CHAPITRE PREMIER
Historique et exposé des théories.
Nous n'avons pas l'intention de tracer ici un exposé complet des théories émises sur les mouvements de pronation et de supination: notre but est simplement de grouper les principales opinions et de donner un résumé succinct des expériences el des faits sur lesquels elles reposent.
Nous ne remonterons pas à Hippocrate, dont l'opinion était encore un dogme pour Ambroise Paré. Rien n'est plus curieux que de voir cet illustre chirurgien renoncer immédiatement à mettre en supination un avant-bras fracturé, en apprenant qu'il se trouvait en désaccord avec Hippocrate. Cette ère de profonde déférence n'est plus; elle a fait place à une ère où la critique, souveraine maitresse, détruit les dogmes les mieux établis.
Les théories soutenues sont, en réalité, peu nombreuses. Elles se réduisent à trois principales qui peuvent s'énoncer ainsi:
1° Dans les mouvements de pronation et de supination le radius tourne autour du cubitus immobile.
2° Tandis que le radius exécute son mouvement de rotation, le cubitus exécute aussi un léger mouvement de
rotation.
pre
3° Le cubitus n’a pas de mouvement de rotation sur
son axe longitudinal, mais il facilite au radius sa rota-
tion par de légers mouvements de flexion, d'extension et même de translation.
I. — L'immobilité du cubitus a été soutenue par des anatomistes célèbres: Bertin, Sappey, Humphry, Cruveilhier.
Ce dernier auteur s'exprime ainsi: « Mettez à découvert toutes les articulations du membre supérieur, depuis l'épaule jusqu’à la main: maintenez fixé dans une immobilité absolue l'humérus, en le serrant dans un élau, et vous verrez, de la manière la plus évidente, que dans les mouvements de pronation et de supination qui sont imprimés à l’avant-bras, le radius tourne autour du cubitus immobile; essayez de faire exécuter le plus petit mouvement latéral au cubitus, vous n'y parviendrez Jamais; l'engrenage de l'articulation du coude s'y oppose complètement. Que si l’'humérus n'est pas maintenu dans une immobilité complète, vous verrez des mouvements de rotation de l'humérus s'ajouter aux mouvements de rotation des articulations radio-cubitales. Enfin, si l’avant-bras est dans la demi-flexion, vous verrez de légers mouvements de flexion et d'extension alternatifs venir compliquer les effets de la pronation et de la SUPInation. (1) »
IT. — La mobilité du cubitus a eu un véritable apôtre en la personne de O. Lecomte. Les arguments qu'il emploie pour soutenir son idée surprennent tout d'abord par leur apparence scientifique, mais ne tardent pas à
ns
(4) CRUVEILRIER. — Anat. descript., 2e édition, p. 475.
produire l'eflet de certains tours de prestidigitateurs habiles qui nous déconcertent sur le moment, mais nous laissent bientôt apercevoir que nous sommes le jouet d'une illusion.
Le premier argument sur lequel se base O. Lecomte « consiste à placer un anneau circulaire, une sorte de bracelet rigide, inextensible et fixe qui embrasse le poignet au-dessus des apophyses styloïdes du cubitus et du radius. Son diamètre est égal au diamètre transversal du poignet qui peut s'y mouvoir à frottement doux. Il porte à sa face externe deux points de repère mobiles. Si l’'avant-bras étant fléchi sur le bras, on fait exécuter des mouvements de rotation à la main, on remarque que ces mouvements sont faciles, complets, de l'extrême pronation à l’extrème supination, physiologiques, en un mot. Quelles conclusions peut-on tirer en premier lieu de cette expérience? Le raisonnement indique clairement que, dans ces conditions, la rotation ne pourrait s'effectuer si le radius se déplaçait isolément. Ne voit-on pas, en effet, que si cet os tournait seul autour de la petite tête du cubitus immobile, le poignet serait emprisonné, immobilisé dans ce bracelet d'un diamètre manifestement insuffisant. Il ne pourrait se mouvoir, en effet, que dans un cercle ayant un rayon au moins égal à l'étendue transversale de l'extrémité inférieure du radius, c'est-à-dire aux trois quarts environ de la largeur du poignet. Mais il suffit de placer les deux points de repère mobiles de notre anneau en regard des apophyses styloïdes du cubitus et du radius, et de noter les changements de rapport qui se produisent aux divers temps du mouvement de rotation. Il est de toute évidence alors que le cubitus se meut, et on peut
es étudier l'amplitude et la nature du mouvement qu'il dé- Crea tl) |
Le second argument porte sur le rôle des articulations dans le mouvement de rotation de la main: ce rôle doit être étudié au coude et au poignet.
A. Coude. — Il est manifeste que l'extrémité olécramienne se meut dans les divers mouvements de rotation de la main. L'engrènement n'existe pas: il ÿ a même une certaine laxité. Le mouvement de l'extrémité olécramienne dans la pronation et la supination se reconnaît au simple palper.
Le déplacement de cette apophyse se fait vers l’épicondyle ou vers l'épitrochlée: ces deux saillies étant prises comme points de repère. L'olécrane est porté en dehors, un peu en arrière et en haut, dans la pronation; tandis que dans la supination, il est porté en dedans, en avant et un peu en bas. Il exécute non un mouvement directement latéral, mais une sorte de lorsion spiroïde. — Deux autres petites articulations participent aussi aux mouvements de la main au pli du coude: ce sont les articulations radio-humérale et radio-cubitale supérieure. La petite tête radiale, solidaire d’ailleurs des mouvements du cubitus, est entraînée en arrière et en dehors dans la pronalion; en avant et en dedans dans la supination.
B. Poignet. — Au niveau du poignet on observe 1° un mouvement de translation ou de circumduction: 2° un mouvement de rotation sur l'axe de l'os.
Lecomte décrit même des muscles rotateurs du eubi-
(1) Essai de physiologie mécanique du mouvement de rotation de la main, O. LECOTE, Archives générales de médecine, août 1874.
SRE
fus: un pronateur cubital, l'anconé: un supinateur cubital, le carré pronateur.
O. Lecomte a eu cependant peu de partisans. Heiberg (de Christiania (1) qui paraissait s'être rallié aux idées de Lecomte, s'en est ensuite défendu avec la plus vive énergle. L'erreur venait de ce que Heiberg avait confondu le mot « rotation » avec celui de « circumduction ». C'est à tort que M. Testut cite Heiberg parmi les adeptes de la théorie de Lecomte.
Le seul auteur qui paraît avoir un peu sacrifié aux doctrines de Lecomte est M. Jaboulay (2). Cet auteur a envisagé deux cas: 1° l’'avant-bras est étendu sur le bras: ici pas de doute, le cubitus n’a pas de mouvement de rotation: -— 2° l'avant-bras est fléchi sur le bras: ici la scène change; voici le passage: « L'articulation humérocubitale n'est plus aussi serrée que dans l'extension et un certain mouvement de latéralité ef en même temps de rotalion longitudinale peut s'exécuter. C'est d’ailleurs ce qui existe dans l'articulation du genou qui permet, dans la flexion, un véritable mouvement de rotation. On remarque que ces mouvements retentissent sur l'extrémité inférieure en ayant une amplitude égale à la longueur de l'axe qui résulte de la différence du niveau des deux articulations cubitales. Un faible mouvement au niveau du coude est donc considérablement multiplié lorsqu'il arrive au poignet. » |
III. — A côté de cette théorie d'après laquelle les auteurs reconnaissent des mouvements du cubitus, prend
(4) HeiBerG.— Journal of anat. and Physiol., 1885. (2) JaBouLay.— Province Médicale, 1893.
D 0 place une autre théorie qui admet de simples déplacements de cet os sans mouvements de rotation proprement dite.
Vicq-d'Azyr décrit des mouvements d'extension et de flexion se combinant avec la pronation et la supination.
Gerdy admet aussi des mouvements du cubitus. « Sa théorie, appuyée d'explications mécaniques, dit Pozzi, dans le Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, est si compliquée, que l’auteur éprouve lui-même quelque peine à s’en rendre compte. »
À ces noms, il faut ajouter ceux de Duchenne (de Boulogne), de Heiberg et de Dwight. « Fait-on abstraction, écrit Duchenne, dont nous empruntons l'opinion à l'article de Pozzi (1), de tous les mouvements articulaires pendant la pronation et la supination, on observe que les extrémilés mférieures du radius et du cubitus décrivent deux arcs de cercle en sens contraire et d'égale étendue autour d'un axe fictif qui passerait par le troisième métacarpien. Îl en résulle que si, pendant ces mouvements de pronalion et de supination, les doigts de la main sont étendus parallèlement à la direction de l’avant-bras, la main tourne sur un axe représenté par le médius. Celui qui, ne possédant aucune notion anatomique, verrait ces arcs de cercle égaux décrits en sens contraire par l’extrémité inférieure du cubitus et par l'extrémité inférieure du radius, n'aurait certes pas l'idée d'expliquer les mouvements de pronation et de supination qui en résultent par la rotation du radius sur le cubitus. En réalité tout le monde peut constater, en effet, que dans leur quart infé-
(4) Pozzi. — Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales.
| it rieur, ces deux os se meuvent alors en sens contraire, dans une étendue égale et qu'ils sont solidaires.
Voici comment Duchenne s’est convaincu que ces faits ne sont point illusoires:
Il a fixé au niveau de l'extrémité inférieure du cubitus, dans la direction transversale de l’avant-bras, une petite tige de 10 à 15 centimètres: alors, en exécutant des mouvements de pronation et de supination, il a vu l'extrémité libre de cette tige tracer des demi-cercles en sens conlraire, ce qui n'aurait pas lieu évidemment si cette extrémité osseuse était restée fixe. D'autre part, lorsque pour une cause quelconque, ce mouvement de l'extrémité inférieure du cubitus est empêché pendant la pronation et la supinalion, le mouvement de l'extrémité inférieure du radius est singulièrement gêné et devient très limité, c'est ce que, du reste, tout le monde peut constater sur soimême.
Voici, en outre, ce que Duchenne a observé sur des sujets dont les muscles et les articulations du membre supérieur avaient été disséqués. Fixant solidement le bras, soit à l’aide de la main, soit dans un étau, et puis, ayant étendu l’avant-bras sur le bras, 1l a imprimé lentement à la main des mouvements de pronation et de supination; alors, il a vu l'extrémité inférieure du cubitus décrire des arcs de cercle alternativement en sens contraire. Une tige métallique longue de 15 centimètres enfoncée transversalement de dedans en dehors dans l'extrémité inférieure du cubitus, rendait ces mouvements d'un quart de cercle d'étendue, des plus évidents. Dans cette expérience, lorsque la main était au plus haut degré de supination, il Jui a imprimé lentement un mouvement