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La haine, l'ennui de la vie et le spleen sont considérés par des auteurs commes causes fréquentes de mort volontaire. Ce n’est pas que les hommes qui en sont atteints, comme l’observe fort judicieusement M. Esquirol, aient de l’aversion pour la vie, seulement ils haïssent les souffrances qui la traversent. Ils ont recours à la mort pour se délivrer des peines qui les tourmentent. Au reste, la haine de la vie, qu'on regarde à tort comme le partage des hommes élevés en dignité, en honneurs ou comblés de richesses, se montre aussi chez les hommes incultes, mais avec cette différence qu’elle est, chez ces derniers, plus souvent provoquée par des causes physiques que par des causes morales. Le tædium vitæ est dû chez eux à la cessation des occupations habituelles, au passage d’une vie très active au repos, et chez les hommes avancés en âge, qui présentent si souvent des cas de suicide, à la monotonie de la vie et surtout à l’état d'isolement et d'abandon dans lequel ils vivent.
Mais le spleen, s’il consiste dans un dégoût absolu de tout ce qui peut attacher les hommes de tout âge à la vie, est inconnu dans les campagnes où les sources de bonheur ne sont pas encore taries (x).
A titre d'exception il donne, une observation de suicide de paysan (Obs. XT).
On arrive enfin au livre fameux de Brierre de Boismont : Du suicide et de la folie suicide (2). Un chapitre entier des causes du suicide est consacré à l'ennui.
Il n'en donne pas de définition. Mais il fait une distinction heureuse entre les deux causes de l’ennui.
La maladie de l'ennui, même avec tendance au suicide, ne peut être considérée comme une variété de la folie, à moins qu’elle ne s’accompagne du désordre des sentiments et des facultés intellectuelles.
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Il y a un ennui acquis et un ennui originel.
Esquirol a rejeté l’influence de l’ennui sur le suicide, en cherchant à établir qu'il y avait toujours alors quelque chose de dérangé dans l’esprit, et que les heureux de la terre ne se tuaient jamais par ennui. Cette
(4) Du suicide, de l’aliénation mentale et crimes contre les personnes comparés dans teurs rapports réciproques. Recherches sur ce premier penchant chez les habitants des campagnes. Paris, 1840.
(2) Paris, 1856.
30 LE SPLÉEN.
assertion de notre maître montre qu’il avait plutôt étudié la question en médecin qu’en moraliste. L'observation intime prouve, en effet, qu'il y a des natures rêveuses, mélancoliques, molles, quoique capables d’élans vigoureux, qui sont saisies par moments d’un tel découragement, qu’elles désirent la mort et se la donneraient même si elles ne faisaient appel à leurs sentiments religieux et moraux (x). ;
Dans les 4,595 procès-verbaux qui ont servi de base à nos recherches, le nombre de notes, de lettres, d’écrits, de pièces de vers laissés par ceux qui quittent la vie par ennui, dégoût, désespérance, scepticisme, indifférence, croyance matérialiste, s'élève à 237. Nous les avons divisés en deux séries : la première, la plus nombreuse, comprend ceux dont le spleen, le {aedium vitae, a succédé à un chagrin, à une souffrance quelconque (ennui acquis, secondaire) ; la seconde renferme les suicides chez lesquels la rêverie, la mélancolie, ont toujours existé (ennui originel,
primitif (2). À
Cet état s’observerait « chez les âmes qui sont oisives et manquent d’un but d'activité. »
Malgré le grand nombre de cas qu'il prétend avoir étudiés, Brierre de Boismont nous donne seulement deux observations qui puissent servir d'exemples de suicide par ennui primitf, « d’origine humoristique » (Obs. XIT et XIII). Car, dans aucun cas, il n’a suivi le malade. Il a quelquefois recueilli les récits de la famille. Plus souvent, il s’en tient aux lettres des suicidés, sans mettre en doute leur sincérité.
Est-ce bien de l'ennui primitif, le sentiment de révolte de ce jeune homme qui s’en prend à Dieu, à ses parents, à la société de n'avoir pas reçu à vingt-trois ans, l'éducation « qui lui aurait permis de se faire un nom parmi les puissants et les riches ? » Les idées délirantes, les hallucinations, les troubles de l’activité sont-ils certainement absents parce que le sujet ne parle que de ses sentiments de dégoût universel ?
On s'étonne qu’un médecin de son expérience tienne Saint-