‹ Contribution à l'étude des perversions de l'instinct de conservationChapitre 15 sur 31 · HU) P · texte numérisé non relu

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Marc Girardin pour une autorité dans la question. Il cite après ce littérateur (1) les Clémentines, les Lettres de saint Jean Chrysostôme à Stagyre (2), celles de saint Jérôme, où les troubles d’aliénation mentale confirmée. L'athumia ou acedia des moines mentaux décrits relèvent incontestablement de phénomènes du Moyen-Age, dont parlent Cassien et saint Jérôme, dépasse les limites de l'ennui. Cette affection s'accompagne, en effet, de dépression marquée, avec défaut d'action, et de manifestations de mélancolie anxieuse : désordre des actes et des paroles, état confusionnel hallucinatoire, ete... (3).

Comme beaucoup de médecins de son temps, dès qu’ils touchent par leur sujet au domaine littéraire et historique, Brierre de Boismont se croit forcé de prendre un style éloquent, mais imprécis. C’est ainsi qu’il est à peu près impossible de savoir exactement ce qu'il entendait par le mot ennui. Tantôt il l’applique à un sentiment de vide et de monotonie ; tantôt à un sentiment de découragement et d’impuissance « qui ôte toute énergie à la volonté. » Ailleurs ce sont les tristesses et les tracas de toutes sortes. Finalement, il semble qu’il lui donne l’avantdernière place dans la série des phénomènes qui précèdent le geste final. On aurait ainsi par ordre de gravité : les passions

(4) Cours de littérature dramatique. Du suicide et de la haine de la vie. Paris,

(2) Sant Jean Curysosrôme, édit. Gaume, t. 1, p. 4194.

(3) F. BourqueLor. Bibliolhèque de l’école des Chartes. t. LI, p. 529 à 560; Recherches sur les opinions et la législation en matière de mort volontaire pendant le moyen-âge. Cassten, lib. IX, De spirilu tristitiæ, ap. Cass., opera omnia, Paris, 1642. Vivcewr pe Beauvais dans le speculum morale (4476, lib. If, p. VE), donne cette définition de l’acedia ou accidia des moines :

« Accidia est quedam tristitia, aggravans que ità deprimit animam hominis, ut nihil ei agere libeat, et imo accidia importat quoddam tedium benè operandi.. Filie accidie multe sunt, quod multis modis per accidiam peccat homo. Ejus autem filie sunt hec : dilatio, sequities sive pigritia, tepiditas, pusillenimitas. inconstantia sivhe imperserantia et inquietudo corporis, evagatio mentis, ignorantia, ociositas, verbositas sive multiloquium, murmur, taciturnitas mala, indiscretio, gravedo, somnolentia, negligentia, omissio, indevotio, languor, tedium vite, impeditio bonorum, impenitentia, desperatio... » Dans Césaire, les exemples d’acedia ou d’athumia se rattachent sans aucun doute à la monomante suicide des démonolätres de Calmeil,

dépressives, puis l’'hypocondrie, les idées noires, la mélancolie, le taedium vitae, le spleen et les monomanies suicides. Ce qui consisterait à voir dans le spleen tout sentiment de dégoût de la vie, sans distinguer dans les symptômes qui l’accompagnent. N'écrit-il pas pour se résumer : « Le dégoût de la vie est fréquemment une cause de suicide, sans qu'il y ait cependant de symptômes de folie ; mais on tomberait dans l'erreur, si l’on prétendait qu'il en est toujours ainsi ? »

Nous touchons à la fin de l’histoire du spleen. C'est dans Griesinger que nous en avons découvert le dernier écho.

Griesinger, après avoir dit que le plus souvent le penchant au suicide provient d’une mélancolie très développée, caractérisée par les symptômes habituels, c'est-à-dire la dépression ; ou bien « d’un état de perversion douloureuse, modérée, mais générale, des sentiments, » et que dans les cas de suicide qui semblent impulsifs on retrouverait toujours si on pouvait les chercher, des signes d’hypocondrie datant de loin, ajoute :

Elle est plus chronique, la marche du dégoût de la vie qui apparaît sous forme de spleen quand on est blasé sur tout, de cet état d’épuisement général et de l’anéantissement de l’activité psychique qui survient sous l'influence de diverses causes, et, en autres, du libertinage, de l’onanisme, des excès vénériens ; parfois il semblerait presque que de légères perturbations dans le développement sexuel puissent amener non seulement de ces états d’hypocondrie, d’alanguissement de l’âme, que l’on observe assez souvent à l’époque de la puberté, mais chez quelques individus un penchant immédiat au suicide (x).

Il est regrettable que Griesinger n'ait donné aucune preuve de l’existence de ce spleen dont il affirmait ainsi la possibilité.

À partir de cette date, 1865, le spleen a disparu des livres de médecine mentale, On le chercherait en vain dans Morel, dans Schüle, dans Magnan, dans Krafft-Ebing. On aurait encore moins de chances de le découvrir dans les traités récents de pathologie mentale, ou dans les dictionnaires de médecine. Les

(4) Traité des maladies mentales, trad. Doumrc. Paris, 14865, p. 300.

esprits, de 1860 à 1900, sont occupés par les discussions que soulève l'apparition de la névropathie cérébro-cardiaque de é Krishaber, de la neurasthénie de Beard, de l'étude rajeunie de l'hystérie.

À défaut du mot, le mode de mélancolie-suicide qu'il désignait est-il représenté dans les descriptions et les observations de mélancolie et de suicide ? Pas davantage. Il manque dans les ouvrages où l'on se serait le plus attendu à le trouver. Il est inconnu dans Elias Regnauld (x), dans les articles de Semelaigne (2), dans la thèse de Sébire (3), dans l'ouvrage de Lisle (4), dans Trélat (5), dans Ed. Douay (6), dans Tardieu (2) dans À Legoyt (8), dans A. Corre (9), ete., ete.

Même à l’époque où on discutait en France la question de savoir si le suicide était toujours une folie, des faits de spleen n'ont pas été versés aux débats (10).

Le dégoût de la vie qui figurait dans les statistiques étiologiques du suicide de J.-B. Petit (x 1) et de Legoyt, est abandonné dans celles de Lacassagne (12) et de Durkheim (TO).

(4) Réflexions sur la manie homicide et suicide et la liberté morale, 1830.

(2, Considérations diagnostiques sur les diverses espèces de suicide. Journ. de méd. mentale, t. V et VI.

(3) De la mélancolie considérée comme tristesse habituelle sans dérangement de la raison. Paris, 1831.

(4) Du suicide, s'atistique, médecine, histoire, législation. Paris, 1848 et 1856.

(5) La fole lucide. Paris, 1861.

(6) Le suicide et la mort volontaire, 1870.

(7) Etude médico-légale sur La folie, 1872.

(8) Suicide ancien et moderne, Etude historique, philosophique, morale et stalistique, 1881, et article in Dicl. encycl. des sciences médicales.

__ (9) Crème et suicide, 1891.

(10) Bournix. Le suicide est-il toujours une maladie, in Ann. médico-psychol., 1846, t. VIII. — Des EraxGs. Etudes sur le suicide depuis Pantiquité jusqu’à nos jours, in Ann. méd.-psych., 1857, t. III.

(14) Recherches stalistiques sur l’étiologie du suicide, 1853.

(12) Précis de médecine légale. Paris, 1906.

(13) Le suicide, 1907. Nous négligeons à dessein le livre de Tissor : De La manie suicide et de l'esprit de révolle. De leurs causes et de leurs remèdes. Paris, 1840, dans lequel, toutefois, il est fait une place au spleen L'auteur n'était pas médecin, mais professeur de philosophie à la Faculté des lettres de Dijon.

Nos recherches dans les statistiques et les travaux étrangers ont été tout aussi infructueuses.

Il est d’ailleurs assez difficile de savoir si les modernes ont

une idée bien arrêtée sur ce sujet. Les traités de médecine mentale, tant français qu'étrangers, ont négligé le chapitre de

la séméiologie des idées de suicide ; sauf, toutefois, le Manuel de

M. Rogues de Fursac qui fait une place au dégoût de la vie dans son énumération des causes des tendances à la destruction de

soi-même (x}:

Il reste que le spleen est apparu dans la médecine française dans la seconde moitié du xvin° siècle, et que l'apogée de sa popularité s'étend du commencement à la moitié du xix°. À partir de 1840, il abandonne les livres de médecine pour passer presque complètement dans le domaine de la littérature. Le déclin de sa célébrité s’est fait insensiblement et il tombe dans l’oubli après 1869, sans discussion. Pendant cette existence mé-

dicale de près d’un siècle, on n'a pu en réunir que onze exemples.

Encore sont-ils trop souvent incomplets et ne correspondent-ils pas tous à la définition des auteurs, qui ont voulu le séparer franchement de la mélancolie et des autres formes de suicide. Car, selon les délimitations les plus rigoureuses, le spleen apparaît comme essentiellement constitué par la perte du goût de la vie et le désir de la mort. La tendance au suicide qui lui est inhérente n’est pas déterminée par la misère, les chagrins, la fureur, l'inquiétude, les paroxysmes anxieux, les idées délirantes ou les hallucinations, mais par le seul ennui de vivre. Il est le plus souvent chronique. Les causes en sont principalement morales. Il serait dû aux vices des mœurs, aux défauts de l'éducation, au. manque de ressources intellectuelles, à cerlaines condition d’âge, de sexe et de milieu. La forme du gouvernement aurait sa part de responsabilité ; elle varie avec les opinions politiques des auteurs. Le suicide dans le spleen est

(4) Manuel de psychidtrie. Paris, Alcan, 4° édit., 1912, p. 115.

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accompli avec un calme et une réflexion qui révéleraient l’intégrité de la volonté et de l'intelligence. Le traitement s'adresse aux Causes ; il est moral comme elles.

C'est ainsi du moins que le conçoivent Sauvages et Moreau de la Sarthe, dont les descriptions n’ont été enrichies par personne après eux.

Il faut ajouter que son existence a été mise en doute par Esquirol.

L'interprétation du mot est prise dans un sens beaucoup plus élendu par quantité d’autres médecins : celui de tendance au suicide d’une façon générale. Ses symptômes généraux étant ainsi confondus avec ceux de toutes les dépressions mentales, il devient synonyme de mélancolie-suicide (1).

Tous les auteurs se sont accordés, en traitant du spleen, pour dire qu'il était, avant tout, une maladie anglaise et que les meilleures descriptions s’en trouvaient dans les auteurs d'Outre- Manche.

Le mot spleen semble avoir été employé en Angleterre depuis très longtemps pour exprimer l'humeur. Tantôt l'humeur gaie, tantôt l'humeur triste, le plus souvent l'humeur désagréable. Parfois le spleen est un accès de colère, parfois une joie inconsidérée, ou une impulsion quelconque. Quelquefois, c’est la tristesse hypocondriaque, et, tout à fait exceptionnellement, le dégoût d’une chose. Cette variété de sens se retrouve au complet dans les drames et les poèmes de Shakespeare. Le grand nombre de vocables qu'ils en font dériver, indiquerait une prédilection des Anglais pour ce mot, du moins à une certaine époque. On lui compte jusqu’à neuf dérivés classés par les diction-

(1) C’est ainsi, par exemple, qu'il est défini dans le Dictionnaire de Jaccoun à l’article Suicide.

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