POURQUOI DANS L’'ENGORGEMENT LE 1% LAIT QUI SORT EST-IL MODIFIÉ
Comment, étant donné ce que nous venons d'exposer relativement à la formation du lait, peut-on expliquer les modifications que nous avons trouvées dans ce liquide, dans les cas d’engorgement?
On fait à ce sujet bien des hypothèses, dont quelques unes nous paraissent aujourd’hui surprenantes. On ne connaissait point, jusque vers la fin du siècle dernier, les détails intimes de la formation du lait, et on en était réduit aux suppositions et aux raisonnements.
Lebreton (1), que nous avons déjà trouvé, s'expri-
(1) Lebreton, op. cit,
—pOt——
mait en ces termes: € Soit la succion appliquée au mamelon: les canaux lactifères les plus directs et les plus prochains verseront le lait qu'ils contiennent et qu'ils viennent de recevoir de la glande; il est séreux. La succion continuée agira ensuite sur les tuyaux qui plongent dans les cellules graisseuses, » (ceei est d'accord avec ses théories exposées au chapitre précédent), (et qui pomperont le lait plus anciennement séparé et devenu plus visqueux. Plus on approchera de la fin de la traite, et plus, on le conçoit facilement, le lait aura acquis de consistance par l'effet de son séjour dans les cellules. »
De même, Hentius, cité par Berthollet (1), pensait que « la matière grasse se forme principalement dans les culs de sac glandulaires, tandis que les canaux seraient gorgés d’un liquide homogène, Le beurre occupant la partie la plus périphérique de la glande, le liquide qui est en avant sortirait le premier lors de la tétée, et sous l’influence des tractions répétées ou succions 4e l'enfant, la glande mammaire, pour ainsi dire endormie, se réveillerait pour produire de nouvelles sécrétions qui expulseraient le beurre déjà formé. »
Guiraud se rallie à cette hypothèse (2), et s'exprime dans le même sens.
« Le lait, disait Turpin (3), présente des différences.
(1) Berthollet, th. Paris, 1905-06 (2) Guiraud, op. cit.
(3) Turpin, Comptes Rendus de l'Institut, 1837.
sensibles à l'analyse chimique, selon l’ordre dans lequel il arrive dans une même traite... Le globule du lait, arrêté, accumulé dans les voies lactées, y germe, y pousse ses longues tigellules, dont les développement filamenteux seraient la cause immédiate de cette sorte d’obstruction.. » Et il explique les modifications du lait, en disant que celui-ci, comme dans un vase, se partage en deux couches: la supérieure, plus dense, plus riche en matière solide, l’inférieure plus séreuse, et c’est celle-ci qui sort la première,
Becquerel et Vernois invoquaient de même l’action de Ia pesanteur qui ferait descendre la sérosité du lait dans l’endroit le plus déclive, après la montée de la crème, Mais cette raison ne pouvant être invoquée pour les mamelles de la femme, les deux auteurs en concluaient, théoriquement, que le séjour du lait dans les mamelles n’exerçait, dans l’espèce humaine, aucune influence sur sa composition. IIS ajoutaient que si cela se rencontrait pratiquement, on devait trouver le même écrémage dans l’espèce humaine que dans
les espèces animales.
Ce à quoi Boutequoy (1) leur répond fort judicieusement, que, dans ce cas, si l’on vient à presser le mamelon d’un sein engorgé, («de manière à faire pointer seulement des gouttelettes de lait aux orifices du mamelon, les gouttelettes du segment supérieur seraient claires et séreuses, et celles venant des lobes
(1) Boutequoy, th. Paris, 1854.
inférieurs auraient l’onctuosité et la consistance de la crème ». Or, il est facile de constater que les choses se passent tout différemment, et que (le premier lait qui sort de la mamelle est limpide et peu chargé en éléments opaques : il apparaît ensuite avec son onctuosité ordinaire, après qu’il s’en est écoulé une certaine quantité —Or ces gouttes qu’on exprime, les unes épaisses, denses, opaques, les autres claires et demi-transparentes, se rencontrent indifféremment en haut, en bas, ou au milieu. »
Péligot, vers cette époque, expliquait le fait par une absorption d'eau par endosmose au niveau des conduits galactophores, ceux-ci étant entourés, d’après lui, par un liquide moins dense que celui qu’ils contiennent. Mais, d’où vient ce liquide? Quelles sont les conditions de cette circulation à double courant? Autant de questions sur lesquelles l’auteur reste muet, se contentant de constater un fait.
Nous avons tenté de nous rendre compte personnellement des modifications que pouvait subir, dans l’engorgement lacté, la couche sécrétante des cellules épithéliales de l’acinus glandulaire, nous disant que peut-être nous trouverions là une explication des variations de la composition du laït.
Nous avons donc avec le concours et les conseils de M. Lavialle, commencé par enlever une mamelle à une lapine, vers le huitième jour de la lactation. Puis, quelques jours après, ayant provoqué un engorgement lacté en séparant notre animal de ses petits
Er
pendant six heures, nous l'avons sacrifié ét nous avons prélevé une autre de ses mamelles. Nous avons ensuite fait des coupes dans les deux organes ainsi prélevés, et les avons examinées au microscope.
Nous devons dire que nous n’avons rien trouvé qui pût noùûs donner un éclaircissement sur Ce que nous cherchions.
La mamelle non engorgée nous montra des acini aux différents stades de la sécrétion lactée, nous permettant de constater par nous-mêmes l'exactitude des recherches, sur ce sujet, de M. Laguesse, et de M. Keiffer, caryocinèse des cellules de la couche épithéliale, avec l'énorme gonflement apical de ces cellules, bombant vers la cavité de l’acinus, — en petit nombre,
“et d’autres acini, — également peu nombreux — encore bourrés de leurs produits de sécrétion, et présentant une couche de cellules épithéliales très minces, apla-
ties, déformées, et contenant un gros noyau, générale-
ment long et effilé.
Dans la mamelle à l’état d’engorgement, tous ou presque tous les acini étaient pleins du produit de sécrétion glandulaire, et ils présentaient, comme les précédents, une couche de cellules épithéliales dans le même état de déformation et d’aplatissemient.
Nous n'avons donc pu constater autre chose que le fait suivant : les cellules épithéliales, 1 « élément noble » de l’acinus, sont, après plusieurs heures d’engorgement, dans le même état qu'au moment même
tete
où la sécrétion vient de prendre fin, et où les produits vont s’en déverser dans les canaux galactophores.
Comment donc expliquer les modifications qui se produisent dans le lait, et que nous avons longuement exposées? Nous en sommes sans doute réduit à une hypothèse, mais qui nous paraît rendre compte assez bien de ce que les analyses nous apprennent.
Nous admettrions volontiers, pour notre part, que ce premier lait, très aqueux, doit sa forte teneur en eau à une osmose qui se ferait, au cours de l’engorgement, des vaisseaux sanguins vers les canaux galactophores, au niveau de ces derniers.
On ne conçoit guère en effet comment les acini glandulaires, bourrés de leurs produits de sécrétion, ayant leurs cellules épithéliales comprimées entre le contenu de leur cavité et les parois des acini voisins également remplis, pourraient être le siège de phénomènes osmotiques avec les capillaires interacineux; ceux-ci en effet sont déjà aplatis et anémiés euxmêmes par les compressions qu'ils subissent de toutes parts.
Au contraire, l’afflux sanguin que l’on peut constater cliniquement, comme nous l’avons vu, dans un sein engorgé, trouverait à diminuer son excès de tension en transsudant à travers les paroiïs des vaisseaux. Il passerait ainsi dans la cavité des canaux galactophores, et y («mouillerait » le lait qui s’y trouve déjà, venu par des évacuations antérieures des acini. Le trop-plein de ce liquide s’écoulerait facilement par le
pie
mamelon, comme nous avons vu fréquemment le fait se produire,
Il n’y aurait dès lors rien d’étounant à ce que ce lait qui coule spontanément, ou celui qui au début de la tétée sort du sein par la succion (et qui vient directement des canaux galactophores); — ait une moins forte teneur en matières grasses que celui qui, au fur et à mesure que le sein se vide, vient des acini eux-mêmes où il à fait un stage plus ou moins prolongé.
Ce ne serait autre chose, en somme, que la conception modernisée de Milne-Edwards, dont nous avons cité les phases au cours de ce travail, et pour qui le lait se chargeait en eau au €cours de son passage dans les canaux galactophores. D’où cette conclusion que plus ce passage est rapide, moins le lait doit être
aqueux: c’est ce que vérifie l’expérience.