélacarpien de chaque main.
EXAMEN CHIMIQUE DES DEUX CLAVICULES. — Les deux clavicules, qui ne présentaient d’ailleurs pas de différence de volume appréciable et avaient un poids sensiblement égal, furent traitées de la même facon que les clavicules précédemment étudiées. Le résultat fut identique des deux côtés. Ce fait concorde donc avec l'analyse plus détaillée pratiquée par M. Yvon.
EXAMEN MICROSCOPIQUE DES DEUX MÉTACARPIENS. — Æ£lude de l'os sec sur coupe transversale. — Pas de différence appréciable d’un côté à l’autre ; les canaux de Havers ont un calibre sensiblement normal du côté paralysé aussi bien que du côté sain.
Répétant l'expérience de M. Blanchard, nous avons traité la
coupe mince d'os sec par le picrocarminate d’ammoniaque. Le métacarpien du côté paralysé n’a pas pris la coloration plus que celui du côté sain. Il n’y avait donc pas de décalcification appréciable par ce procédé.
2° Aliénation mentale. — Esquirol fut un des premiers à signaler des cas de fractures multiples chez les aliénés. Ces lésions ont été surtout étudiées en Angleterre, de nombreux faits ont été publiés. L'observation suivante due à Davey est une des premières en date :
OBs. 44. — Femme morte à 34 ans, en 1842, à l'asile de Hunwell. Troubles mentaux à la suite d’un coup sur le genou droit. Elle guérit, mais à la suite d’une attaque d’hystérie ou d’épilepsie à laquelle succéda une paralysie des extrémités inférieures, les déformations du squelette s’accentuèrent. Trois ou quatre semaines avant sa mort, on découvrit par hasard l’existence de plusieurs fractures spontanées. L’autopsie ne montra aucune lésion du cerveau ou de ses enveloppes. Les os offraient tous les caractères de l’ostéomalacie. Les uns pouvaient être facilement coupés au couteau ; les autres étaient si fragiles qu'ils se brisaient entre le pouce et l’index en donnant la sensation d’une coquille de noix brisée. Ils étaient remplis d'une matière rouge sombre, pulpeuse, ayant la consistance et la couleur de la gelée de cassis. II existait six fractures spontanées, deux du fémur gauche, une du fémur droit, une de la clavicule gauche, une de l’humérus gauche, une du radius droit.
En 1872, Boddington présente un cas d’ostéomalacie chez un aliéné à l'Association médico-psychologique de Londres.
Lindsay, Bradley, Mercer, ont cité des cas analogues.
Dans les « Reporls de West Riding Lunatic Asylum », on trouve plusieurs observations rapportées par le D' Pedler, d’ostéomalacie chez les déments. Le fait suivant est particulièrement intéressant :
O8s. 45. — E. C... 70 ans. Admise à l'asile en 1867. Epileptique (?).
En 1868. chute, fracture du radius droit, réunion parfaite.
En 1869, fractures du poignet et de la clavicule, pas de consolidation de la fracture de la clavicule.
En 1870, fracture de la clavicule et de l’acromion. Pas de consolidation.
TS
Déformation du thorax et de la colonne vertébrale.
Auropsie : De la deuxième à la neuvième côte, toutes les côtes étaient fracturées. Les côtes se coupent facilement au scalpel. Le bassin est rétréci.
Le diagnostic de l'affection cérébrale est incomplet dans l'observalion, puisque l’auteur range cetle malade parmi les alié nées et qu’il parle seulement d’épilepsie. Il résulte des recherches de M. Vazelle que les fractures sont relativement rares chez les épileptiques ; l'analyse chimique que cel auteur donne dans son travail n’est pas concluante en faveur d’une altération primilive du squelette prédisposant aux fractures.
Le docteur $S. Moore cite le cas suivant :
O8s. 46. — Femme 70 ans. Atteinte de manié aiguë. Elle est tombée de son lit et s’est cassé les deux fémurs. Consolidation régulière.
Depuis, restée au lit, ses membres se sont contournés.
En juin 1872, fracture de l’humérus gauche au tiers moyen en se retournant dans son lit. Mort de pleurésie.
AuropsiEe : Côtes minces et élastiques sans fractures. Peu de déformation du bassin. Pas de consolidation de la fracture de l’humérus. Cet os et les autres étaient remplis d’une matière fluide et épaisse, huileuse de couleur rouge sombre, à la place de la moelle. Analyse chimique de l'humérus fracturé :