OBSERVATION XXI
Publiée dans le Journal de Médecine de Bordeaux, par M. le profeseur agrégé ARNOZAN
(Résumée).
Eléphantiasis du scrotum chez.un sujet scrofuleux atteint de fièvres inter-
mittentes et sujet à des poussées érysipélateuses au niveau des boutses.
M...., Pierre, 30 ans, est entré à l'hôpital St-André, salle 16, n° 23, dans le service de M. le professeur Pitrés, pour, un gonflement chronique du scrotum et une déformation du pénis.
A l'âge de seize ans, ce malade est resté pendant un an sujet à des accès de fièvres périodiques. Né en Dordogne, il n'a jamais quitté les régions limitrophes du Périgord et n’a pas cessé d'exercer la profession de cultivateur ou desieur de long. A dix-huit ans, écoulement blennorrhagique, au cours duquel il urina un peu de sang. Quelques mois plus tard, gonflement dans les plis inguinaux et suppuration des ganglions à droite et à gauche. Dès cette époque, le scrotum commenca à grossir à plusieurs reprises ; le malade présenta alors des accès de fièvre avec frisson initial, accompagnés de rougeur et de gonflement des bourses, le plus souvent à l'occasion de fatigues exagérées. Au mois d'août 1887, miction rendue presque impossible par le gonflement et la déformation de la verge. Erysipèle à la suite d'un débridement pratiqué par M. Boursier avec toutes les précautions antiseptiques. Le malade affirme que le serotum n'a pas desquamé après cet exanthème, ce qui laisse planer des doutes sur la véritable nature érysipélateuse.
Etat actuel. — Le scrotum a la forme d'une grosse masse globuleuse, du volume d’un petit melon assez régulièrement sphérique et surmontée, au niveau de son insertion au pubis, par un appendice, de forme bizarre, qui n’est autre que la verge réduite au volume d’une noix. La masse scrotale mesure, à sa base, au ras de la verge, 035 de circonférence. Le long du
raphé, on trouverait certainement les mêmes dimensions si on pouvait
fixer une limite en arrière. La surface est rouge, parfois même un peu livide, grenue et irrégulière, non dépourvue de poils. Semis de vésicules transparentes, abondantes surtout sur la moitié gauche : les unes hémisphériques et sessiles, les autres sphériques et pédiculisées, isolées ou réunies en grappes. Chacune d'elles ne dépasse pas le volume d’un gros pois ; il en sort par la ponction capillaire un liquide clair comme de l’eau, dans lequel nagent des cellules épithéliales macérées. On n'y a pas trouvé de bacilles ni de corpuscules de fièvre intermittente.
Toute cette masse est indolente, indolore à la pression. Un peu de douleur parfois dans les flancs ou dans la région lombaire, mais d’une facon tout à fait fugace. Consistance pâteuse. Dépression facile entre les deux doigts qui ne laissent pas d’empreinte. En comprimant ainsi, on constate à droite la présence d’un corps globuleux, résistant, gros comme un œuf de poule, qui donne au toucher la sensation du testicule probablement entouré d’une hydrocèle ; mais on ne peut entrevoir la moindre transparence. Résultat de la palpation profonde très douteux du côté gauche du scrotum.
Verge réduite à un petit moignon constitué par le prépuce très développé, hypertrophié et recouvrant complètement le gland qu'il est impossible de retrouver. Surface préputiale rugueuse, chagrinée, couverte de saillies de volume inégal, mais toutes hémisphériques, dures, irréductibles, indolores. Consistance cartilagineuse. Les membres inférieurs ne présentent ni œdème, ni varices.
Le traitement par les injections sous-cutanées d'acide phénique a été commencé dès le mois de juin. Bien que celles-ci aient été pratiquées à des intervalles très inégaux, le résultat immédiat est loin d’être défavorable, puisque sans aucun autre moyen adjuvant, nous avons obtenu une diminution de 3 centimètres de circonférence (32 au lieu de 35 dès le mois de septembre). En outre, la consistance de la masse scrotale a notablement diminué et l’on peut percevoir nettement aujourd’hui la transparence de l'hydrocèle.
La solution employée est de 20 centigrammes d'acide phénique sur 10
grammes d’eau. L'acide phénique est absolument pur et tel qu'à cette dose :
il puisse se dissoudre dans l'eau sans l'addition d'aucune goutte d'alcool, Les injections ont été faites de la facon suivante : lavage du scrotum à l'eau phéniquée, flambage de l'aiguille qui était enfoncée à 2 centimètres environ, application immédiate de collodion sur le point piqué, aussitôt après le retrait de l'aiguille. Ces précautions très rigoureusement observées pour les premières fois ont élé en partie négligées plus tard, sans préjudice pour le malade.
Les doses injectées ont été d'un quart de centigramme au début, puis poussées peu à peu jusqu’à un centigramme. Les injections ont été faites alternativement dans la moitié droite et dans la moitié gauche du scrotum, À part la douleur de la piqûre, aucune sensation particulière n’a été immédiatement accusée par le malade ; mais quelques heures après, il lui arrivait parfois de se plaindre d’une douleur le long du pli inguinal ou dans le flanc correspondant. Aucun phénomène de réaction locale : ni gonflement, ni
rougeur, ni modification de consistance.
Nous avons revu le malade de M. Arnozan, le 24 novembre. L'amélioration est telle que les mensurations ne donnent plus que 26 centimètres de circonférence au-dessus de la verge, 29 au-dessous.
Remarques. — Les injections étaient d'autant mieux indiquées ici que le sujet était paludéen et sujet à des poussées
érysipélateuses.
OBSERVATION XXII (personnelle).
Eléphantiasis du pied avec ulcères syphitiques multiples du membre inférieur
M... (Jeanne), 64 ans, journalière, entrée à la salle 1, lit 18, le 16 septembre 1888, nous raconte que son pied enfle progressivement depuis deux ans. De plus, elle a eu, il y a douze ans, sur la face interne de la jambe de petits boutons qui se sont ulcérés par le grattage. Ajoutons que cette femme
n’a jamais quitlé son pays natal, La Réole.
Aujourd'hui le pied gauche est augmenté dans tous ses diamètres transversaux et tend à prendre une forme globuleuse. Le creux plantaire est
complètement effacé ; la face dorsale du pied est grossièrement cylin-
. drique ; les orteils ont l'aspect de vrais boudins. La peau dure, comme
cartilagineuse, ne peut être détachée des parties sous-jacentes. L'épiderme fendillé, en voie de desquamation, a perdu l'empreinte normale des sillons papillaires. En outre, sur le second orteil, à la naissance du 4% et du 4e espace interdigital, existent de gros condylomes plats, saillants, à contours irréguliers, durs, dont la dimension varie d’une lentille à une pièce d’un franc. A la face plantaire, on ne peut former un pli cutané; l’épiderme a le même aspect. Même consistance au niveau du cou-de-pied qui est occupé par un vaste ulcère en voie de cicatrisation formant autour de la jambe un anneau complet de dix centimètres de hauteur environ et présentant des bords nettement taillés à pic. A la limite inférieure de cette région existe une série de bosselures rappelant celles de la face dorsale du pied.
Mesures comparatives :
Largeur au niveau du bourrelet métatarsien, à gauche 13 centimètres ; à droite 10 centimètres 1/2,
Circonférence du pied au même niveau, à gauche 32 centimètres ; à droite 27 centimètres.
Circonférence sus-malléolaire, à gauche 27 centimètres; à droite 20 centimètres.
La jambe représente grossièrement un fuseau, renflée à sa partie moyenne et rétrécie, d'une part, au-dessous du genou, d’autre part, audessus des malléoles. Rougeur érythémateuse sur la face externe.
Dans tout le triangle de Scarpa, existent de nombreux ganglions engorgés, durs et mobiles sous le doigt. Les ongles, noirs, sont retournés en haut
et ont une direction presque perpendiculaire aux doigts.
Après plusieurs tentatives infructueuses, le 13 novembre, je réussis à faire pénétrer sous la peau de la partie moyenne du bord interne du pied
malade 20 divisions de la solutions à 5 p. 100; 10 divisions de la même 13 F
solution aqueuse sont injectées à la base du petit orteil. Il s'écoule un peu de sang par l'orifice de la première piqüre.
14 novembre : Injection de la même quantité d'acide phénique dans les mêmes points que la veille.
13 novembre : La peau du bord interne du pied semble plus souple ; le liquide pénètre bien plus facilement ; on rencontre, au contraire, une vive résistance au niveau du bord externe du cou-de-pied.
47 novembre : Nous pouvons faire une injection de 10 divisions sur la face dorsale, ce qui nous était totalement impossible trois jours auparavant. A la base des orteils, surtout des deux derniers, la peau se ramollit d'une façon notable.
19 novembre : Injection de 15 divisions sous la peau de la région métatarsienne. Insuccès total à la base des condylomes.
20 novembre : Injection de 10 divisions dans le même point qu'hier.
2% novembre : Nous sommes contraint de cesser les injections ; mais le ramollissement de toute la face dorsale du pied est en très bonne voie.
L’injection peut être poussée en tous les points. Les ulcères de la jambe ont été absolument guéris par le traitement spécifique et les pansements phéniqués.
Nous apprenons, le 10 décembre au matin, que la malade est morte d’un érysipèle du membre inférieur. Nous ne pouvons attribuer cette grave terminaison à nos injections ; car nos aiguilles n'avaient pas été employées pour l'érysipèle. Il est bien plus simple d’accuser la contagion, puisque, dans le
lit voisin, était couchée une vieille femme atteinte d’érysipèle de la face,
Remarques. — TI] est évident que nous étions ici en présence d'un cas peu favorable, en raison de la présence d’une bride cicatricielle très puissante enserrant toute la circonférence du cou-de-pied. Il faut donc tenir le plus grand compte de cette cause mécanique ; néanmoins le résultat obtenu est loin d’être décourageant.