CHAPITRE II ÉTUDE DES ÉDIFICATIONS OSSEUSES ÉTENDUES
Description macroscopique.
Les formations osseuses que l’on peut rencontrer dans les poumons peuvent revêtir des types très différents. Nous devons tout d’abord faire remarquer que la plupart des auteurs n’ont eu en vue que les formations à grand développement et en tous cas macroscopiquement visibles. Nous avons signalé dans le chapitre précédent les recherches récentes de Lubarsch et de Pollack ; nous avons pu les confirmer en partie, ainsi qu’on le verra plus loin. Elles prouvent qu'il peut se produire dans le tissu pulmonaire modifié des formations de tissu osseux reconnaissables à certaines modifications macroscopiques, mais évidentes seulement à l'examen histologique.
Nous n’aurons donc en vue dans ce paragraphe que l'étude des premiers cas. .
Ces cas, qui ont été désignés par les auteurs, soit sous le nom d’ostéomes, soit sous le nom de formations osseuses, se présentent presque toujours sous la forme de baguettes plus ou moins irrégulières, souvent ramifiées, formant même quelquefois des réseaux enchevêtrés plongés en plein parenchyme et lui adhérant intimément: c'est une forme que quelques auteurs ont désignée sous le nom
Ar —
de ramifiée. « Un ou plusieurs lobes d’un seul ou des deux poumons présentent des travées osseuses, rigides, ordinairement disposées sous forme de petits canaux flexueux, souvent ramifiés. Les travées principales atteignent, dans les cas les plus accentués, jusqu'à 5 millimètres (Bühl). Parfois il existe de petits os, indépendants des ramifications ; ceux-ci, toujours de petit volume et comme perdus dans l'épaisseur du parenchyme pulmonaire, ne présentent la plupart du temps que deux ou trois extrémités pointues, recourbées ou droites et pouvant se terminer dans une masse granuleuse semblable à un choux-fleur. Les travées osseuses sont ordinairement canaliculées et traversées par des fibres tendineuses qui, en beaucoup de points, sont hibres et en d’autres sont entourées de petites granulations osseuses. » (Devic et Paviot.)
Dans d’autres cas, l’os se présente sous la forme de petits nodules épars dans le tissu pulmonaire : c'est la forme lubéreuse. Ici, « les formations osseuses sont petites, arrondies, dépassant rarement la grosseur d'un pois, plus circonscrites ; leur nombre peut atteindre et même dépasser cinquante. On l’observe aussi bien à la périphérie du poumon que dans l'épaisseur du parenchyme. Celles qui sont situées sous la plèvre et qui sont constituées par du tissu compact possèdent une surface plus unie que celle qu'offrent les formations situées dans la profondeur de l'organe. Ces dernières sont irrégulières, apparaissent sous forme de petites masses lobulées, souvent reliées entre elles par de petites travées osseuses ». (Devic et Paviot.)
Des cas plus rares signalent la possibilité de masses
AR osseuses compactes qui constituent la forme diffuse (Cohn) (1).
Enfin, quelques-uns des cas que nous avons pu recueillir présentaient des masses osseuses irrégulières, généralement en rapport avec la paroi d’une caverne (obs. de Browning, obs. de Le Diberder). Ces cas sont difficiles à classer dans une des formes précédentes, la morphologie des pièces osseuses étant commandée par le voisinage des cavernes. Mais si ces observations diffèrent par ce fait de la majorité des autres, il nous semble qu'elles doivent être confondues avec celles-ci au point de vue de la pathogénie ; bien plus, elles nous paraissent, ainsi que nous l’'exposerons plus loin, servir de trait d'union entre les édifications osseuses étendues et les foyers microscopiques décrits par Lubarsch et Pollack.
Il serait fastidieux de décrire avec la minutie que l’on retrouve, dans la plupart des observations allemandes, les caractères macroscopiques de ces néoformations ; il nous semble préférable de rapporter in extenso quelques observations caractéristiques des différents types.
Comme exemples de formation ramifiée, nous rapporterons le cas de Arnsperger, qui nous a paru assez typique et l'observation IT de MM. Devic et Paviot (2), avec une
(1) Nous signalerons que l’on a rapproché des formes diffuses des cas d’entiqué qu'on a observés chez les bovidés ; on trouvera, dans le mémoire de MM. Devic et Paviot, des détails sur cet intéressant rapprochement .
(2) M. le D' Lyonnet a bien voulu nous communiquer les clichés qui avaient servi à la publication du mémoire de MM. Devic et Paviot dans le Lyon Médical. Nous lui sommes trés reconnaissant de son extrême obligeance.
figure se rapportant à cette dernière et qui a été dessinée d'après nature. Nous nous tiendrons pour toutes les descriplions rapportées dans ce chapitre, à l'examen macroscopique.
OBSERVATION I (Arnsperger).
Homme de cinquante-quatre ans, architecte, souffrant, d’après la note communiquée par le professeur Hoffmann, depuis 1869, de tabes dorsalis. Mort d'hémorragie gastrique, due à un ulcère rond perforant. Syphilis ancienne. Depuis 1869, phénomènes de tabes, sous forme, d’abord, de douleurs lancinantes, puis d’ataxie. Traité avec succès par la suspension, il pouvait marcher, ces dernières années, sans aide, ce qu'il n'avait pu faire depuis longtemps ; un peu d’alcoolisme ; jamais il ne s'était plaint du côté des poumons, pas d’autres maladies.
AUTOPSIE. — Les deux poumons sont presque identiques quant aux lésions. Le gauche m'a servi à la description; le droit a été réservé aux examens microscopiques.
La plèvre, sur une grande partie du poumon gauche, ne présente aucune lésion importante, sauf un certain épaississement. En quelques points, on trouve des adhérences qui augmentent encore cet épaississement, mais celui-ci est surtout remarquable au sommet et, quoique à un plus faible degré, aux portions inférieures du lobe inférieur. On voit, en outre, une faible augmentation de la coloration noire normale, sous forme de taches ; de même, la limitation des lobules se détache avec une netteté anormale, par suite de l'élargissement du tissu conjonctif interlobulaire. La consistance du poumon, au sommet, dans les points où il y a de l’épaississement pleural,
est nettement augmentée ; elle est due, non à l'état du poumon lui-même, mais à la charpente osseuse qui le renferme. Directement sous la plèvre, aussi bien au lobe supérieur qu’au lobe inférieur, on trouve des nodules noirs, isolés, au nombre de dix environ. Ces nodules, de la grosseur d’un pois, pigmentés en noir, avec, par places, des taches jaunâtres, se montrent, au toucher, d'une dureté inégale. Les ganglions bronchiques, qui se laissent distinguer nettement des nodules ci-dessus, par leur grosseur et par leur forme plus allongée, ont cependant le même aspect extérieur : ils présentent une forte pigmentation et une consistance nettement augmentée.
A la coupe d'un des nodules, on voit une couche externe, étroite, dure, de tissu blanc jaunâtre, qui n’oppose au couteau aucune résistance spécialement appréciable. Le milieu du nodule est fortement pigmenté, avec, au centre, un tissu jaunâtre, en forme d'étoile, affectant l'aspect de bandes étroites séparant le tissu noir ambiant. Dans d'autres nodules, on trouve, à la périphérie seulement, un tissu blanc jaunâtre, en forme de coin, tandis que le reste du nodule est uniformément noir.
Les ganglions du hile sont fortement pigmentés sur la surface de coupe ; quelques-uns présentent une grande augmentation du tissu conjonctif et une consistance plus ferme.
Les vaisseaux du hile sont normaux.
A la coupe du poumon, aux points où il n'y a pas de formations osseuses, on n’éprouve aucune résistance digne de remarque ; bien plus, en certains endroits, le tissu pulmonaire paraît plus mou. Le contenu du poumon en air ne paraît nulle part essentiellement modifié. L'aspect du tissu pulmonaire est influencé, en certains endroits, par le développement net du tissu conjonctif. Celui-ci est épaissi autour des bronches et des vaisseaux et les travées interlobulaires se distinguent aisément. On peut facilement suivre les vaisseaux et les bronches, qui ne présentent aucune modification et aucune relation de voisinage avec les nodules cités plus haut, ni avec les formations osseuses. Toutes les lésions décrites jusqu'ici n’offrent
aucune localisation régulière, mais sont disséminées dans tout le poumon. La formation osseuse, également, ne,se limite pas à un petit domaine, mais est largement étendue, quoique à des degrés divers. Au sommet du poumon, on ne sent que quelques épines isolées qui, pour la plupart, se trouvent dans le voisinage de la plèvre. Les parties situées plus au centre sont, à cause de l'augmentation de consistance, difficiles à sentir à la palpation, où on ne peut reconnaître que les pointes osseuses réunies ; d'ailleurs, au fur et à mesure qu'on s'éloigne, elles deviennent de plus en plus perceptibles. Dans la partie moyenne du lobe supérieur, spécialement sous la plèvre externe on sent déjà de grosses agrafes osseuses, mais, par contre, dans les parties inférieures du même lobe, on retrouve de nouveau des aiguilles osseuses complètement isolées. Le lobe inférieur est totalement traversé par une charpente osseuse qui partant du hile, arrive jusque sous la plèvre, faisant penser, de prime abord, à une ossification de l'arbre bronchique ou à une calcification des vaisseaux pulmonaires. Par une pression manuelle faite sur le lobe, on perçoit à la main et on entend une crépitation produite par les agrafes osseuses.
Certaines de ces agrafes sont isolées, mais on ne peut les séparer du tissu pulmonaire qu'au prix d’un violent effort, et il reste alors, toujours, de petits lambeaux de parenchyme adhérents à l'os, tant leur union est intime. Ce fait est particulièrement appréciable aux extrémités libres des rameaux ossifiés. Là, en effet, les travées osseuses se transformaient en fibres conjonctives minces, brillantes comme des tendons et difficiles à déchirer. Elles étaient, de leur côté, en dépendance avec le tissu conjonctif interstitiel épaissi; de plus, les os étaient, bien des fois, unis entre eux par des filaments de cette nature. Les fragments osseux isolés revêtent en partie la forme d’aiguillons, le plus souvent à extrémité renflée; ou bien, on voit, d’un centre un peu épaissi, diverger des rayons en nombre variable, qui, à leur tour s’épaississent souvent, ce qui explique la description de Bühl, qui les compare à des choux-fieurs.