‹ Contribution à l'étude des perversions de l'instinct de conservationChapitre 12 sur 31 · RIRE NT · texte numérisé non relu

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Esquirol, enfin, a consacré au spleen un long passage de son

Traité des Maladies mentales (1). Il y soutient la thèse adverse

de celle de Moreau de la Sarthe.

On n'a pas assez distingué l’ennui de vivre, de la haine de la vie, lorsqu'on à voulu remonter aux motifs déterminants du meurtre de soimême ; cependant ces deux états de l’âme sont bien différents. La haine de la vie est un état actif ; elle suppose une sorte d’irritation et l’exaltation de la sensibilité. L’ennui de vivre est un état passif, effet de l’atonie de la sensibilité ; la haine de la vie est fréquente, parce que mille causes la provoquent ; elle n’épargne aucune classe de la société, et s'attache plus fréquemment aux hommes qui sont comblés de richesses et de dignités, parce que ces individus ont plus de passions qui les usent. En proie à des chagrins réels et imaginaires, à une passion chronique, l’homme se dégoûte d’abord de la vie, finit par la haïr et se tue. Au reste, je dois faire remarquer que les mots ici expriment mal les choses, et que de là sont nées plusieurs discussions sur la haine de la vie, sur le désir de la mort. -

En effet, on n’a point d’aversion pour la vie, mais on hait les souffrances qui la traversent, on a horreur du mal-être ; on ne désire point la mort, mais l’on veut être délivré des peines, des contrariétés, des chagrins ; on a recours à la mort comme au moÿen le plus certain. Le suicide déterminé par la haine de la vie rentre dans l’une des distinctions que nous avons déjà établies ; il appartient à la lypémanie suicide, ou au suicide causé par une passion chronique, suivant que les causes qui font haïr le vivre sont imaginaires ou réelles.

L'ennui de vivre, le taedium vitaëe conduit au meurtré de soi-même. Quoique l’ennui soit un état passif, il n’en est pas moins quelquefois un motif d’action : telle a été l’opinion de plusieurs philosophes, et j'ai observé que l’ennui déterminait quelques monomaniaques à faire ce à quoi ils avaient paru répugner le plus et qu'ils guérissaient par les efforts faits sur eux-mêmes par excès d’ennui.

Les causes invoquées par Esquirol sont les mêmes à peu près que celles de Moreau de la Sarthe. Il ÿ ajoute l'ennui de la puberté et celui qui est amené par la suppression des menstrues.

(1) Des maladies mentales considérées sous les rapports médical, hygiénique et médico-légal, t. IT. Paris, 1838, ch. X, p. 551 à 555. Ce chapitre avait déjà paru dans le Dictionnaire des sciences médicales. Paris, 1821.

L'homme a besoin de désirer, ou bien il tombe dans l’ennui ; Mais s'il a épuisé sa sensibilité par habitude des émotions trop vives, par l’abus des plaisirs ; si, ayant tari toutes les sources du bonheur, il n’y a plus rien qui puisse lui faire sentir qu'il vit ; tous les objets lui sont indifférents ; plus il a eu des moyens pour se satisfaire, moins il rencontre d'objets nouveaux propres à l’exciter ; l’homme reste alors dans ur vide affreux ;il tombe de la satiété de la vie dans le terrible ennui qui conduit au suicide : quitter la vie est un acte aussi indifférent que celui d'abandonner une table splendidement servie lorsque l’on n’a plus faim, ou d'abandonner une femme que l’on adorait et que l’on n’aime plus. k

Ce suicide que l’on pourrait appeler spleenique, est chronique ; il s'exécute avec calme et sang-froid ; rien n’annonce la violence ni l'effort comme les autres suicides.

Jusqu'ici tout permet de penser qu'Esquirol reconnaît le seul ennui de vivre pour une cause suffisante de suicide. Mais la suite montre qu'il est loin d’en faire. une entité clinique distincte.

Au reste, ceux qui ont le spleen, présentent tous les caractères de la lypémanie. Les causes les plus ordinaires du spleen sont débihtantes et agissent sur le système nerveux : tels sont l’abus des plaisirs, l’onanisme, l'usage immodéré des boissons alcooliques, ete. ; même changement de caractère et d’habitudes, même indifférence pour les objets les plus chers ; mêmes symptômes physiques ; perte d’appétit, insomnie, constipation, amaigrissement ou bouffissure ; même concentration de l'attention sur une même idée ; même intégrité de l’entendement sur tout autre obiet ; même opiniâtreté, même dissimulation dans l’exécution de ses déterminations.

Le spleen n'est donc plus que la forme suicide de la mélancolie dépressive simple. Pourtant, même après l'avoir confondu dans ses signes généraux avec la lypémanie, Esquirol paraît finalement se rétracter et repousser la seule possibilité d’un suicide par l'unique ennui de la vie.

J'ai de fortes raisons de croire que le spleen est une maladie très rare, même en Angleterre. On attribue trop souvent à l'ennui de Ja vie, le sui-

tan

ci de des Anglais. Parce que l'Angleterre est le pays où l’on abuse le plus, sans doute, les Anglais sont les gens du monde les plus ennuyés, mais beaucoup d’autres motifs que l'ennui multiplient le suicide chez eux. J'ai donné des soins, tant dans les établissements d’aliénés que dans ma pratique particulière, à un grand nombre d'individus qui avaient attenté à leurs jours, ou qui se sont tués. Je n'en ai vu aucun qui ait été porté au suicide par l'ennui de la vie ; tous avaient des motifs déterminés, des chagrins réels ou imaginaires qui leur faisaient haïr l'existence ; j'ai même été trompé quelquefois à cet égard. Un homme, jouissant d’une très belle fortune, s'était livré à la masturbation ; néanmoins, il était fort et bien portant, et sans autre cause de chagrin que le souvenir des horreurs de la Révolution dont il approuvait d’ailleurs les principes, il fit plusieurs tentatives de suicide ; souvent il demandait des pistolets, ne voulant que ce moyen pour se tuer : pendant deux ans je lui ai donné mes soins, il n’a pas déraisonné un instant, il était gai, aimable, très instruit, me disant quelquefois : donnez-moi un pistolet. Pourquoi voulez-vous vous tuer ? Je m'ennuie. Ce n’a été qu'après deux ans qu'il m'a avoué que depuis longtemps il avait des hallucinations de l’ouïe et de la vue. Il croyait être poursuivi par les agents de la police ; il les entendait et les voyait même à travers les murs de son appartement dont, ajoutait-il, les murailles sont doublées de planches à coulisses, pour que l'on pût voir et entendre ce qu'il faisait et disait.

Enfin, si nous avions encore des doutes concernant son opinion exacte sur le spleen, il ne serait plus possible de les garder après avoir lu sa description « d’une variété de suicide dont les auteurs n’ont point parlé et qui a beaucoup d’analogie avec le

spleen. »

Il est des individus qui, à la suite de causes physiques ou morales variables, tombent dans l’affaissement physique, dans le découragement moral : ils ont peu d’appétit, une douleur sourde de la tête, des chaleurs d'’entrailles, des borborygmes, de la constipation ; néanmoins leur extérieur n'indique aucun désordre grave de la santé ; chez les femmes, quelquefois les menstrues se suppriment.

… Affligés de cét état, ils ont des idées noires ; enfin, désespérés de leur nullité ou prétendue nullité qu'ils croient ne jamais pouvoir surmonter, ils désirent la mort, la réclament, et quelquefois se la donnent,

voulant cesser de vivre parce qu'ils croient ne plus pouvoir remplir leurs devoirs de famille ou de société. Ces malades ne déraisonnent pas ; leur impulsion au suicide est d’autant plus forte qu'ils ont eu plus d’occupations habituelles ét plus de devoirs à remplir. J’ai vu cette maladie persister pendant plusieurs mois, pendant deux ans ; je l’ai vue alterner avec la manie, avec la santé parfaite. Quelques malades étaient pendant six mois maniaques ou bien portants et, pendant six mois, accablés par le sentiment de leur impuissance physique, intellectuelle ou morale qui leur faisait désirer la mort.

Esquirol illustre cette description par deux observations de psychose intermittente à double forme, qui ont été rattachées par M. P.-L. Couchoud à l’asthénie-manie périodique (x). Elles sont certainement très éloignées du spleen de Sauvages, de Moreau de la Sarthe et de Mathey.

Quoi qu'il en soit, cette condamnation du spleen parut définitive à la plupart des aliénistes, qui, le plus souvent, admettent depuis lors la décision d’Esquirol, sans discussion.

L'année suivante, J.-P. Falret faisait paraître son ouvrage :

De l’hypocondrie et du suicide (2).

Le spleen, y est-il écrit, doit être regardé comme une variété de la mélancolie caractérisée par l'abattement et la tristesse. Ici, disent les auteurs, une douleur physique ou morale ne produit point le penchant au suicide ; il y a difficulté de l’existence, dégoût de la vie, et voilà tout.

L’ennui, symptôme de la mélancolie en général, fait le caractère du spleen ; c’est la maladie des peuples extrêmement civilisés et opulents, des hommes et des femmes que la fortune a le plus favorisés ; ce qui a fait croire faussement que cette variété de suicide ne tenait point à une douleur morale ou physique.

Falret, en somme, adopte le point de vue d'Esquirol. Après avoir raconté le suicide de Philippe Mordaunt, unique observation qu’il puisse nous fournir, il termine ainsi :

(4) Asthénie primitive. Thèse de Paris, 1941, p. 4. (2) De l'hypocondrie et du suicide. Paris, 1822.

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