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Les mauvaises digeslions, donnant un chyle de mauvaise qualité, altéraient le sang de la rate, du foie et des reins. Ces organes laissaient s'élever des vapeurs qui allaient infecter de préférence les parties supérieures de l'organisme. C’est là l’idée générale que l’on retrouve exprimée dans Sennert, dans Lange, Stahl, Zacchias, Cheyne, Lorry (1). Pour quelques-uns, comme Lange (2), la rate fournirait les vapeurs mélancoliques. C'était aussi l'opinion de Bright (3), de Boerhave (4), de Mandeville (5) et de Juncker (6), si ce n'était pas tout à fait celle d'Ettmüller (7), d'Hoffmann (8), de Highmore (9) et de Willis (ro).
Ainsi l’on s'explique que, dès le xvrr° siècle, les médecins anglais, prenant le nom de l'organe soi-disant atteint pour celui de la maladie, aient décrit ensemble les vapeurs, l'hystérie et l'hypocondrie sous le même nom de spleen.
Le titre de l'ouvrage de Richard Manningham prouverait à lui seul cette synonymie (11). Tous les troubles qu'il range sous le nom de febricula ou petite fièvre, lente et continue, il reconnait qu'ils sont habituellement appelés nerveux, hystériques, hypocondriaques, ou spleen.
Ces différentes affections ont leur siège « pour la plus grande
(1) De melanchôlia el morbis melancholicis, 2 vol. in-8°, 1765.
(2) Traité des vapeurs. Paris, 1689. |
(3) À Treatise of Melancholy containing the causes thereof, and reasons of lhe strange effects it workelh in our minds and bodies : with the Physicke cure, and spirituall consolation for such as here thereto adjoned afflicleed Conscience. The difference. betwixt il, and Melancholy, with divers Philosophical discourses louching actions, and affections -of soule, spirit, and Body : the parliculars where of are to be seen before the Book. Ryÿ T. Bricur, Doctor of Phisicke, newly corrected and amended. London, 1613. Il existe une première édition de 1586.
(4) Aphor. de cognoscend. morbid., $ 1098.
(5) À treatise of the hypochondriac and hysteric passions. Dialogues i et ii.
(6) Conspect. medicinae, p. 186.
(7) Opera, p. 1820.
(8) System. Med., t. IV, part. LI, cap. V.
(9) Exercitationes de passione hyslerr. el affection. hypochondr.
(40) Opera, 1728.
(41) The symptoms, nature, causes and cure of the febricula or Liltle Fever : commonly called the Nervous ar Hysteric Fever; the Fever of the spirits; Vapours, Hypo, or Spleen. By Sir Ricaro ManniNouam, London, 1746, p. 52 et 531
part dans la rate, dont les vapeurs gênent le cœur et le cerveau, etc... » (x).
C’est toujours cette même interprétation que Stukeley (2), Blackmore (3) et Robinson (4) donnent au spleen. Mais il faut attendre Robert Whytt (5) pour voir se détacher avec leurs signes propres : le nervosisme, l'hypocondrie et l’hystérie.
Quels étaient donc les symptômes de cette maladie ?
C'est, croyons-nous, Cheyne (6) qui a tâché d'en donner l’idée la plus claire.
Il commence par déclarer que le spleen ou vapeurs, ainsi qu'on le dit en Angleterre, sont des mots d’un sens tellement imprécis qu'ils servent de subterfuge habituel à l'ignorance de la nature des troubles du tempérament. Les symptômes en sont nombreux, changeants, sautant d’une place à une autre et imitant les symptômes de presque toutes les affections décrites. Afin d’être mieux compris, il divise les maladies en trois degrés. À un premier degré, il ne s’agit que de troubles de l'estomac et des voies digestives. Le second degré, en plus des symptômes précédents, est caractérisé par de l'instabilité des idées et de l'attention, des pertes de mémoire, des vertiges, des vomissements, des évanouissements, de l’angoisse. Tout ceci se termine parfois par des attaques convulsives hystériques. Le troisième degré est le plus grave ; il aboutit à l'hydropisie, ou à
(4) Gineox Harvey, Morbus anglicus, or the analomy of consumplion with discourses on melancholy and madness caused by love, 1666, ch. XVII.
(2) Wizcran SrureLey. Of the spleen, its descriplion and history. London, 1722.
(3) Sir R. Bcackmorx. À hreatise on the spleen and vapours or hypochondriacal and hyslerical affections, wilh three discourses on the nalura and cure ot the cholic, melancoly and palsy. London, 1725. — A critical disserlalion on lhe spleen. London, 1725.
(4) NicHozas Rominsox. New system of the spleen, vapours and hysterical melancholy. London, 1729.
(5) Observations on the nature, causes ant cure of (he disorders which have been commontly called nervous, hypochondriac or hysleric, to which are prefixed some Remarks on lhe sympathy of the nerves. Edinburgh, 1765.
(6) Cueyne. The English malady : or a lreatise of nervous diseases of all kinds as Spleen, vapours, lowness of spirils, hypochondriacal, and hyslerical distempers, etc. In three parts. London, 1730 et 1733.
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la jaunisse noire, ou à la consomption, ou à la paralysie, ou à l'épilepsie, et finit généralement par la mort.
Il rapporte avec grand détail plusieurs observations, dont la sienne.
Ainsi, nulle part, le spleen n'est-il pris dans le sens des aliénistes français. Il est au contraire assez exactement l'équivalent de notre mot vapeurs. Les descriptions de Raulin (x), de Pomme le fils (2), de Louyer-Villermais (3) en témoignent. Et même un auteur bien peu connu, le chevalier de Montallegry, demeurant fidèle au sens primitf, décrit, en 184r, une Hypocondriespleen ou névrose trisplanschnique, dont le tableau diffère assez peu de celui de Cheyne (4).
Ce spleen des auteurs anglais correspond à ce que l’on a dissocié plus tard en hypocondrie, neurasthénie et hystérie. Mais nulle part, à aucun moment, il n’est question de mélancolie ou de suicide dans les descriptions du spleen ou des vapeurs.
Ce suicide, si fréquent en Angleterre, suivant les auteurs français, a-t-il été décrit dans les ouvrages anglais sous un autre nom ? Aucun n’en parle ; et cependant la mélancolie était un sujet qui avait tenté beaucoup d'auteurs de ce pays, du xvrr au xIx° siècles.
Robert Burton (5), qui a pourtant réuni tout ce que son temps pouvait connaître de la mélancolie, n’en souffle mot. Le mot suicide ne figure même pas dans le Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales de James (6). Même silence chez Bright, W. Battie, Manningham, R. Whytt, ou, plus tard dans
(1) Traité des affections vaporeuses du sexe. Paris, 1758.
(2) Vapeurs et affections vaporeuses, 1760-1763, an VIT.
(3) Recherches h'storiques et médicales sur l'hypochondrie. Th. de Paris, 1801. — Trailé des maladies nerveuses ou des vapeurs et particulièrement de l'hystérie et de l'hypochondrie. Paris, 1816, 2 vol. in-8°.
(4) Hypochondrie-spleen ou névrose frisplanchnique ; observations relatives De ces malades, et leur trailement médical. Paris, 1841, in-80, 6° V. aussi F.-M. Aupouarp. Des congeslions sanguines de la rale, ou des obstructions de ce viscère, vulguirement appelées en Anglais spleen. Paris, 1818.
(5) The Anatomy of melancholy. By Democrrrus junior, 1621, 6 th ed. Nou nous proposons de revenir sur ce curieux ouvrage inconnu du public rs
(6) Trad. par Diperor, etc. 1748.
Arnold (1), Cullen (2), Harper (3), Rowley (4), A. Crichton (5), John-Mason Cox (6), Perfect (7), Pargeter (8), Haslam (9), parmi les modernes.
Cependant Erasme Darwin (10) dans sa Zoonomia, ouvrage qui eut un grand succès à l’époque en Angleterre et en France, parle dans ses maladies de l'irritation, section des maladies de la volition, du taedium vitae. Il l’appelle aussi ennui (en français) et irksomeness. À un degré léger, l'ennui serait un motif d'action, mais plus prononcé, il déterminerait le dégoût de la vie ét le suicide. Deux de ses observations sont curieuses (Obs. V et VI). Il prend même soin de distinguer le suicide d’un jeune homme qui s’ennuyait de naissance, de celui d’un autre qui avait des idées de culpabilité et de suicide intermittentes. « Par conséquent, dit Darwin, ce dernier cas appartient à la Mania mutabilis et non pas au taedium vitae. »
Remarquons ‘en passant qu'à aucun moment il ne donne le nom de spleen à cet ennui.
L'opinion de Darwin reste isolée. Et cependant, nous nous le rappelons, Sauvages donnait comme exemple frappant de suicide par mélancolie anglaise, celui du colonel Townshend qui s'était tué devant le docteur Cheyne « après avoir donné des preuves éclalantes qu'il était rentré en lui-même. »
Nous avons retrouvé dans le Traité de Cheyne cette obser-
(4) Observations on the nalure, kinds, cœuses and preventions of insanity, unacy or madness. London, 1786.
(21 Eléments de médecine pratique, 2 vol. 1787.
(3) À trealise on lhe real cause and eure of insanity, ete. London, 1789.
(4) A Trealise on female, nervous, hysterical, hypochondriacal, bilious, convulsive, diseases; apoplexy and palsy : wilh thoughts ou madness, suicide, ete. London, 1788. — Trealise on madness and suicide, 1804 et 1813.
@) An inquiry into the nalure and origin of mental derangement, ete. London, 1798, 2 vol.
(6) Practical observations on insanily. London, 1804.
(7) Observalions on maniacal disorders. London.
(8) Observations on madness and melancholy. London, 1809, 2 éd. (9) Annals of insanily. London, 1805.
(0j. 1801..t. IV, el, ILT, 1, 1, HE.
HISTORIQUE. k Ru O7 v 1e vation, capitale pour Sauvages et pour tous ceux qui l'ont suivi dans la voie de la mélancolie anglaise.
Le très honorable colonel Townshend, souffrant depuis longtemps de vapeurs, c'est-à-dire de troubles gastro-intestinaux variables, avec vertiges, faiblesses, évanouissements, ete... sans manifestations merñitales d'aucune sorte, même pas hypocondriaques, réunit un jour, autour de son lit; Cheyne et deux de ses confrères. Il leur déclare alors qu'il possède un pouvoir singulier, celui de pouvoir mourir à volonté et qu'il se propose de le leur démontrer sur l'heure. Aussitôt, il ferme les yeux, pâlit, se refroidit. Les médecins lui tâtent le pouls et la région précordiale : les battements faiblissent, puis ils n’en perçoivent plus aucun. Cet état se prolongeant et leurs médications n’amenant aucun résultat, les trois confrères allaient se retirer, le laissant pour mort, passablement déconfits et, semble-t-il, assez penauds de leur rôle dans l'aventure, lorsque, graduellement, ils voient revenir les couleurs, la chaleur et la vie chez le colonel. Puis, celui-ci reprend le cours de sa maladie, comme devant, et, trois mois après, meurt. L'autopsie révèle un cancer du gros intestin.
Voilà donc ce cas fameux, et ce que Sauvages entendait par se suicider, « après avoir donné des preuves éclatantes que l’on est rentré en soi-même. »
Légèreté de la part de Sauvages, ignorance de la langue ou trop grande confiance dans un traducteur incapable ? Quoi qu'il en soit, la réputation de Cheyne et des médecins anglais était faite auprès des aliénistes français, et tous, ou à peu près (r), continuaient à répéter que la maladie anglaise, le suicide réfléchi, n'avaient nulle part été mieux décrit que par les médecins d'Angleterre, et surtout par le D° Cheyne. +
(4)-Pixec, en effet, déclare qu'il a été déçu dans ses recherches par le livre de Cheyne. « J'aurais surtout cru pouvoir trouver quelques lumières sur cet objet, dans le traité de Cheyne, sur la maladie des Anglais, mais j'ai été trompé dans moñ attente. » (Noté à son premier article dé la Médecine éclairée). Au moins, lui, était allé aux sources. Cf. les passages cités où Choyhe est mentionné.
« La médecine », disait un de nos maîtres, en faisant allusion à la nécessité où nous sommes de ne pouvoir contrôler tous les principes médicaux sur lesquels nous nous appuyons, « la médecine est une des nombreuses religions révélées. »
Il y eut pourtant d’autres causes que le contre-sens de Sauvages pour propager la légende du suicide raisonnable des Anglais.
On découvre, en effet, que presque tous les voyageurs de l'époque sont frappés par le grand nombre de suicides dont ils entendent parler à Londres. Les Anglais leur déclarent qu'ils se tuent quand ils ont assez de la vie, et cela froidement.
Le récit de Martin Nogué est bien significatif à cet égard :
Saurais-je me flatter de connaître un peu les Anglais, si je n’avais eu plusieurs exemples du mépris qu'ils font de la mort ? et peut-on rester un an, comme j'ai resté en Angleterre, sans entendre dire que telle ou telle personne de l’un et l’autre sexe vient de s’égorger, de se noyer ou de se pendre ? Les Anglais prennent si facilement et si souvent pour peu de chose la résolution de se faire mourrir, et exécutent avec tant de ponctualité cette résolution, qu'ils ont même des coutumes qui varient selon le temps, pour se défaire de la vie. Si cette coutume veut qu’une année on se tue par le couteau ou par le pistolet, la plupart suivront cette méthode, comme d’autres celles de se pendre ou de se noyer selon l’usage d’une autre année. Un caractère aussi singulier ne laisse pas de donner de l’embarras à ceux qui en veulent chercher les causes.
On prétend que leurs passions violentes, leur fierté, leur férocité, leur mélancolie, leurs chagrins, dont ïls s'occupent plus que les autres nations, enfin leur indifférence pour la vie dès qu'elle ne leur est pas agréable, les déterminent sans peine à se détruire, et qu'ils sont d’autant plus encouragés par tant d’exemples d’une mort volontaire qu'ils voyent tous les jours devant eux. Cette fureur est devenue si commune parmi eux, que les gens les plus sensés ne la désapprouvent pas. Un Anglais m'entretint un jour... sur la résolution qu'on doit prendre de se donner la mort quand la vie pous paraissait insupportable.
HISTORIQUE. 43 re a nt
« Pourquoi voulez-vous, disait-il, qu'un homme accablé des misères « qui infectent sa vie, n’en arrête pas le cours ? Y a-t-il rien de plus « naturel que de sortir d’une prison qui nous gêne cruellement ? et ce « petit instant qui nous fait passer de la vie à la mort est-il si terrible { pour ne pas nous encourager à nous délivrer des peines que nous ne « pouvons plus supporter. Je ne dis pas, ajoutait-il, qu’un homme pour « là moindre affliction, suive le penchant d’une capricieuse idée qui lui « fait désirer la mort ; mais lorsqu’après une mûre et solide réflexion, « dénuée de préjugés, il conclut, que les maux qu'il est condamné « à souffrir, l’emporteront infiniment sur les plaisirs que la vie pourra « lui offrir ; qui peut l’ëempêcher de se donner la mort ? Nous autres « Anglais, ne croyons pas qu'une disgrâce de Cour ; qu’une perte de « biens, et tant d’autres accidents qui déconcertent entièrement les « autres nations, doivent nous faire prendre cette résolution, n'y même « nous attrister, puisque ces petits revers ne s'opposent point à notre « tranquilité ; mais que la mort est préférable à la vie dès que cette tran- « quilité nous est ravie par des malheurs qui sont sans remède : voilà « comme pensent la plupart des Anglais, et même tous ceux qui se « piquent de bon sens ct de raison au-dessus du commun. » (+).
S. Lesage, Gênevois, parlait dans le même sens et donnait cette explication : « C'était l'opinion du roi Charles Second, que le bœuf rôti et la lecture de la sainte Ecriture faisaient le malheur de l'Angleterre » (2). Le Motraye y voit l'effet certain « de la nature du climat humide et nébuleux » (3). Pour Muralt, c’est « la bière, les aliments qui sont trop succulents et surtout l'épaisseur de l'air et la fumée de charbon qu'on y respire » (4). Réflexions de même nature dans Saussure et l'abbé Dubos (5).
infin, Voltaire dans son Projet d'une lettre sur les Anglais (6), se montre très frappé par le suicide d’une certaine
(1) Voyage et aventures de Martin Nogué en Europe La Haye, 1728.
(2) Quelques remarques sur l'Angleterre, 1718, p. 133 (citée par G. Laxsox dans son.édition critique des Lellres philosophiques de Vorratre. Paris, 1909.
(3) Voyage en Europe, etc., 1777 et 1732, t. IT.
(4) Lellre sur les lrançais el les Anglais et les voyages, 1725, liv. IV (Laxsox).
(5) Réflexions critiques sur la Poésie el sur la Peinture, 2° t., sect. XIV ; éd. 4760, t. II, p. 238-239 Laxsow).
(6) Lettres philosophiques ou anglaises, éd. G. Lansow, t. IT, p, 261. Cette lettre a probablement été rédigée en mai ou novembre 1728 (G. L.).
Molly, et surtout par l'indifférence des Anglais devant cet événement. Il pousuit ainsi :
. Un fameux médecin de la Cour, à qui je confiai ma surprise, me dit que j'avais tort de m'étonner, que je verrais bien autre chose aux mois de novembre et de mars ; qu’alors on se pendait par douzaine ; que presque tout le monde était réellement malade dans ces deux saisons, et qu'une mélancolie noire se répandait sur toute la nation : car c’est alors, dit-il, que lé vent d’Est souffle le plus constamment. Ce vent est la perte de notre île. Les animaux en souffrent et ont l'air abattu. Les hommes qui sont assez robustes pour conserver leur santé dans ce maudit vent, perdent au moins leur bonne humeur. Chacun à le visage sévère et l'esprit disposé aux résolutions désespérées…
Montesquieu donne à cette idée, très répandue comme on l’a vu, une formule qui en fera la fortune :
Nous ne voyons point dans les histoires que les Romains se fissent mourir sans sujet : mais les Anglais se tuent sans qu'on puisse imaginer aucune raison qui les y détermine ; ils se tuent dans le sein même du bonheur. Cette action, chez les Romains, était l'effet de l'éducation elle tenait à leurs manières de penser et à leurs coutumes : chez les Anglais, elle est l’effet d’une maladie ; elle tient à l’état physique de la machine, et est indépendante de toute autre cause.
Il y a apparence que c’est un défaut de filtration du suc nerveux ; la machine dont les forces motrices se trouvent à tout moment sans action, est lasse d’elle-même ; l’âme ne sent point de douleur, mais une certaine difficulté de l’existence. La douleur est un mal local qui nous porte au désir de voir cesser cette douleur ; le poids de la vie est un mal qui n’a pas de lien particulier, et qui nous porte au désir de voir finir cette vie.
Il est clair que les lois civiles de quelques pays, ont eu des raisons pour flêtrir l’homicide de soi-même : mais en Angleterre, on ne peut pas plus le punir qu'on ne punit les effets de la démence (1).
Or, comme au xvur siècle les statistiques n'étaient pas établies avec plus de rigueur d’un côté du détroit que de l’autre, il est impossible de faire la lumière sur cette plus grande facilité que
(A) De l'Esprit des Loir, t. Il, liv. XIV, ch. XII, 1748.
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les Anglais auraient eu à se tuer en comparaison des autres peuples d'Europe. Ce ne sont pas les récits des voyageurs qui pourraient peser d'un poids quelconque dans la solution du problème. Car, ainsi que le fait remarquer Pinel, cette espèce de suicide « ne pouvait être constatée que par des observations exactes de médecine. »
Mais on comprend maintenant la genèse de la légende médicale du spleen. D'une part, tous les voyageurs s’accordaient à affirmer le caractère singulier du suicide chez les Anglais. D'autre part, les Anglais surnommaient volontiers leur spleen, la maladie anglaise, et l'attribuaient autant à leur régime qu’à leur climat (1). Deux choses que les voyageurs étaient à même de contrôler et dont ils souffraient, probablement, dès leur arrivée. Il n'en fallait pas plus pour établir une opinion ferme, universellement admise et... scientifique. Elle est encore courante parmi les gens du monde (2).
Le mot, comme on sait, fit fortune. Il commença alors une carrière littéraire
à vrai dire, avait-il jamais été autre chose que littérature ? — qui n’est pas près de finir.
Le Dictionnaire de l'Académie l'admet en 1398 : état de consomption, dit-il, avoir le spleen, être dévoré par le spleen. Volney écrit spline. Voltaire l'emploie dans ses Dialogues (3), Grimm dans sa correspondance (4), Delille dans ses poèmes (5), de Bezenval le donne en titre à l’un de ses contes (6).
(1) Morbus Anglieus (R. G. Harvey), Cheyne reconnait dans sa préface que tous
les étrangers lancent et reprochent à l'Angleterre d’être le pays du spleen, #he English malady. U déclare que c’est pourquoi il a choisi cette expression comme titre à son ouvrage, afin de mieux en montrer la gravité croissante à ses compatriotes.
. (2) De leur côté les Anglais, à la même époque, parlaient couramment du French bore, de l'ennui français ; pour eux, {he malady of «ennui» était essentiellement française (À new english diclionatry on hislorical principles. James A.-H. Murray. Oxford, 1897). On a d'autres exemples de cette réciprocité dans l'attribution de qualités soi-disant nationales. Partir à Ja française, signifie pour les Anglais, quitter une société sans se faire remarquer. Etc.
(3) Dial,,-XX1V, 17.
(4) Correspondance, L. I, p. 224.
(5) Convers., I.
(6) Le spleen, 1766.
Il passe dans le langage habituel avec la signification d'un ennui sans cause et de dégoût de la vie (1). Les romantiques le mettent à la mode.
Cet homme ainsi reclus vivait en joie ; à peine Le spleen le prenait-il quatre fois par semaine (2).
Il figure dans le dernier volume du Théâtre en liberté, de Victor Hugo, en tête d’un petit drame du suicide. Baudelaire, Verlaine, puis, après eux, presque tous les poètes intitulent spleen au moins une de leurs pièces de vers, où ils se montrent ennuyés et dégoûtés de out, sans raison. Aujourd'hui, dans le langage mondain, il cède le pas au mot neurasthénie.
Tandis qu'il se démode en Angleterre, au point que les Anglais d’aujourdhui ne l’entendent plus, son succès devient européen. En 1566, Christian VII de Danemark, parlant de la mélancolie de sa femme Caroline-Mathilde, princesse anglaise, s’écriait : « Laissez-là tranquille, vous voyez bien qu'elle a le spleen ! » (3). Eugène Oniéguine, héros de Pouchkine éprouve « la candra russe, le spleen des Anglais, un ennui incurable. » Il est encore usuel dans les littératures d'Allemagne, d'Espagne et d'Italie.
Et, partout, il garde sa physionomie exacte. On ne le modifie, ni dans son orthographe, ni dans sa prononciation. Le spleen entre dans les littératures sans se déformer, comme si le seul aspect du mot évoquait une atmosphère d’inconfort moral, pénétrante ainsi que la brume de sa patrie, et que c’eût été en affaiblir le sens que de le naturaliser.
(4) Dict. de l'Acudémie, 1878. — Dictionnaire de LrrrRé. — Dict. étymologiqué de HarzFreLp, DARMESTETER et THomas, (2) A. ne Musser. Mardochée, I.
(3) Wyzzwa. Quelques figures dr femmes : Caroline-Mathilde et Slruensee, Paris, 1908.