CHAPITRE IV Etiologie et Pathogénie
Les paralysies de la fièvre typhoïde ne sont pas isolées dans la pathologie; on peut observer des paralysies identiques, dans la plupart des grandes infections ou des grandes intoxications.
On a signalé des cas de paralysie ascendante aiguë à la suite de la rougeole (Liégard, Bourdillat), de la variole (Gübler, Bernhardt, Gros, Chalvet, Œttinger et Marinesco), de la diphtérie (Westphal), de la coqueluche (Mœbius), de l’influenza (Leyden, Ballet et Dutil).
Landry, Leudet, Kummel, Pitres et Vaillard, Curschmann, Raymond, en ont rapporté des exemples dans le cours, ou pendant la convalescence de la fièvre typhoïde.
On sait aussi que le rôle des infections entre pour une aussi large part dans l’étiologie des polynévrites que celui des intoxications.
Il y a des polynévrites tuberculeuses, paludéennes, diphtéritiques.
La lèpre, la syphilis (Beck, Schultz, Kahler, Spillmann et Étienne), la rougeole (Monro, Fox),
Ve le typhus, l'infection puerpérale, la pneumonie (Charcot, Fiesinger), la grippe (Remack, Eisenlohr, Howen, Putnam), certaines intoxications (saturnine, arsenicale, oxycarbonée, mercurielle), l’alcoolisme, l’ergotisme, ont donné des polynévrites.
Dans la fièvre typhoïde, les polynévrites, tout en étant rares, sont certainement plus fréquentes que les autres formes de paralysie.
Nous en avons observé un cas dans le service de M. le professeur Spillmann.
Il n’a pas été publié jusqu'alors de statistique indiquant la fréquence des paralysies dans la rièvre typhoiïde.
Mais ce genre de complication est certainement tout à fait exceptionnel.
Krafft-Ebing, sur 212 cas de fièvre typhoïde observés après la guerre de 1870, déclare n’avoir pas rencontré un seul cas de paralysie.
Les paralysies peuvent survenir à toutes les périodes de la maladie; mais dans la grande majorité des cas, ces accidents s’observent dans la période de déclin ou la convalescence, au quatrième jour d’apyrexie (obs. D,au septième (obs. ID, deux jours après une rechute ‘obs. XI), parfois beaucoup plus tard. C’est ainsi que dans l’observation XXII, due à Nothnagel, les premiers symptômes n’apparurent qu’un mois après le début de la convalescence.
La forme de la maladie semble n’avoir pas l’im-
ef
portance que lui avaient attribuée certains auteurs (Trousseau et Jaccoud, entre autres.) Les fièvres typhoïdes graves, longues adynamiques, n’ont certainement pas le monopole des accidents paralytiques ; cependant, sur 20 observations recueillies par Landouzy dans sa thèse d’agrégation, les deux tiers portent sur des fièvres typhoides graves. Mais on les a vus se produire dans des formes d'intensité moyenne (obs. XII, XIV, XVII, XVII, XXI, et même dans des formes remarquablement bénignes, témoin l’observation I.
Il ne semble donc pas qu’il faille attacher une importance exagérée à l’état de débilitation du système nerveux.
« Nous serions tenté de dire, écrit Landouzy, de ces paralysies qu’elles viennent pendant la convalescence, et non à cause de la convalescence, lui semblant souvent plutôt superposées que subordonnées. »
Quant à expliquer pourquoi tel malade est atteint, alors qu’un autre échappe à cette complication, on en est réduit à des hypothèses.
Raymond fait intervenir une question d’hérédité morbide, d’autres ont voulu en chercher l’explication dans les antécédents personnels du malade.
Tout cela ne paraît pas très démonstratif. Il y a certainement «des conditions inhérentes, soit au sujet, soit au microbe, une question de pré-
so disposition, de locus minoris résistentiæ dans l’action des maladies infectieuses sur le système nerveux (Grasset) »; mais tout cela estencore mal connu, et nous ne croyons pas qu’il y ait lieu de nous y arrêter.
Quant à la pathogénie de toutes ces paralysies infectieuses ou toxiques, c’est là une question relativement récente, sur laquelle nous nous arrèêterons un instant.
Il nous semble inutile de discuter les théories anciennes, que nous avons signalées brièvement au début, et qui n’ont plus guère en effet qu’un intérêt historique.
Tout le monde est d'accord aujourd’hui pour invoquer l’action des microbes ; mais ces microbes peuvent agir sur le système nerveux de deux facons : directement, ou par l’intermédiaire de leurs toxines.
Quelques auteurs ont admis l’action directe des microbes sur les éléments nerveux (Curschmann, Ausset et Bourgogne).
Curschmann rapporte même un cas de paralysie de Landry, survenue au cours d’une fièvre typhoide, dans laquelle il aurait trouvé le bacille d’Eberth dans la substance blanche de la moëlle ; mais cette observation date de 1886, époque où l’on n’avait pas encore tous les procédés de coloration actuels.
On peut donc se demander si le microbe trouvé n’était pas le coli bacille, et s’il ne s'agissait pas
ot, SR d’une infection agonique; s’il s'agissait réellement du bacille d'Eberth, il était nécessaire de rechercher sa présence dans le sang, fait exceptionnel. Au contraire, ses toxines peuvent y parvenir avec la plus grande facilité.
Il semble donc bien plus naturel d'admettre non pas l’action directe des microbes ; mais leur action indirecte, par l'intermédiaire des toxines.
Les toxines sont des substances alcaloïdiques très actives, qu’on a pu retirer des cultures microbiennes,
On à même isolé du bacille d’Eberth une ptomaine : la typhotoxine.
Expérimentalement, on a produit des paralysies en injectant, soit les cultures microbiennes diverses elles-mêmes (Charrin, Roux et Yersin, Grancher, LI. Martin, Gilbert et Lion, Thoinot et Masselin), soit les substances toxiques élaborées par les microbes (Roger, H. Vincent, Charrin, Widal et Besançon. Enriquez et Henrion).
En ce qui concerne spécialement le bacille typhique, plusieurs essais ont été tentés par Gaffky, Frænkel, Seitz.
Chantemesse et Widal tuèrent desanimaux, en leur injectant des cultures de bacilles typhiques.
H. Vincent produisit des paralysies chez le lapin en lui inoculant du bacille d'Eberth associé à un microbe isolé de la rate d’un typhoïdique.
Lebon produisit aussi de la paralysie par inoculation du bacille typhique.
mie
Sirotinin arriva aux mêmes résultats en se servant de cultures stérilisées, d’où il conclut qu’il s'agissait d’une intoxication.
D'après Charrin, les paralysies provoquées par les microbes eux-mêmes inoculés, et celles dues aux substances solubles de ces microbes sont identiques; c’est parfaitement démontré pour la diphtérie.
Si l’on se rappelle de plus que les poisons minéraux donnent fréquemment des paralysies, on sera bien tenté d’admettre que la fièvre typhoïde agit sur le système nerveux, par l’intermédiaire des toxines que sécrète le bacille d’'Eberth, et qu’elle agit à la façon d’un empoisonnement.
Les toxines agissent-elles électivement sur la moëlle, elles peuvent provoquer de la myélite, — agissent-elles électivement sur les nerfs périphériques, on est en présence d’une polynévrite, — portent-elles à la fois leur action sur le système nerveux central et les nerfs périphériques, il s’agit d’un type mixte.
Telle est, semble-t-il, l’idée qu’on peut se faire aujourd’hui des paralysies typhiques.