MÉCANISME NORMAL DE LA SÉCRÉTION LACTÉE
Le mécanisme de la sécrétion lactée a longtemps été mystérieux, et il n’y à que peu d'années que nous le connaissons bien, grâce surtout aux travaux de M. Keïiffer (1), auxquels nous avons déjà fait des emprunts, et que nous retrouverons au cours de cet exposé,
On a longtemps cru qu'il fallait chercher l’origine du lait dans le chyle, — ou tout simplement dans la substance lymphatique qui, («de l’utérus où elle sert | à la nutrition du fœtus, se porte aux mamelles pour la subsistance de l’enfant » (2).
(1}. Keiffer (de Bruxelles) : Recherches sur l'anatomie et la phypiologie de la mamelle. in l’'Obstétrique, sept. 1901.
(2) Lebreton, th. Paris arr. XII,
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Haller ajoutait que le tissu adipeux de la mamelle fournit un élément graisseux qui se mêle au lait, lorsque celui-ci est déjà dans les canaux galactophores.
Quant à Mauriceau, il est partisan de la théorie du chyle, «Jusqu'à présent, dit-il, on a toujours cru que le sang était la matière dont le lait est fait aux mamelles. Mais il y a grande apparence que le chyle seul, et non le sang, est destiné à sa génération, aussi bien qu'il est la véritable matière dont tout le sang du corps est fait. Ce qui peut nous le faire présumer, est la découverte du canal thoracique qui porte le chyle dans la veine sous-clavière, trouvé heureusement par M. Pecquet, médecin de la Faculté de Montpellier. » (1)
Quant à Lebreton (2), il croit que les canaux galactophores viennent, les uns des lobes glandulaires, les autres du tissu cellulaire graisseux qui les environne, et il admet que, si la sécrétion du lait se fait tout entière dans les lobes glandulaires, il y a dans les cellules adipeuses des sortes de réservoirs où le lait s’amasse en attendant d’être utilisé : il les compare à la vésicule biliaire, et leur fait jouer le même rôle que cette dernière dans l’excrétion de la bile.
Pour Milne-Edwards (3), c'est dans les ampoules initiales des conduits lactifères que naissent et se
développent les utricules sécrétoires qui fournissent
(1) Mauriceau, Maladies des femmes accouchées. (2). Lebreton, op. cit.
(3) Milne-Edwards, Leçons sur la physiologie et l'anatomie comparée, Paris 1868.
les matières grasses et les autres substances solides les plus importantes du lait; tandis que l’eau, plus ou moins chargée de matières albuminoïdes et salines, y est ajoutée par les parois membraneuses des conduits galactophores, qui ne sont pas aptes à sécréter les produits laiteux par excellence. Il en résulte que, plus le Iait fourni par les ampoules traversera rapidement cette portion excrétoire des glandes mammaires, moins il Sera aqueux. »
Les auteurs modernes se sont partagés sur le point de savoir si la sécrétion lactée appartenait au type mérocrine, ou au type holocrine.
Pour Boutrier (1), il s'agirait d’une glande holocrine, ou à fonte cellulaire totale, c’est-à-dire que la cellule épithéliale est elle-même détruite dans l'acte de la sécrétion.
Pour Laguesse, au contraire (2), ce serait une sécrétion mérocrine. Il n'y aurait bien qu'une seule couche de cellules épithéliales, mais ces cellules s’accroîtraient de plus en plus, en bombant vers la cavité de l’acinus, et en même temps apparaîtraient dans le noyau, des figures caryocinétiques. A ce moment, il y a deux parties dans la cellule : une basale et une apicale. L’apicale se gonfierait de plus en plus, il y apparaîtrait des gouttelettes de graisse, Il se fait une caryocinèse du noyau, qui se divise en deux parties, dont l’une gagne la base et l’autre le sommet. Autour de
(1) Bourier, th. Paris 1900-01.
(2) Laguesse, in Æcho Médical du Nord, 1895.
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celle-ci, les gouttelettes de graisse s'accumulent de: plus en plus, et la portion apicale de la cellule finit par se rompre irrégulièrement, et tomber dans la cavité de lacinus, où ses éléments se dissocient et se dissolvent,
M. Keiïffer nous paraît avoir résolu la question, dans son beau travail (1) où des photogrammes nombreux permettent de suivre pas à pas le récit de ses expériences sur la mamelle de la chienne en état de lactation.
Nous reproduisons ci-contre un dessin, fait par nous d'après une de ses figures, schématique celle-ci, et qui résume d'une façon complète l'élaboration du lait.
Comme on le voit, dans un premier stade, l’acinus présente une rangée de cellules épithéliales cubiques, garnissant une fente centrale petite, virtuelle même dans certains cas : les noyaux se colorent parfaitement, et le protoplasme est granuleux (Stade 1).
Au moment où la sécrétion s'établit, on peut voir des phénomènes de karyokinèse se passer dans ces noyaux. (Stade 2). I1 y a prolifération cellulaire, et les cellules-filles envahissent la cavité centrale, qui, elle-même bourrée de cellules, s'élargit de plus en plus.
Les cellules-filles, à leur tour, sont le siège de nouvelles mitoses (stade 3), et l’alvéole s'agrandit de plus
en plus, sa lumière centrale se remplissant de plus
(1) Keiffer, op. cit.
en plus de cellules nouvelles, dont le protoplasme est également granuleux.
On ne tarde pas alors à assister à une sorte de coalescence, par disparition des membranes d’enveloppe, des cellules occupant le centre. (Stade 4). Le protoplasme pâlit, les noyaux se morcèlent.
Enfin (Stade 5), dans les mailles de ce réseau irrégulier, apparaissent des gouttelettes graisseuses, en même temps que disparaissent les fines granulations du protoplasma. L’assise épithéliale primitive s'est maintenue, mais aplatie, les cellules allongées, les noyaux en bâtonnet, Dans le centre de l’alvéole, on trouve maintenant quelques débris de noyaux nageant au milieu d’une masse anciennement protoplasmique, et qui n’est autre que le lait.
Peut-être à ce moment y a-t-il encore des échanges entre ce liquide et le sang, à travers la membrane basale périphérique. En tous cas, le produit de sécrétion chassé par la pression de plus en plus forte des alvéoles voisines qui se remplissent à leur tour, finit par s’écouler dans le conduit galactophore. La couche des cellules périphériques reprend peu à peu sa forme primitive, et recommence son cycle.
I1 nous semble donc bien, avec M. Keiffer, que le lait est le résultat d’une prolifération cellulaire considérable de l’épithélium des acini glandulaires, d’un vonflement énorme de tous les éléments cellulaires aux dépens des liquides hématiques en circulation au moment de la lactation, et d’une transformation, aux
Stade 1
Stade 4
DESSINÉ D APRÈS UNE FIGURE DU TRAVAIL DE M. KEIFFER (de Bruxelles) Cité au cours de cet Ouvrage
dépens du noyau, de tout le protoplasme cellulaire ainsi enrichi.
Le lait, au moment où il sort des alvéoles, se montre donc bien, avec tous les noyaux qu’il présente, et dont beaucoup sont encore en voie de division, comme.un véritable tissu vivant à l’état naissant, et offrant, comme toute substance en cet état, son maximum de propriétés.
On remarquera peut-être que nous n’avons pas mentionné ici les cellules (en panier », décrites par Lacroix en 1894 (1), chez la femme. Cela tient à ce que les figures schématiques que nous avons reproduites sont empruntées à la chienne, chez laquelle ces dernières cellules n’existent pas.
Ce sont, dit Lacroix, ( des cellules plates, ramifiées, anastomosées les unes avec les autres... ce réseau est nettement appliqué sur la face interne de la membrane vitrée (du lobule), au-dessous de l’unique rangée de cellules épithéliales glandulaires. »
Pour Tourneux, ce ne seraient autre chose que des restes, pendant la lactation, d’une assise régulière de cellules que forme, hors de cet état, la couche externe du lobule, celui-ci ayant alors par conséquent une double couche cellulaire.
Quoiqu'il en soit, ces cellules, analogues aux cellules de Boll, de la glande lacrymale, tapissent chez la femme, selon Lacroix, non seulement la face interne de ia membrane propre de toutes les cavités glandulaires, tant acini que canaux excréteurs intra et inter-
(1) Lacroix, Comptes Rendus de l'Académie des Sciences. 1894.
lobulaires; mais jusqu'aux canaux galactophores eux-mêmes, à peu de distance de leur terminaison à l'extrémité. du, mamelon.
L'existence de cette rangée, plus où moins interrompue, de. cellules, ne peut, en tout cas, modifier le mécanisme de la formation du. lait, tel que nous l'avons. exposé d'après les travaux de Keiffer. C'est pourquoi nous avons, pour la clarté de la rédaction, attendu jusqu'ici pour la citer. |