‹ Contribution à l'étude des paralysies alcooliquesChapitre 5 sur 10 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Symptomatologie.

Avant de décrire la symptomatologie des paralysies alcooliques il nous paraît utile de dire chez quels individus ces paralysies se produisent de préférence, sous l’influence de quelles boissons elles se développent surtout.

En Angleterre, on admet que les femmes présentent une disposition toute particulière à ces troubles moteurs. C’est AVilks qui le premier a attiré l’attention sur ce point, et, depuis, les observations publiées ont été en majorité confirmatives. Pour Myrtlc (1), qui a rapporté des cas d’alcoolisme chronique, la femme serait surtout exposée à la paralysie, l’homme au delirium tremens. — Broadbent (2) admet cette influence du sexe comme incontestable et il trouve une explication dans l’état sédentaire où la femme est assujettie.— OEttinger (3), dans son travail, relève 55 observations, parmi lesquelles 37 regardent des femmes et 18 seulement des hommes. Nous-même, nous rapportons 7 observations originales, parmi lesquelles nous relevons 6 femmes et 1 homme. Nous pensons donc qu’en général on peut admettre la prédisposition du sexe féminin.

Il est un point que nous devons encore signaler, c’est l’influence de la liqueur qui a servi à produire l’intoxication. Il est à noter que le liquide toxique est dans la majorité des cas l’absinthe ou une liqueur contenant des huiles essentielles telles que le vulnéraire, l’anisette, le vermouth, le bitter, etc., et la plupart des boissons vendues sous le nom d 'Apéritifs. On a voulu aller plus loin, et dans ces dernières années, on s’est efforcé de savoir parmi les nombreuses

(1) Myrtle, Congrès de V Association médicale , 1882.

(2) Buoadbent, Société royale de médecine de Londres, 1884.

(8) ÜËTTINGER, Thèse de Paris, 1885.

SYMPTOMATOLOGIE

essences dont ces liqueurs sont composées celles qui étaient le plus toxiques, (les recherches ont surtout porté sur l’absinthe. Marcé et Magnan (I) font ingérer de l’essence d’absinthe à des animaux et produisent des convulsions épileptiformes. Plus récemment MM. Cadéac et Meunié (2) ont divisé en deux groupes principaux les essences qui entrent dans la composition de l’absinthe du commerce: un groupe épileptisant formé par l’absinthe, l’hysope, le fenouil — un groupe stupéfiant formé par Panis, la badiane, l’angélique, l’origan, la menthe. Dans le premier groupe, l’absinthe occuperait le premier rang par sa toxicité ; mais l’hvsope et le fenouil ont des propriétés nocives très énergiques et produisent des convulsions très violentes chez les animaux auxquels on les fait absorber. — Dans la série des stupéfiants, Panis a des propriétés narcotiques très grandes, il produit surtout de l’hébétude, du tremblement et des troubles de la vue. Pour les auteurs que nous citons, Panis serait la cause des accidents les plus graves, et c’est cet anisisme que l’on devrait surtout combattre en modifiant la composition de la liqueur d’absinthe livrée à la consommation. — Pour Laborde (3), l’essence toxique par excellence est l’essence d’absinthe, elle seule est capable de produire l’attaque épileptiforme et convulsive. — Les essences d’anis, d’angélique, de fenouil, ne produisent que des troubles physiologiques de peu d’importance et pourraient par suite être presque à peu près négligées.

Ce sont les malades intoxiqués par les liqueurs contenant des essences qui présentent le plus souvent les paralysies alcooliques. Le tableau clinique de la paralysie est donc précédé pendant un temps plus ou moins considérable par divers désordres qui dépendent de cette intoxication. Nous croyons utile de les résumer rapidement. Ce sont les troubles objectifs qui ont la plus grande valeur séméiologique et consistent en une exaltation excessive de la sensibilité. Les extré-

(1) Marcé et Magnan, Comptes rendus de l'Académie des sciences, 18G4 et 1869.

(2) Cadéac et Meunier, Contribution à l’étude physiologique de la liqueur d’absinthe, Lyon médical, 1889.

(3) Laborde, Académie de Médecine, octobre 1889.

mités dos membres sont le siège de prédilection de cette hyperalgésie qui se distingue par la symétrie et une extension rapide vers le tronc. Le pincement le plus léger, une piqûre et quelquefois même la simple application du doigt sur le tégument externe donnent lieu à des douleurs tellement pénibles qu’elles font jeter des cris aux malades qui se renversent, se tordent, retirent et fléchissent fortement leurs jambes. Toujours plus vive aux membres inférieurs qu’aux membres supérieurs, cette hyperalgésie existe chez l’homme comme chez la femme ; elle s’observe sur le trajet de la colonne vertébrale et sur les côtes, au niveau de l’émergence des nerfs spinaux, à la partie antérieure et inférieure de l’abdomen, en dehors des muscles droits et jusque dans les fosses iliaques. Fait curieux, la pression du tégument abdominal, à l’aide d’un ou de plusieurs doigts, détermine non seulement une douleur excessive, mais encore le renversement de la tête, la contraction des muscles de la face, et le soulèvement du tronc qui se courbe en arc de cercle comme dans l’hystérie. Le pincement de la peau sur ces mêmes parties, bien que très douloureux, est loin de produire des effets semblables.

D'un autre côté l’excitabilité réflexe est très exagérée; à la suite de la moindre impression de douleur, les muscles des membres se contractent avec rapidité et parfois le malade se pelotonne pour éviter de nouvelles excitations. La susceptibilité est telle, dans certains cas, qu’il suffit de lui montrer le doigt pour le faire bondir sur son lit. Mais c’est surtout le chatouillement qui dans ces circonstances a le privilège d’éveiller les contractions musculaires ; il est particulièrement pénible et insupportable à la plante des pieds où il détermine des mouvements réflexes des membres inférieurs et même du tronc, donne des soubresauts au malade et finirait par le tuer s’il venait à se continuer.

Il est cependant une cause d’erreur contre laquelle on doit être prévenu. Les vieux buveurs d’absinthe présentent non pas de l'hyperesthésie au niveau des membres inférieurs, mais de l’analgésie à la façon des buveurs d’alcool. Cette anesthésie est symétrique, elle va s’atténuant vers la racine des membres. L’excitabilité réflexe peut

SYMPTOMATOLOGIE

même être fort atténuée et les malades ne plus retirer brusquement les jambes quand on vient à leur titiller la plante des pieds. Mais même dans ces cas avancés, la douleur à la pression de l’abdomen et des masses vertébrales persiste, souvent même aussi intense qu’au début. C’est là un signe différentiel qui ne fait presque jamais défaut.

Les désordres subjectifs accusés par les malades sont ceux de l’alcoolisme chronique en général : fourmillements, picotements, crampes, sensation de brûlure exagérée par la chaleur du lit. Dans l’intoxication par l’absinthe les douleurs au niveau des extrémités sont souvent plus profondes, plus pénibles ; on note souvent les sensations de torsion, de brisement, de déchirure qui se voient plus rarement dans l’intoxication par le vin. Il existe parfois une sensation de constriction sternale : les malades se plaignent d’un poids qui écraserait leur poitrine, ou encore d’une sensation analogue à la boule hystérique.

Nous ne voulons pas insister ici sur les troubles gastriques, la dyspepsie, les vomissements, les pituites, le tremblement que présentent les absinthiques, ils ne diffèrent pas des troubles analogues que l’on connaît chez les buveurs de vin.

Mais il est un symptôme spécial sur lequel l’attention doit être attirée- Ce sont les hallucinations qui portent sur les occupations journalières du malade, soit sur ses préoccupations dominantes avec une préférence particulière pour ce qui est désagréable, pénible, terrifiant. Ainsi les malades voient des fantômes hideux, féroces, prêts à les dévorer, d’affreux précipices qui vont les engloutir. Ils sont tellement effrayés parfois qu’ils quittent précipitamment le lieu où ils se trouvent pour éviter l’objet qui leur fait peur.

a) Période prodromique de la paralysie alcoolique. — Cette période a une durée extrêmement variable, et plusieurs années se passent d’ordinaire depuis le moment ou les malades commencent à boire jusqu’à celui où apparaissent les premiers troubles moteurs. C’est durant cette période que se déroule le tableau morbide que nous avons tracé tout à l’heure et que se montrent tous les signes de l’intoxication. Nous avons vu que le système nerveux était touché de

préférence ; chez les malades qui vont être atteints de troubles nerveux et musculaires, il arrive souvent que certains signes sont plus marqués " ce sont ceux qui se passent dans la spheie des systèmes sensitif et locomoteur. C’est dans ces cas que les douleurs que nous avons décrites plus haut deviennent intenses. Les sensations de torsion, de brisement, de brûlure sont à leur maximum ; les crampes, les soubresauts des tendons, sont parfois assez forts pour réveiller en sursaut le malade. On a noté dans d’autres circonstances certains phénomènes qui auraient immédiatement précédé la paralysie. C’est ainsi que Magnuss IIüss cite des cas où la paralysie motrice avait succédé à une attaque de délire alcoolique. En résumé, on voit que ce sont les désordres nerveux qui dominent la scène dans toute cette période, soit qu’ils se passent du côté de l’encéphale, soit qu’on les retrouve au niveau des extrémités nerveuses.

/;) Période paralytique. — Après quelques années, parfois seulement après quelques mois, la paralysie se montre et elle affecte dès lors des allures spéciales. Elle se localise de préférence sur certains groupes musculaires, -et, dans la forme ordinaire, ce sont les muscles extenseurs qui sont frappés les premiers. Tantôt la paralysie est lente, insidieuse et progressive ; d’autres fois, la marche est ✓

plus aiguë, et la généralisation se fait avec plus de rapidité. Dans la majorité des cas cependant, le début est progressif. Les malades se plaignent. d’une faiblesse inusitée dans les membres inférieurs, mais cette faiblesse est générale, diffuse, et les malades ne peuvent la rapporter à l’atteinte de tel ou tel groupe musculaire. La marche devient difficile et pénible, une course un peu longue est impossible, enfin, la paraplégie se montre. Les deux membres inférieurs sont atteints d’une façon symétrique, et voici, d’ordinaire, l’ordre dans lequel les muscles sont touchés : le triceps crural est souvent pris dès le début, d’où la difficulté qu’éprouvent les malades d’étendre la jambe sur la cuisse ; on a publié même des observations où il est seul resté paralysé. Plus souvent le groupe antéro-externe de la jambe est atteint à son tour ; et, parmi ces muscles, l’extenseur propre du gros orteil est touché l’un des premiers et avec une fré-

SYMPTOMATOLOGIE

quence constante. Les muscles extenseurs des orteils deviennent impotents à leur tour ; puis le groupe des péroniers latéraux est envahi. On a vu dans quelques circonstances l’atrophie s’étendre aux muscles du mollet ; mais, quand elle se produit, c’est beaucoup plus tard. 11 en est de même des muscles de la cuisse, adducteurs et abducteurs. D'ailleurs ces derniers ne sont touchés qu’exceptionnellement.

L'atrophie prédominant sur les muscles antéro-externes de la jambe, il en résulte une attitude spéciale du pied et de tout le membre inférieur : le pied est en extension complète sur la jambe ; de telle sorte que la face externe de celle-ci semble se continuer sans démarcation avec la face dorsale du tarse. De plus le pied est porté légèrement en dedans et il réalise la déformation que les chirurgiens désignent sous le nom de pied bot varus équin. De cette attitude, il résulte que le bord interne du pied est plus élevé que le bord externe, et les orteils plus que le talon. Les muscles extenseurs des orteils n’exercent plus d’action antagoniste, il en résulte que les orteils sont fortement fléchis vers la plante, surtout le gros qui est constamment 1e. plus dévié à cause de la paralysie constante et précoce qui atteint son extenseur propre. Cette attitude du pied est presque pathognomonique. On comprend facilement que la marche doit être grandement gênée par suite de cette déformation, le poids du corps portant sur l’avant-pied et parfois même sur les orteils. Nous décrirons plus loin d’ailleurs les troubles de la marche qui sont quelquefois assez accusés pour simuler l’ataxie locomotrice et donner lieu à un pseudo-tabes alcoolique. Dans un membre ainsi modifié, il n’est pas étonnant que le pouvoir réflexe soit altéré, et, de fait, la perte du réflexe rotulien est la règle dans le cas qui nous occupe.

L’observation que nous publions ci-dessous est un cas de paralysie alcoolique où les signes que nous venons de décrire sont bien marqués. Ils ont rapport à une jeune femme de 31 ans entrée le 23 septembre 1890 à l’hôpital de la Pitié, dans le service de M. Lancercaux, et qui présente une paraplégie alcoolique avec atrophie des muscles de la région antéro-externe de la jambe.

Observation I. — (personnelle)

Paralysie alcoolique au début ( membres inférieurs ).

Intoxication par les essences.

La nommée G... Jeanne, âgée de 31 ans, entre le 23 septembre 1890 à l’hôpital de la Pitié dans le service de M. Lancereaux, salle Lorain, n° 1 .

Antécédents héréditaires. — Père G9 ans, pas de renseignements; mère 62 ans, pas de renseignements ; 4 frères vivants, bien portants, pas d’autre frère ni sœur. La malade a eu 3 enfants dont un est mort à 3 ans de diphthérie.

Antécédents personnels. — N’a jamais été malade dans son enfance, un peu nerveuse cependant, mais n’a pas eu de crises. Réglée à 14 ans, régulièrement. Grossesses assez bonnes. La malade est herpétique ; blépharite ciliaire, céphalées, ongles striés, craquements articulaires, ostéophytes.

Il y a 6 mois ses forces ont commencé à diminuer. Elle se plaignait de faiblesse dans les jambes, de douleurs partant de la région lombaire et se propageant dans les jambes, et cela d’une façon presque continue. Aujourd’hui le nerf sciatique est douloureux à la pression des deux côtés.

La sensibilité cutanée des deux côtés (cuisses et jambes) est notablement diminuée; la face plantaire des pieds présente au contraire de l’hyperesthésie.

La motilité est très diminuée; la malade marche en se cramponnant et traîne ses pieds sans les lever du sol. Sur l’ordre de les lever, elle soulève la face plantaire parallèlement au sol; mais bientôt elle laisse retomber le pied presque verticalement.

Rêves la nuit; ses enfants sont malades, son mari a fait naufrage, pas de chute dans des précipices, pas d’animaux féroces.

Réveils en sursaut et en sueur. Céphalées continuelles.

La malade est très émotive, elle pleure et parle avec volubilité, s’élève énergiquement contre le diagnostic c éthylisme »

Tremblements fibrillaires de la langue et des mains. Au saut du lit : pas de nausées ni de vomissements ; mais des étourdissements, des maux de tête ; elle est obligée de s’appuyer au lit pour éviter une chute.

La malade a des crampes dans la partie inférieure des cuisses, surtout la nuit ; elle se lève quand elles sont fortes et dit qu’ainsi elles se terminent plus vite.

La malade couchée dans son lit peut lever ses jambes au-dessus du

SYMPTOMATOLOGIE

plan du lit, mais le pied présente une tendance à se mettre dans la direction de la jambe quand elle fait ce mouvement. La région musculaire antéro-externe des jambes est aplatie, ne présente pas son relief normal ; pas de troubles trophiques.

Les membres supérieurs sont très affaiblis également, couverts d’une éruption qui augmente à chaque période menstruelle, diminue dans les intervalles.

Sensibilité. — Anesthésie presque absolue des mains et des avantbras, hyperesthésie des deux bras; pas de fourmillements dans les pieds ni dans les jambes. La région lombaire et la paroi thoracique antérieure sont très sensibles à la pression ; la région dorsale, le long des apophyses épineuses, est un peu douloureuse. Pas de sensation de boule à la gorge.

Appétit conservé, la langue n’est pas blanche, la digestion est facile ; diarrhée depuis trois jours.

Pouls lent. 48. Bruits du cœur normaux ; aux poumons, quelques râles de congestion disséminés.

Foie. — Gros, douloureux, déborde de 3 travers de doigt.

Urines. — Densité 1007, ni sucre, ni albumine.

25 septembre. — Hier, vers 3 heures de l’après-midi, la malade a eu un frisson avec claquement de dents, chaleur et sueurs, il a duré une demiheure. La malade a dormi la nuit. Température 37°G. Au dynamomètre, main droite 6, main gauche 5.

Le 26. — Hier, nouveau frisson à la même heure, céphalée diffuse à la calotte crânienne; la diarrhée continue, 4 à 5 selles par jour. Pouls 60, soif vive, appétit conservé. Température 38° ce matin, 37°6, le soir.

Sensibilité à la température à peu près abolie aux membres supérieurs, conservée aux membres inférieurs. Sensibilité à la douleur diminuée aux bras, abolie aux avant-bras et aux mains. Sens musculaire presque aboli.

La céphalée continue, elle forme une couronne autour de la tète, maximum en arrière. Somnolence continuelle, rêvasseries, obnubilation passagère de la vue.

Urines. — D = 1020 ni sucre, ni albumine. Pouls 60. Quelques râles congestifs dans les poumons, la température est revenue à la normale.

Le 27. — Va à la douche.

Le 5 octobre. — Hyperesthésie des bras, du tronc et de la plante des pieds. Aux avant-bras, anesthésie, sensibilité au tact et au froid diminuée. Sensibilité à la douleur abolie. Exagération du réflexe plantaire. Réflexe rotulien un peu exagéré, masses musculaires des mollets et des

cuisses douloureuses à la pression, paroi abdominale également. Dynamomètre, 11 à chaque main.

La malade se tient un peu plus facilement debout, marche sans talonner, sans élargir la base de sustentation, sans traîner les pieds sur le sol. — Quitte l’hôpital.

Nous avons vu que la localisation principale des paralysies alcooliques se fait sur les membres inférieurs, et d’une façon symétrique. — Mais ces paralysies peuvent commencer tout d’abord par les membres supérieurs ou bien atteindre ceux-ci après que la paralysie des jambes est complète. — Quand l’atrophie existe aux membres supérieurs, c’est encore par les extenseurs qu’elle commence. C’est une paralysie radiale complète qui n’épargne aucun muscle, et qui diffère de la paralysie saturnine en ce que le long supinateur n’est pas épargné. — On a noté des localisations rares, par exemple du côté des muscles de la région cervico-dorsale, et du côté des muscles de la face. Mais elles sont absolument exceptionnelles.

A mesure que la paralysie fait des progrès, les muscles s’atrophient, et il arrive un moment où 1’impotence musculaire est complète. Nous rapportons ci-après l’observation très intéressante d’un malade absinthique, ancien morphinomane, qui présente une paralysie complète des muscles des jambes et des avant-bras, avec prédominance sur les extenseurs ; de plus, chez lui, par suite du repos prolongé et de l’impotence musculaire, il s’est produit une atrophie généralisée du système musculaire, de sorte que le corps de ce pauvre malade est tout à Tait réduit à l’état de squelette.

Observation II. — (personnelle).

Intoxication 'par les essences : hypéralgésie généralisée. — Paralysie des membres d’origine alcoolique. — Troubles trophiques. — Ischémie cérébrale. — Morphinomanie.

P... Victor, âgé de 5G ans, terrassier, -entre à l’hôpital de la Pitié le 7 mars 1889 dans le service de M. Lancer eaux, salle Piorry, n° 25.

Le malade a déjà été soigné plusieurs fois dans le service; on sait qu’il est morphinomane depuis 6 à 7 ans, il se faisait deux piqûres en moyenne par jour. Il a cessé depuis environ un an.

SYMPTOMATOLOGIE

Antécédents héréditaires. — Père mort à 50 ans, pas de renseignements. Mère morte paralysée à 51 ans. 2 frères, un vivant bien portant, un autre malade, rhumatisme, le malade n’est pas marié.

Antécédents personnels . — Dans sa jeunesse, petite vérole, fièvre typhoïde, pleurésie, scarlatine. Herpétisme, rhumatisme; chronique, grand nombre d’attaques, le malade ignore ce nombre. A eu de l’acné plusieurs fois, épistaxis fréquentes, hémorrhoïdes, varices, ostéophy les; éthylisme manifeste, rêves, cauchemars, réveils en sursaut.

État actuel. — Le malade vient de l'hôpital Bichat, il ne peut plus marcher.

En s’approchant du lit, un élève lui ayant touché la plante des pieds, le malade se met à crier et est pris d’un tremblement général avec secousses dans tous les membres. L’attaque dure environ une minute, puis le malade tombe en résolution complète.

Déformation caractéristique des pieds par paralysie des extenseurs . Cette paralysie a tous les caractères de la paralysie alcoolique. Le pied est pendant, les gros orteils tombent, les autres orteils ont au contraire leur première phalange relevée et forment avec la deuxième phalange tombante un angle ouvert en bas. Les ongles sont recourbés en grillé, surtout ceux des gros orteils. Sueurs abondantes sur les extrémités. Desquamation furfuracée de la peau des jambes. État ichthyosique.

La peau des pieds est lisse et luisante ; sur quelques points on trouve de petites taches rougeâtres (troubles vaso-moteurs).

Atrophie des muscles des membres inférieurs, tremblements fibrillaires. Examen électrique: la douleur est tellement vive, même pour de faibles courants, qu’il n’est pas possible d’examiner le malade.

Les genoux présentent des craquements manifestes d’arthrite sèche.

Au repos, la peau des membres inférieurs est plus rosée qu’habituellement; dès qu’on fait mettre le malade sur ses pieds, il se produit une coloration rouge, lie de vin, des membres inférieurs ; il présente donc de Y érylhromélalgie. Aux membres supérieurs, il y a paralysie des radiaux, les mains présentent la forme de griffes.

Sensibilité. — Au thorax et à l’abdomen, la sensibilité semble entièrement conservée. Au niveau des hypochondres des deux côtés, points douloureux qui font pousser des cris au malade ; hyperesthésie plantaire.

Quelques dilatations veineuses aux membres inférieurs, artères temporales dures.

Le malade dit n’avoir jamais fait d’excès alcooliques. Cependant il ne

dort presque pas et depuis longtemps il a des cauchemars, des rêves la nuit (songes effrayants, animaux, etc.).

10 avril. — Vomissements dans la nuit. Lavement purgatif.

Le 15 . — Amélioration, les vomissements sont rares.

Du 1er mai au 15 juillet état stationnaire.

31 juillet. — Prosl ration d’où on a peine à tirer le malade, il peut à peine ouvrir les yeux et ne les fixe dans une direction déterminée qu’avec effort et après plusieurs mouvements oculaires mal assurés.

1er août. — L’état du malade s’aggrave, vomissements. L’hyperesthésie plantaire est diminuée.

Jusqu’au mois de mars 1890, état stationnaire.

26 mars 1890. — Sensibilité extrême au moindre contact, surtout à la plante des pieds et sur le tronc. Les jambes et les bras présentent moins d'hyperesthésie. Dès que le malade s’assied, les jambes pendant hors du lit, la peau des pieds et des jambes prend une coloration rouge des plus intenses.

Aux membres supérieurs, paralysie des radiaux, les mains sont en forme de griffes. — D’ailleurs, il existe une atrophie généralisée du système musculaire; les muscles du thorax, ceux du cou, ceux des gouttières vertébrales sont manifestement diminués de volume.

29 mars. — Le malade peut à peine ouvrir la bouche pour montrer la langue. Hyperesthésie aux points d’émergence des branches du facial. L’hyperesthésie est manifeste au cou et à la tête. 11 peut à peine tenir les yeux ouverts, la lumière le fatigue. Appétit conservé, mais digestions mauvaises, vomissements presque quotidiens. Soif vive et continue. Constipation depuis deux jours.

31 mars. — L’état général ne varie pas, le malade urine peu.

1er avril. — Urine à peine 150 grammes.

Le 2. — Urine — 200 grammes, ni sucre, ni albumine, D = 1027.

Le 15. — Urine = 150 grammes, D =: 1025.

Le 28. — Les vomissements persistent, quotidiens. Urine =200 grammes, D = 1026, ni sucre, ni albumine.

15 mai. — Même état. Injection de morphine.

1er juin. — On ne fait plus au malade d’injections de morphine, il est au régime lacté et vomit souvent tout de suite après avoir pris son lait.

17 juin. — Potion de Rivière, abcès à la marge de l’anus.

Le 20. — Le malade urine toujours très peu, 200 à 300 grammes.

Il paraît un peu plus éveillé qu’autrefois, il se plaint de faiblesses fréquentes, de soif et de faim continuelles. Un peu moins de vomissements.

SYMPTOMATOLOGIE 35

4 juillet. — Les vomissements sont plus fréquents, le malade vomit presque tout ce qu’il mange.

Le IG. — Dans l'après-midi, il s’est mis à geindre, se plaint de la tête où il porte la main, il a la bouche empâtée et demande toujours à boire. Peau chaude. Le malade n’a pas mangé de la journée. Piqûre d’étlier, potion d’éther, sinapisme. Température axillaire, 38°9. — Rien à l’auscultation de la poitrine.

Le 18. — Le malade reste dans le même état de prostration, obstinément couché, la face contre le mur, en chien de fusil, gémissant fréquemment. Il répond peu aux questions, cependant parfois il appelle la fille de salle. L’hyperalgésie plantaire persiste.

Il vomit toujours le lait et le pain qu’il mange, ne va pas à la selle malgré les lavements qu’il prend chaque jour, la température est revenue à la normale ; ce matin 36° 5.

Le 20. — Température toujours élevée le soir, hier soir 38° 5. La percussion et l’auscultation de la poitrine n’indiquent rien d’anormal dans les poumons. Malgré l’affaissement du malade, il existe toujours l’hyperesthésie cutanée cà la partie intérieure du thorax.

15 octobre. — Refroidissement des extrémités, surtout des membres inférieurs, remontant jusqu’aux genoux.

L’hyperesthésie persiste avec la même intensité.

Le 17. — Le malade continue à vomir abondamment. Ce matin sa cuvette est à peu près remplie de vomissements muqueux et alimentaires qui ressemblent à de la panade.

Le malade est très maigre, il a l’apparence d’un squelette.

25 novembre. — Le malade se tient obstinément couché vers le mur sur le côté droit, la tète sous les couvertures, il geint constamment, lève la main gauche de temps en temps pour saisir son crachoir et expectorer, il tousse peu cependant.

Attitude en chien de fusil, lorsqu’on cherche aie questionner il répond difficilement aux questions, il a les yeux fermés, la bouche ouverte, il fuit la lumière. Sa maigreur est extrême. Les veines des membres supérieurs sont très apparentes et font saillie. La peau est chaude, aux jambes elle présente un aspect ichthyosique ; les poils sont tombés.

Le malade ne veut pas se laisser toucher. Vomissements abondants, quotidiens; le malade va difficilement à la selle. Les apophyses épineuses dorsales sont douloureuses â la pression.

L' hyperesthésie cutanée est excessive ; si on vient à toucher, même légèrement, la plante des pieds, le malade jette aussitôt ses jambes en l’air.

Le pied est toujours en extension forcée sur la jambe ; les orteils repliés en griffe. C’est le type du varus-équin. — Les articulations du tarse ne sont le siège d’aucun état inflammatoire. Il n’existe ni rougeur, ni ulcère sur la peau qui recouvre les muscles paralysés.

En résumé, nous sommes en présence cl’un malade entrant dans le service avec tous les signes d’une intoxication par les essences, et qui présente la paralysie caractéristique de cette intoxication. Mais, un point resté obscur dans son cas, c’est la coexistence d’une intoxication chronique par la morphine dont on doit nécessairement tenir compte. Cependant, si l’on remarque que, depuis que l’usage de la morphine est supprimé, c’est-à-dire depuis plus d’un an, ses troubles moteurs n’ont pas cédé, mais au contraire ont augmenté, que l’hyperesthésie persiste avec tous ses caractères, que le sommeil est toujours troublé par des cauchemars, que les phénomènes gastriques persistent, indiquant une lésion chronique de la muqueuse, nous pouvons être en droit de regarder notre malade comme un alcoolique et de considérer les troubles sensitivo-moteurs qu’il présente comme liés à l’intoxication par les huiles essentielles.

Nous n’insisterons pas ici sur les troubles de la sensibilité et des divers organes des sens, que l’on observe dans la paralysie alcoolique. Nous en avons d’ailleurs parlé plus haut. Mais il est une modification que l’on trouve du côté de l’appareil de la vision et qui nous a préoccupé; car nous possédons un cas intéressant de ce genre; d'ordinaire on note de Pamblyopie, caractérisée par un scotome central, intéressant de préférence la vision des couleurs et affectant les deux yeux en même temps et au même degré. Souvent ce scotome est absolu, c’est-à-dire qu’il y a abolition de toute perception pour le blanc aussi bien que pour les couleurs. La papille, examinée à l’ophtalmoscope, peut rester très longtemps normale, malgré les troubles subjectifs de la vision. Mais très fréquemment se produit l'atrophie blanche de la papille qui s’accompagne naturellement d'amaurose. Il faut noter cependant qu’à l’inverse de l’atrophie papillaire de l’ataxie locomotrice, les lésions peuvent ici rétrocéder, quand l’usage du liquide toxique a été supprimé à temps. M. Parinaud

SYMPTOMATOLOGIE

(cite in Th. Leval-Picquechef) a note des troubles irions analogues à ceux du tabes, et consistant dans de l'inégalité pupillaire et dans l'abolition du réflexe lumineux ou signe d’Argyll-Robertson. Nous donnons ici l’observation d’un malade, absinthique avéré, qui, avec des troubles généraux de l’intelligence, présente de l’amaurose. Nous pensons que, chez lui. il s’agit d’une paralysie optique d’origine alcoolique.

Observation III. — (personnelle)

Diabète sucré antérieur. — Absinthisme. — Intoxication profonde. — Amaurose ■ — Atrophie du nerf optique.

Le nommé B... Ludovic, Agé de 49 ans, clerc d’avoué, vient dans le service de M. Lancereaux à la Pitié, salle Piorry, n<> 11, au commencement du mois d’août 1890.

Ce malade a été adressé à M. Lancereaux à l’hôpital de Levallois-Perret au mois de juillet dernier.

Nous n’avons pas de renseignements sur les antécédents héréditaires. D’après une lettre du médecin qui l’a adressé à M. Lancereaux, nous savons que ce malade, au mois d’octobre 1889, se plaignait d’affaiblissement général, ne marchait pas comme d’habitude, se fatiguait très vite; en outre il présentait des troubles de la parole, hésitation, tremblement, et tout cela depuis plusieurs mois déjà. En même temps, il avait une soif vive et de la sécheresse de la bouche.

Les urines sont abondantes, et contiennent une petite quantité de

sucre.

Au mois de janvier 1890, il se plaint de troubles oculaires.

Dans le courant de l’année, il va à diverses cliniques de maladies des yeux. On l’a d’abord pris pour un ataxique présentant de l’atrophie des papilles.

En mai 1890, M. Galezowski pose le diagnostic: amblyopie avec décoloration des deux papilles.

La quantité de sucre a beaucoup diminué, il n’y en a plus que des traces.

Le malade n’aurait jamais eu d’accidents syphilitiques; il prenait quelquefois du kinaetdu vermouth (dit-il); mais les renseignements recueillis sur lui tendent à faire croire qu’il était coureur de femmes et que l’absinthe ne lui était pas étrangère.

Étal actuel. — Abattement général : le malade est blotti au fond du lit et fuit la lumière. Incontinence des matières et urines. Escharre au sacrum.

Troubles psychiques. — Perte de la mémoire; les réponses sont bien données, claires et intelligentes, — mais pas toujours identiques. — Il ne se « souvient pas t> dit-il le plus souvent.

Urines. — Coloration brun-clair, D zr: 1024, pas de sucre, quantité minime d’albumine.

Au premier abord, le malade paraît avoir une lésion cérébrale : blotti au fond de son lit, les yeux fermés et tournés du côté de l’obscurité, la tête sous les couvertures ou cachée par son bras, le malade reste immobile la journée entière, ne demandant rien, ne se plaignant de rien.

Quand on l’interroge, il ne répond pas d’abord, mais, si on l’excite, il donne des réponses claires, nettes et sensées; cependant, il a visiblement perdu la mémoire ; il s’impatiente quand on le pousse un peu et refuse toute réponse. Il pousse de longs soupirs, ressemblant un peu aux soupirs de la méningite. Le malade est en résolution presque complète ; il ne se tient debout qu’avec difficulté et ne peut marcher que soutenu. Il urine dans son lit, on est obligé de lui placer le bocal pour qu’il ne se salisse pas. — On lui donne des lavements, on le met sur le bassin immédiatement après sans qu’il le demande. On est obligé d’aller lui donner à boire de temps en temps, sans cela, il se laisserait mourir de faim.

Examen du malade : Intoxication. — Dès que l’on touche un peu le malade, on ne tarde pas à s’apercevoir qu’il est profondément intoxiqué par les essences.

Les réflexes plantaires, extrêmement exagérés, les points douloureux aux côtes, les points ovariens, — la douleur à la pression tout le long de la colonne vertébrale — l’hyperalgésie cutanée générale enfin ne laissent aucun doute. Si on chatouille la plante des pieds ou si on presse sur l’abdomen, on fait naître chez le malade une sensation fort pénible : on voit le malhereux ramasser ses jambes, les fléchir sur l’abdomen. Il étend sa tète et se redresse en arrière en faisant des grimaces qui expriment sa souffrance, et cela sans pousser aucun cri.

La pression sur les points d’émergence des nerfs intercostaux ou sur l’épine dorsale produit les mêmes phénomènes.

Le 25 août. — Le malade répond mieux aujourd’hui, ses facultés intellectuelles semblent beaucoup moins atteintes ; pas d’embarras de la parole.

Le malade ne peut pas se tenir debout; si on le soutient, il marche en

SYMPTOMATOLOGIE 39

talonnant légèrement ; son corps est toujours penché vers la gauche. Les réflexes rotuliens sont abolis.

Le goût est perverti, lent, la quinine donne une sensation acide, puis amère, mais après un certain temps.

Sensibilité exagérée; réflexe plantaire exagéré également.

Le 26. — Hier, dans la matinée, il a demandé pour la première fois son urinoir ; mais, dans l’après-midi, il a encore perdu ses facultés intellectuelles; il ne répondait pas, ne voulait rien prendre; il voulait s’en aller prétendant qu’on l’avait volé etc. La nuit, il a cherché à se lever à plusieurs reprises ; il parlait de valeurs volées, des comptes de son patron.

Il a une idée fixe qu’il répète continuellement, c’est que « jamais il ne pourra faire ceci ou cela » : marcher, uriner, par exemple. Il ne va pas à la selle sans lavement ; ce matin, il semble plus agité ; il se lève sur son séant, tremblotant ; il parle, semble causer et raisonner avec un interlocuteur imaginaire.

De temps en temps, il sourit — ou porte à ses yeux son bras droit pour se cacher de la lumière.

lcr octobre. — État stationnaire. — Le malade cause peu ; de temps en temps, il s’assied sur son lit et se cache la figure avec les bras.

Le 24. — Dans la nuit, réveils en sursaut et en sueurs ; il a eu des rêves terrifiants, il avait à lutter avec des animaux; chutes dans des précipices.

28 novembre. — Toujours même étal, le malade maigrit beaucoup.

Au point de vue de l’hébétude cérébrale, on voit que ce malade se rapproche singulièrement de notre malade de l’observation II, l’hyperalgésie généralisée, l’hyperesthésie plantaire sont identiques. Les deux malades fuient la lumière, sont absolument abrutis ; ce dernier présente une lésion du nerf optique tandis que l’autre a une paralysie des extrémités.

La paralysie alcoolique s’accompagne, du côté des téguments, de troubles trophiques et vaso-moteurs, liés, comme les désordres musculaires, à des lésions des extrémités nerveuses. La peau devient écailleuse et se desquame ; parfois elle est glabre, luisante, rappelant tout à fait l’aspect de la Glossy-Skin des Anglais. Parfois des éruptions : purpura, pcmphigus, zona, peuvent se montrer sur le trajet des nerfs affectés ; enfin dans quelques cas, on a noté des

troubles fie la nutrition assez accentués pour provoquer le soulèvement de l’épiderme et une eschare superficielle consécutive.

Les troubles vaso-moteurs, très fréquents, consistent dans un œdème blanc, fugace, siégeant d’ordinaire sur le dos du pied et autour des malléoles, mais pouvant dépasser les chevilles, et remonter jusqu’à mi-jambe. 11 n'est pas rare de voir ces troubles vaso-moteurs occuper les joues oü la sensibilité est modifiée (Lancereaux, QEttinger).

Cet œdème peut se rencontrer aussi au niveau des membres supérieurs, quand la paralysie y est localisée. Dans quelques cas, l’œdème se produit sur le trajet des gaines tendineuses, et ressemble à ce que l’on décrit sous le nom de tumeur dorsale du carpe dans la paralysie saturnine. Cette infiltration œdémateuse des parois des gaines paraît due à une inflammation légère à la production de laquelle la névrite n’est peut-être pas étrangère.

L’exploration électrique des muscles ne nous arrêtera pas longtemps, car elle est bien exposée dans le travail de M. QEttinger. Pour cet auteur, l’exploration avec les courants faradiques a constamment montré ou bien une diminution, ou bien une abolition de la contractilité électrique. Au niveau des membres inférieurs, la dégénérescence envahit les muscles dans l’ordre suivant : extenseur propre du gros orteil, extenseur commun des orteils, triceps crural, muscle de la région postérieure de la jambe, péroniers. Quant au muscle jambier antérieur, ce n’est que dans des cas exceptionnels qu’il perd la contractilité électrique.

Pour les courants galvaniques, on observe toujours la réaction de dégénérescence (Erb, QEttinger).

Nous avons réservé pour la fin, l’étude des troubles de la coordination motrice que nous avons déjà signalés sous le nom de pseudotabes. Il est évident que la paralysie étant limitée aux membres inférieurs sur un groupe musculaire, il doit en résulter un vice de l’attitude et des troubles de la démarche. Dans l’attitude verticale, les malades peuvent se tenir debout quand ils ont les yeux ouverts ; mais dès qu’ils viennent à les fermer, ils titubent, chancellent, de

SYMPTOMATOLOGIE

sorte qu’ils présentent d’une façon manifeste le signe de Romberg.

Quand on leur ordonne de marcher, les malades s’avancent le corps droit, ils soulèvent les jambes par une flexion brusque et exagérée de la cuisse, comme si, par exemple, ils venaient de poser le pied sur une place brûlante. À ce moment, le genou se trouve élevé à une grande hauteur, mais la pointe du pied reste tombante ; celui-ci est alors projeté, comme lancé en avant, puis reposé sur le sol sans choc du talon. Cette démarche diffère essentiellement de celle des ataxiques, qui lancent les jambes en avant tout d’une pièce, la pointe relevée, et frappant le sol du talon ; de plus ils ont souvent des mouvements de latéralité incoordonnés. M. Charcot compare cette démarche à celle du cheval qui steppe, et estime qu’elle est produite par la parésie des extenseurs du pied (Leval-Picquechef).

Tels sont les caractères principaux qui différencient le pseudotabes, d’origine alcoolique, du tabes vrai. Nous avons eu l’occasion d’observer deux malades qui présentaient à des degrés divers des troubles dans la coordination des mouvements, et qui, par certains côtés, se rattachent à la description donnée ci-dessus. Nous les rapportons ici.

Observation IV. — (personnelle).

Intoxication par le marc , l’absinthe et l'amer picon. — Paralysie alcoolique des quatre membres, précédée par une période assez longue de troubles de la coordination. — Erythème pellagroïde. — Troubles trophiques.

La nommée L... Eugénie, âgée de 34 ans, fruitière, est entrée le 9 septembre 1890, dans le service de M. Lancereaux à l’hôpital de la Pitié, salle Lorain, n« 6.

Renseignements à l'entrée. Son père, cocher, est mort à 66 ans accidentellement. Se livrait probablement à des excès alcooliques.

Mère 74 ans, bien portante, a eu une pneumonie. Dans sa famille ils ont été 4 enfants, toutes filles, dont une morte toute jeune, deux autres soeurs bien portantes.

Mari 35 ans, bien portant.

La malade a été bien portante dans son enfance. Quelques migraines. Réglée à 18 ans, un peu de leucorrhée.

A 24 ans douleurs articulaires, surtout aux deux chevilles, reste 6 mois malade. Mariée depuis 6 ans, pas d’enfants, pas de fausse couche.

Tenait une boutique de fruitière avec son mari depuis un an. Pendant es cinq premières années de son mariage elle vendait aux halles le matin avec son mari.

Depuis près d’un an elle avait très peu d’appétit, ne mangeait qu’un peu de soupe, perte d’appétit complète le soir. Très émotive, pleurait pour peu de chose, très énervée, irritable, avait très mauvais caractère.

Dormait peu, rêves et cauchemars la nuit, rêvait d’enterrements, de précipices, d’animaux qui lui faisaient peur, assistait à des batailles, quelques hallucinations.

Vomissements tous les matins en descendant du lit, en mettant le pied par terre. Se réveillait en sursaut et en sueurs.

Ces renseignements nous ont été confirmés en tous points par le mari. Le matin en allant aux halles avec son mari, tous les jours, elle déposait son panier chez un marchand de vins où elle s’attablait et prenait soit du marc, soit du mêlé-cassis.

Avant déjeuner, elle prenait habituellement comme apéritif de l’absinthe ou de l’amer-picon, et dans la soirée souvent une autre absinthe. Elle prétend avoir pris peu de vin, mais elle en prenait certainement plusieurs verres en dehors des repas et aussi des petits verres d’alcool.

Pendant 5 ans elle a eu cette habitude, au bout de ce temps elle a commencé à ressentir de la faiblesse générale, elle ne pouvait plus bien porter son panier, elle avait quelquefois envie de vomir le matin, mais ne vomissait pas.

C’est alors que son mari se décida à prendre une boutique de fruiterie. Mais les mêmes habitudes ont continué, elle se sentait mieux après avoir pris quelques petits verres de marc le matin en se levant.

La faiblesse des jambes s’est accentuée de plus en plus, quelques mois avant son entrée à l’hôpital, elle était tout à fait faible et il y a 15 jours elle est tombée près de sa porte.

Elle éprouvait de fortes crampes dans les mollets la nuit et principalement à son réveil, elle plaçait ses jambes sur les parties froides des draps et les frottait pour faire disparaître le spasme.

Picotements et fourmillements dans les doigts et les orteils et surtout à la plante des pieds, sueurs nocturnes abondantes.

Diminution de l’habileté dans les mains, elle ne pouvait plus coudre, quand elle changeait elle laissait facilement tomber les pièces de monnaie qu'elle sentait à peine.

Les pieds étaient toujours très froids.

SYMPTOMATOLOGIE

Depuis un mois les pituites matinales sont régulières et abondantes, la perte d’appétit est presque complète, douleur épigastrique, ballonnement, gaz abondants.

Traitement : Chloral 3 gr.

Sirop de morphine . 30 gr.

Le 12. — Tremblements des mains.

Insomnie, réveil en sursaut, cauchemars caractéristiques; aux jambes: botte de fourmillements jusqu’au 1/3 supérieur; réflexes grandement diminués, les jambes peuvent à peine quitter le plan du lit, légère anesthésie. Pas de lésions motrices notables, phénomènes ataxiques. Érythème pellagroïde du dos des mains. Masses musculaires des mollets douloureuses à la pression; paroi abdominale non douloureuse à la pression.

Le 13. — Élévation de la température. 38° 8 le matin, 38 le soir.

Le 14. — Un peu de sommeil, moins de rêves. Appétit encore faible. La malade est tombée en marchant dans la salle, on fut obligé de la relever, elle marche en se tenant aux lits.

Le 15. — Dort mieux, moins de rêves, un peu d’appétit, réflexes patellaires diminués. Tremblements fibrillaires de la langue, des lèvres, des doigts.

Le 16. — Douleurs aiguës, lancinantes, dans les jambes. Crampes, urine : 1016, acide, ni sucre, ni albumine. Sommeil assez bon.

Depuis 2 jours qu’elle est tombée, elle ne se lève plus, ne peut plus se tenir debout. En voulant se lever, elle a glissé de son lit et est tombée par terre. Pas d’incontinence des matières. Pouls 78. — Rien au cœur.

Le 19. — Encore un peu d’élévation de la température, 38°, 4 le matin, 37°, 8 le soir.

La malade ne peut se tenir debout depuis 6 jours.

Lorsqu'elle se trouve dans le décubitus dorsal elle peut fléchir la jambe sur la cuisse, mais le talon ne quitte pas le plan du lit.

Les pieds sont dans la position normale, mais lorsqu’on les met dans l’extension sur la jambe, la malade ne peut les ramener à la flexion. Les orteils ne sont pas fléchis. Masses musculaires des jambes douloureuses à la pression. Dynamomètre. Main droite, 10. Main gauche, 8. Douleurs spontanées, lancinantes, dans les genoux.

L’érythème pellagroïde des mains est moins net qu’à l’arrivée, la desquamation se produit, au niveau des points desquamés la peau est normale.

Pouls faible, fréquent, faux pas du cœur, arythmie cardiaque, toutes les deux ou trois pulsations il y en a une qui manque.

Respiration, 18.

Inégalité pupillaire, la droite est plus dilatée que la gauche, accommodation à la distance età la lumière, existent. Abolition du réflexe rotulien, pas de désirs vénériens depuis deux ans, pas de troubles du côté de l’odorat, de l’ouïe, ni du goût. Douleur à la pression entre les deux faisceaux du sterno-mastoïdien (nerf phrénique).

Le 21 septembre. — Incontinence d’urine et des matières depuis hier.

Le 22. — On n’entend plus les faux pas du cœur, pas d’arythmie cardiaque. La malade se plaint de douleurs dans les flancs et les jambes. Langue rouge, pâteuse, léger enduit jaunâtre visqueux, lèvres sèches, recouvertes d’un mucus jaunâtre sec, haleine fétide, affaissement considérable, la malade répond lentement et avec peine aux questions posées. Toujours incontinence d’urine et des matières.

Le 23. — Ne perd plus ses urines ni ses matières.

Elle ne peut plus tenir son verre, elle Ta laissé tomber.

Le 29. — La malade se plaint de douleurs qu’elle localise aux ongles des doigts et des orteils; sensations d’arrachement.

Ces douleurs l’ont empêchée de dormir, elle a pleuré une grande partie de la nuit.

Le 30. — Paralysie des extenseurs de la main.

L’érythème pellagroïde a disparu et laissé à la peau une teinte jaune, la peau est amincie. La main peut être étendue sur l'avant-bras, mais lentement et moins complètement qu’à l’état normal. — Paralysie incomplète des extenseurs des doigts ; l’index et le médius sont presque complètement étendus ; les premières phalanges de l’annulaire et du petit doigt sont seules étendues, les deux dernières restent dans la demi-flexion.

Flexion incomplète de l’index seulement.

Paralysie des muscles interosseux, la malade ne peut écarter les doigts. Mouvements de latéralité de la main diminués d’étendue. Conservation des mouvements du bras et de l’avant-bras.

Dynamomètre : main droite, 4, main gauche, 2. Parfois perd encore ses urines et ses matières.

Hier elle cherchait des briques qu’elle n’avait pas, aux pieds; des jarretières qu’elle n’avait pas, aux jambes. Toujours picotements à la plante des pieds. Sensibilité du membre supérieur est intacte pour : douleur, tact et température.

Au premier octobre on peut donc établir le diagnostic : paralysie alcoolique symétrique des membres inférieurs et supérieurs.

1er octobre. — La malade souffre de picotements dans les pieds qu’elle compare à des piqûres d’aiguilles, les douleurs sont surtout vives à la

SYMPTOMATOLOGIE

plante des pieds, aux talons. Régime lacté, bon appétit, légère diarrhée, contractilité musculaire abolie aux jambes, diminuée aux avant-bras.

Le 14. — Les pieds sont en extension forcée, la malade ne peut plus imprimer aux pieds des mouvements de llexion, les extenseurs sont paralysés ainsi que le jambier antérieur.

Les douleurs aux talons sont excessives.

Orteils en demi-flexion, le gros plus fléchi que les autres.

Le 17. — Picotements persistent. La main gauche est plus paralysée que la droite.

Les radiaux ne sont pas paralysés complètement.

Les supinateurs sont mous, flasques; les interosseux presque détruits, potion avec 1 centigr. de sulfate de strychnine,

40 gr. sirop de morphine et 4 gr. de cldoral.

Le 21. — Atrophie des muscles de l’éminence thénar et des interosseux. — Aplatissement de l’éminence ; sillons au niveau des espaces interosseux.

L’atrophie est moins prononcée à l’éminence hypothénar. Atrophie en masse des muscles de l’avant-bras et du bras.

Atrophie en masse des muscles de la jambe et de la cuisse. Pouls 116. Respiration 20. Ne perd plus ni urines, ni matières. Toujours picotements d’aiguilles à la plante des pieds depuis les orteils (y compris) jusqu’au talon.

Se nourrit seulement de lait (2 litres et 2 potages par jour), peu d’appétit.

Le 23. — 4 gr. 50 de chloral et 40 grammes sirop de morphine.

Le 24. — Crampes cette nuit.

Le 27. — Souffre un peu moins, continue le traitement.

1 centigr. de strychnine 4 gr. 50 chloral 40 gr. sirop de morphine.

Le 28. — Ne dort pas à cause de ses douleurs à la plante des pieds, piqûre de un centigramme de morphine.

Le 30. — Les piqûres calment ses douleurs, les nuits sont plus tranquilles, le matin elle repose bien.

1er novembre. — Les sensations de piqûres d’aiguilles persistent, les élancements dans les mollets sont moins fréquents et moins douloureux.

Le 4. — La malade n’est plus réveillée la nuit par les douleurs, continue le traitement.

Le 7. — La malade recommence à souffrir dans la nuit, elle n’est calmée que par la piqûre.

Le 17. — La malade a geint toute la nuit, à notre approche ce matin elle pleure et grimace, se plaignant de ses membres où elle a des sensations de piqûres d’aiguilles, de chiens qrli la dévorent. Lotions alcoolisées. Enveloppement des membres inférieurs avec la ouate.

Le 20. — La malade est dans le décubitus dorsal, elle peut s’asseoir sur son lit sans aide, mais se plaint de vives douleurs en élancements dans les pieds et les mollets ainsi que dans les mains, elle ne peut tenir la cuillère dans les mains pour manger sa soupe, on est obligé de lui donner à manger.

Elle ne peut pas se tenir debout seule. La malade est très amaigrie, lorsqu’elle parle elle a un tremblement fîbrillaire de la commissure gauche qui se tire et se contracte plus que la droite, la malade présente une physionomie vieille, les sillons naso-géniens sont très accusés, les rides du front également.

Membres inférieurs. — La malade peut lever la jambe droite au-dessus du plan du lit, mais pour la gauche cela lui est impossible, elle soulève le genou, mais le talon traîne sur le drap en se rapprochant du tronc

Les mouvements d’abduction et d’adduction sont très limités.

Attitude des pieds. Le dos du pied est dans la continuité de la jambe, le bord interne relevé, le bord externe abaissé, la plante du pied regarde en dedans.

Les orteils sont fléchis, la première phalange des orteils est en continuité avec le dos du pied, les deux dernières phalanges plus fléchies formant un arc convexe vers le haut, orteils en griffe.

Le gros orteil est plus fléchi que les autres, il forme un coude à l’arti-

culation avec le métatarsien, les deux phalanges sont en continuité et l’ongle du gros orteil a de la tendance à se mettre sous la dernière phalange de l’orteil voisin. Le poids des couvertures ne lui fait pas mal sur les jambes. L’attitude des deux pieds est la même.

On peut relever les pieds sur les jambes, mais la malade se plaint alors de vives douleurs dans les articulations du cou-de-pied, les mouvements volontaires sont entièrement abolis, il n’existe pas de contracture dans les muscles du mollet. Tous les muscles de la jambe sont atrophiés à la région externe, antérieure et postérieure.

Les muscles du mollet sont flasques, mais la pression est actuellement peu douloureuse.

Le triceps est très atrophié, plus que les masses musculaires postérieures de la cuisse. Si on rapproche le talon de la cuisse, la malade peut, mais avec peine, étendre la jambe sur la cuisse, on est même obligé de

SYMPTOMATOLOGIE 47

l’aider à faire ce mouvement, le talon traîne toujours sur le lit, les masses musculaires de la cuisse sont absolument flasques.

Membres supérieurs. — Pour la main gauche, l’extension n’est pas possible malgré les efforts delà malade.

La main droite arrive à peu près en extension, les doigts sont courbés en arc convexe comme les orteils, à la main droite le médius se relève un peu plus que les autres doigts, l’index s’abaisse davantage et passe par son extrémité au-dessous de la pulpe du médius.

. Tous les muscles de l’avant-bras et du bras présentent une atrophie très manifeste. Les espaces interosseux sont tout à fait creux, les tendons extenseurs soulevés.

Les mouvements de l’avant-bras sur le bras et ceux de l'épaule sont conservés quoiqu’aff'aiblis.

Flexion des doigts. — La malade ne peut, malgré ses efforts, fermer la main en c poing ». Les index se fléchissent à peine, les autres doigts peuvent se fléchir mais incomplètement.

Peau. — La peau des mains et des 2/3 antérieurs des avant-bras est sèche, lisse, luisante, amincie à partir de là elle commence à être rugueuse et présente de petites squames blanchâtres en îlots. La peau de la plante des pieds à la partie antérieure et au-dessous des orteils se desquame en larges plaques écailleuses, jaunâtres ; en arrière, à la plante du pied, elle est nette, mais un peu rugueuse.

Une desquamation légère en fines squames existe à la partie antérieure du cou-de-pied et derrière le tendon d’Achille, partout ailleurs sur le dessus du pied la peau est sèche, lisse et luisante, amincie, les veines sont visibles et forment une arborisation bleuâtre mais ne sont pas saillantes. La moitié inférieure de la jambe est lisse comme le dessus du pied, la crête du tibia est saillante, la peau de la moitié supérieure présente à la partie interne et à la partie externe une desquamation furfuracée. La peau des cuisses est rugueuse, les squames sont plus petites. Sur les 3° et 4e orteils on remarque des places rouges violacées comme des pièces de un centime. La pression du talon contre le plan du lit occasionne quelquefois des douleurs à la malade.

Sensibilité. — Troubles subjectifs. — Picotements et fourmillements aux jambes et aux avant-bras, la sensibilité au tact est conservée dans les différentes parties, mais un peu obtuse ; la malade a peine à distinguer la pression d’une tête d'épingle, du bout d’un porte-plume ou de la pulpe du doigt. Cette pression est accompagnée de douleurs. L’hyperalgésie remonte aux membres inférieurs jusqu’un peu au-dessous du genou.

Aux membres supérieurs elle remonte un peu au-dessus du coude.

La pression de la plante des pieds est excessivement douloureuse, le chatouillement ne donne pas lieu à des réflexes exagérés. La pression des apophyses épineuses le long do la colonne vertébrale n’est pas douloureuse. Une pression modérée au niveau des points ovariens n’est pas douloureuse, forte elle l’est un peu.

La sensibilité thermique pour un objet chaud appliqué sur les membres est assez obtuse. Un verre froid est perçu parla malade comme absolument glacé et cela lui fait une impression très désagréable.

Réflexes rotuliens. — L’hyperalgésie n’existe pas au niveau des genoux, on peut chercher les réflexes sans faire souffrir la malade, — les réflexes sont absolument abolis. Sens de notion et de position intaets.

Rien du côté des organes des sens : ouïe, vue, intactes.

Il y a 4 mois que la malade n’a pas eu ses règles, toujours bien réglée auparavant, pas d’œdème des jambes.

La malade peut à peine tenir le dynamomètre dans la main, la pression est nulle de chaque côté.

Appareil digestif. — Peu d’appétit, ne prend que du lait (un litre et demi) et deux potages. Elle ne perd plus ses matières ni ses urines, elle va régulièrement à la selle sans elforts; pouls petit, rapide, 110.

A l’auscultation, à la base, deuxième bruit assez accentué; température 37o 5. La peau du thorax est bien plus chaude que celle des extrémités. Les différentes parties du tronc ne sont pas douloureures à la pression ; les muscles présentent un peu d'atrophie.

Les os iliaques sont saillants, les espaces intercostaux sont déprimés.

Examen des muscles aux courants faradiques. — Cet examen est très douloureux pour la malade qui pousse des cris à notre approche ; après l’avoir calmée, nous pouvons appliquer les pôles ; la malade grimace, fait des contorsions, mais ne crie pas.

Avec les plus forts courants faradiques de la machine des hôpitaux nous voyons :

Jambe gauche. — A la région anléro-externe : le jambier antérieur et les extenseurs ne donnent aucune réaction ; la peau rougit aux points d’application des pôles. Péroniers, — léger tremblement fibrillaire. Muscles du mollet, — tremblements fibrillaires un peu plus accentués. Triceps — réagit, mais très faiblement.

Jambe droite. — Mômes douleurs que dans la jambe gauche ; jambier antérieur, —faible réaction mais sensible; extenseurs — rien ; long péronier latéral — très faible réaction. Muscles du mollet — réagissent même avec un courant de moyenne intensité. — Ce sont eux qui réagissent le plus. Triceps — faible réaction.

SYMPTOMATOLOGIE

Aux membres supérieurs les extenseurs et les radiaux donnent une légère réaction, ainsi que les fléchisseurs; le long supinateur se contracte bien.

On voit que dans cette observation la paralysie des quatre membres a succédé, après une phase de phénomènes subaigus, d’une façon rapide à une assez longue période d’incoordination motrice.

Observation Y — (personnelle).

Intoxication alcoolique-, — Paralysie alcoolique ■portant surtout sur les extenseurs, — Début par des symptômes de pseudo-tabes.

La nommée G... Louise, âgée de 29 ans, mariée, couturière, entre à l’hôpital de la Pitié le 23 septembre 1890, dans le service de M. Lancereaux, salle Lorain,n° 3.

Antécédents héréditaires. — Père, pas de renseignements, mère, 54 ans, bien portante, un frère vivant, bien portant. Enfants 4, dont 2 vivants, l’un dgé de 6 ans, l’autre de 2 ans; 2 morts, l’un du croup, l’autre mort en naissant ; de plus une fausse couche de 2 mois.

Antécédents personnels. — Bien portante dans sa jeunesse. Réglée à 13 ans, un peu de leucorrhée.

Intoxication alcoolique. — Surtout par les essences. Herpétisme, — migraines, troubles trophiques des ongles, pas d’épistaxis, pas de varices, pas d’hémorrhoïdes, pas de hernies.

La malade présente un certain degré d’adipose, intertrigo des plis in- • guinaux. Jamais de rhumatisme ; urines D = 1024, réaction acide, ni sucre, ni albumine. D’après les symptômes que présente la malade, on peut conclure qu’elle a des habitudes alcooliques anciennes.

Depuis plusieurs années son sommeil est troublé par des rêves et des cauchemars. Le matin en se levant : nausées et pituites.

Il y a quelques mois ces phénomènes se sont plus accentués. Les prodromes de la paraplégie alcoolique se sont manifestés il y a 6 semaines. Au début, légère incoordination motrice s’accentuant peu à peu. Au bout de 3 semaines, impotence fonctionnelle à peu près complète. Faiblesse générale, surtout dans les membres inférieurs. La malade, en montant les escaliers était obligée de se tenir; en marchant, ses pieds frottaient le sol sans le quitter; au début, elleles lançait encore en avant avec une certaine force.

L’atrophie des membres a été assez rapide. Les masses musculaires

des membres inférieurs sont molles, flasques, la peau semble trop large pour les contenir. . •

Aujourd’hui elle garde constamment, le lit; elle peut encore fléchir les pieds sur la jambe, mais elle soulève difficilement le talon au-dessus du plan du lit.

La paralysie des fléchisseurs est également avancée. Au gros orteil on voit la 2e phalange en continuité avec la première et celle-ci fléchie par rapport au métatarsien. Aspect caractéristique de la paralysie des fléchisseurs chez l’alcoolique.

Tremblements fibrillaires des mains, de la langue et des lèvres; dynamomètre main droite, 18, main gauche, 14.

La peau des jambes est sèche, luisante, amincie, avec traces d’éruptions érythémateuses. Sphincters intacts.

' Sensibilité. — Réflexes plantaires un peu exagérés.

La pression des masses musculaires des cuisses et des jambes est douloureuse ; la sensibilité cutanée est extrême, les jambes présentent la zone de fourmillements en botte. Aux cuisses, diminution notable de la sensibilité cutanée. .

La pression abdominale au niveau des points ovariens est très sensible.

Foie un peu volumineux, pas douloureux. Émotivité extrême. La malade pleure ou rit sans motif, son intelligence très affaiblie la rend comparable à un enfant.

Le 25. — La malade dort très peu, peu d’appétit. Pas de fièvre.

Chloral 4 gr.

Sirop de morphine. 40 gr.

Le 2G. — La malade a mieux dormi, mais ennuyée probablement de ce qu’on lui a parlé de ses habitudes alcooliques, elle demande à sortir. Sur le refus motivé elle se met à crier et à pleurer.

Le 27. — Malgré les conseils, elle quitte l’hôpital emmenée par son frère.

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