CHAPITRE II
Né d’une légende et d'un contre-sens, le spleen est-il toutefois une réalité clinique ?
Il est impossible de se faire une opinion bien fondée avant d’avoir examiné les exemples donnés par les auteurs. Peu nous importerait que le mot spleen fut un non-sens appliqué à une forme de mélancolie suicide, si les faits compris sous cette dé-
nomination constituaient véritablement une catégorie particu-
lière dans les modes de destruction de soi-même.
Nous avons réuni dans une première partie, et suivant leur ordre chronologique de publication, les observations déjà signalées dans le cours de notre historique. Les observations inédites sont présentées ensuite dans une deuxième partie de ce
même chapitre.
Observations déià publiées.
Observation I. — Pinez (1791). — Obsession-suicide précédée de dépression physique et mentale.
M..., tailleur d’habits, âgé d'environ 36 ans, et naturellement sombre et mélancolique, était marié depuis cinq ans ; et quoiqu'il eût fait précédemment quelques pertes qui l'avaient sensiblement affecté, ses affaires étaient dans le meileur ordre. Il vint me consulter vers la fin d'octobre 1583, sur un défaut d’appétit, sur une tristesse excessive dont il ne
pouvait démêler la cause, et sur une grande envie qu'il avait, disait-il, d'aller se précipiter dans la rivière. Il ajouta qu'il avait toute l’aisance qu'il pouvait désirer ; que sa femme ne cherchait qu’à le rendre heureux ; qu'il avait d’ailleurs un enfant qu'il chérissait tendrement ; mais que malgré tous ces avantages qui l’attachaient à la vie, il éprouvait une envie extrême de se détruire. Je crus d’abord que des embarras dans les premières voies et un état bilieux entretenaient ces dispositions morales ; je lui fis donc administrer pendant sept à huit jours des bouillons d'herbe avec un sel neutre, et je fis succèder pendant le même espace de temps, l'usage du petit lait. Il évacua une grande quantité de matières bilieuses ; et quoiqu'il fût toujours taciturne, il avoua qu'il se portait mieux : les idées de destruction reparurent rarement pendant le cours de l’hiver, ct il en fut parfaitement délivré pendant la belle saison.
Vers le déclin de l’automne 1784, les affections tristes et mélancoliques se renouvelèrent avec plus de force que l’année précédente. Il vint me trouver plusieurs fois chez moi, la tête comme égarée et pleine des plus noirs pressentiments. Il me répéta toujours qu'il n'avait à se plaindre de personne ; que ses affaires étaient en bon ordre ; mais qu’il sentait que sa tête se perdait (c'étaient ses propres expresssions), et qu'il ne pouvait plus résister au désir de s’aller noyer. Il ajoute que si sa femme et son enfant ne l’attachaient à la vie, il aurait déjà exécuté ce projet. Il me raconta inême que toutes les fois qu'il passait sur le Pont-Neuf pour ses affaires, il était sur le point de se jeter à la Seine. Les remèdes employés l’année précédente avec quelque succès, furent répétés, et j'avoue que je me livrai peut-être à une trop grande sécurité sur son compte, en avertissant cependant ses parents de le surveiller. Toutes mes exhortations étaient inutiles ; et sa réponse unique était qu’il convenait de ses torts, mais que sa tête s’égarait, et qu’il avait une envie suprême de s’aller noyer. Je le trouvai un jour au Luxembourg, se promenant tristement avec son enfant, âgé de 4 ans, et ses premières paroles furent, que s’il n'avait pas craint de laisser son enfant tout seul, il se serait déjà jeté dans le bassin pour se noyer, et il ajouta d’un ton ferme que celte envie était devenue presqu'insurmontable. Trois jours après il sortit pour aller porter un habit neuf qu'il venait de faire, et il dit à sa femme qu'il allait revenir ; mais bientôt après on s’aperçut qu'il avait laissé sa montre, ses clefs et un peu d'argent qu'il avait dans sa bourse. On n’entendit plus parler de lui, mais quelques jours après son cadavre fut déposé à la morgue avec ceux de quelques autres personnes qu'on avait trouvées noyées en Seine.
Promesses séduisantes, à venir le rej
Observation II, — Prnrr, Ho Déceptions. — J1dée fixe de se donner la mort, — Tentativés réilérées pour s'en Quérir — Suicide probable.
Un jeune homme âgé d'environ ans, el abandonné de ses parents
Parce qu'il avait refusé de Prendre l'état ecclésiastique, vint de Normandie à Paris en 1785 r dans quelque maison à Gonesse, chez un maître L'il gagna bientôt la conapacité, Il ne paraissait désirer rien de mieux ; mais après deux ans de ce séjour, son père l’engagea par des oindre. Cette’ brillante perspective se réduisit à devenir précepteur des enfants d’un huissier
; On chercha à le place d'éducation, et il fut réduit enfin à se retirer de pension, qui était un vieux prêtre *t don fiance par ses bonnes mœurs et sa c
; le jeune en ConÇçut un si grand déplaisir, Paris, et qu'il trouva le moyen
mbition, aigrirent jours après son retour il se sentit assailli par les idées les plus mélancoliques. Le dégoût de la vie et des Projets de mort volontaire suivirent de près. Il monta plusieurs fois en haut de la maison dans le dessein de se Précipiter, mais manquant de courage, il prit le parti de charger un jour son fusil Pour se fracasser la tête ; il balança encore et il vint consulter à Paris un de ses amis qui me fit part de son état. Les invitations les plus pressantes et les propos les plus encourageants furent mis en œuvre pour l'engager à revenir auprès des bonnes gens dont il était tendrement chéri et pour écarter les idées noires et Mélancoliques dont il était obsédé. Il revint en effet dans son ancien séjour ; mais le désir de se donner la mort se renouvelant de jour en jour avec une nouvelle force, il quitta irrévocablement Gonesse et il vint à Paris, toujours poursuivi par ses projets de destruction.
Un régime relâchant et doux fut mis en usage ; mais il fut aisé de voir que l’idée principale sur laquelle roulait sa mélancolie était très profon: dément gravée dans son esprit, et qu'on ne pourrait là combattre que par les plus puissants objets de diversion. 11 n'était point assez riche Pour entreprendre quelque Yoyage, ou du moins ses parents ne voulaient rien fournir, et il ne restait guère d’autres ressources À employer que celle d’un travail de Corps vif et soutenu. Le jeune homme, qui sentait toute l’horreur de sa situation, s'y prêta de bonne grâce ; et comme il
n’était point connu à Paris, il se présenta, assez mal vêtu, au Port au Blé, pour travailler à la journée. Après deux jours entiers de persévérance, il se trouva si excédé de fatigue, qu'il fut obligé de renoncer à ce genre de travail. Je lui conseillai alors de se louer chez un maître maçon à titre de manœuvre, et il fut recommandé par une dame bienfaisante, à un homme de Ville-d’Avray qui entra parfaitement dans les vues qu'on lui proposait avec d'autant plus de plaisir, que le jeune homme pouvait se rendre utile à l'éducation de ses enfants. 11 fut donc bien accueilli dans cette maison, où il était nourri et payé à raison de vingt-cinq sols par jour, et il avait en outre la liberté de travailler à sa volonté. Ce train de vie, partagé entre l'étude et le travail du corps, paraissait très propre à produire une heureuse diversion, s’il avait pu être continué avec persévérance ; mais il s'était à peine écoulé quinze jours que le malheureux jeune homme, toujours prêt à porter sur lui une main homicide, revint à Paris trouver son ami, en lui réitérant, les larmes aux yeux, qu'il ne pouvait plus résister au penchant qu'il avait d'attenter à sa vie. Les reproches graves qu’il reçut l’engagèrent encore à revenir à Villed’Avray ; mais ce ne fut que pour peu de jours ; et il fit une nouvelle absence, pendant laquelle on fit de vaines recherches : on n’en a plus entendu parler, et on ne peut douter qu l ne se soit jeté en bas du pont de Sèvres dans la Seine.
Observation III. — Pinez (1791). — Alcoolisme, — Caractère triste. — Deux accès de dépression avec tendances au suicide. — Guérison subite des idées de suicide par la peur d’être tué.
Un homme de lettres, âgé d’environ trente-quatre ans, et sujet à des excès d’intempérance, avait éprouvé une fièvre tierce, pour laquelle il avait réclamé mes soins, et dont il avait été heureusement guéri. L’automne suivant, sa mélancolie naturelle augmente beaucoup, et je l’entendis souvent parler de sang-froid du projet de finir, par une mort volontaire, une vie peu fortunée. Je ne parlerai point ici de diverses circonstances qui me firent regarder comme coupable, s’il venait à avoir lieu, un attentat contre sa vie, commis dans toute la plénitude de la raison, et également réprouvé par la morale et les lois ; mais un incident particulier fit voir que cette envie de se détruire tenait à un égarement de l'esprit produit par un état de maladie. .
Il voyagea, en effet, à Londres quelque temps après, et ce séjour développa, avec un nouveau degré d'énergie, sa mélancolie naturelle et la résolution d'accélérer le terme de sa destinée : il se rendit donc un soir
OBSERVATIONS. d1
sur la pointe de cette ville pour se précipiter dans la Tamise ; Mais. un peu avant, il fut attaqué par deux voleurs qui se mirent en devoir de lui tout enlever. Il se défendit avec courage, et il fit de si grands efforts qu’il parvint À s’arracher d’entre leurs mains, non sans éprouver le plus grand trouble et la plus grande frayeur. Mais ce qu'il y eut de singulier, ce fut que cette sorte de combat changea entièrement la chaîne de ses idées, et qu'il s'en revint chez lui entièrement délivré de l'envie qu'il avait de se détruire. Sa guérison à été si complète, que revenu à Paris, et souvent réduit à des alternatives de détresse, il n’a plus songé aux projets de destruction dont il était sans cesse obsédé. C’est une folie réelle qui a cédé à l'impression de terreur produite par une attaque imprévue.
Observation IV. — MOREAU DE LA SARTHE (1798). — Changement brusque de situation sociale. — Dépression avec idées vayues de suicide. — Guérison apparemment provoquée par la nécessité de gagner sa vie.
MX. dgée de Loà 50 ans, à laquelle sa position sociale donnait une de ces existences factices dont le cercle est si étendu, perdit, il y a quelques années, une partie de sa fortune. La position qui lui restait pouvait encore suffire à la satisfaction de ses premiers besoins.
Maïs l’état de repos et d’ennui qui détermine la privation de sensations pour lesquelles l’action du système nerveux était habituellement excitée et renouvelée, conduisit bientôt à une véritable consomption.
Alors, la malade vint à perdre les débris de la fortune qui lui restait et se trouva plongée dans l’indigence et la misère.
Ce nouveau revers fut un véritable moyen de guérison.
Me X..., que des opinions religieuses enchaînaient à la vie malgré son désir de la perdre, fut obligée de se livrer avec activité à la recherche de quelques ressources qui puissent au moins remplacer une partie de celles qu'elle n'avait plus. AU
Une place dans un hôpital vint à se présenter. Les démarches pour l'obtenir, l’espoir, le désir, les craintes, les inquiétudes, toutes ces passions qui se firent alors sentir, donnèrent un nouveau degré d'énergie à une sensibilité presque éteinte par la paresse et le repos, et qui se ranima par le courage-et par le malheur. ; rh rie .: La malade, parvenue au but qu'elle voulait atteindre, a joui dans sa nouvelle position d’une santé parfaite, et tient fortement à une existence qu'embellisent, agrandissent ct entretiennent un nombre suffisant de sensations et de travaux,
Cette observation et les considérations auxquelles je la réunis, méritent . peut-être de fixer l'attention des médecins, que les circonstances mettront dans le cas d'observer et de traiter la consomption. En même temps, elles me paraissent prouver, Comme les observations qui les précèdent, coinbien les bornes de l’art de guérir sont resserrées pour le médecin qui ne voit, dans la thérapeuiique, qu’une simple matière médicale, et qui, concentré dans la sphère de quelques doctrines de la science qu'il prend pôur la science même, limite, isole la médecine, la réduit à l’art des formules, à un métier stérile pour le malade, et dont le prétendu guérisseur use malheureusement et abuse à son gré.
Observation V. — ERASME DARWIN (4801). — Suicide réfléchi par sentiment de l'insipidité de la vie et exécuté à l'heure fixée quatre jours auparavant.
Lord Sc... envoie chercher un lundi son ami M. Auson (ami du D’ Perfect qui rapporte l’histoire à E. Darwin), et lui dit : « Vous êtes le seul ami que j'estime au monde, par conséquent j'ai résolu de vous faire savoir que je suis fatigué de l’insipidité de la vie et que j'ai l'intention de l’abandonner demain. » M. Anson, après avoir longuement causé avec lui, déclare à Lord Sc... qu'il est obligé de s’absenter de la ville jusqu’au vendredi suivant. Il ajoute : « Comme vous me manifestez de l’amitié, faites-moi cette dernière faveur : je vous en prié, vivez jusqu’à mon ‘ retour. » Lord Sc. pensa qu'il s'agissait d’un pieux artifice destiné à gagner du temps, mais accepta néanmoins, à condition qu'il soit de retour à quatre heures le jour indiqué. M. Anson ne fut pas de retour avant six heures, et comprit par l'attitude des domestiques, que le fait était accompli. Il se rendit à la chambre de son ami et trouva le corps . de celui-ci penché sur le bras d'un grand fauteuil, avec un pistolet par terre à côté de lui. La balle avait traversé la voûte palatine pour atteindre
le cerveau.
Observation VI. — ÉRASME Darwin (1801). — Ennui de vivre datant de l'adolescence. — Suicide neltement différencié d'un suicidé délirant.
Deux jeunes hommes, de 4 et 25 ans, jouissant d’une fortune consi dérable, se tuent d’un coup de pistolet, sans que leurs familles puissent découvrir le mobile de cette action brutale.
Je connaissais l’un d’entre eux depuis longtemps et je savais qu'il
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avait toujours exprimé son dégoût de la vie. A 18 ans, il se plaignait de ne pouvoir se distraire. Il essaya d'étudier le Droit à Cambridge, et ensuite, sur mon avis, quitta l'Angleterre pendant un an ou deux, mais s'en revint mécontent de toutes choses. Comme il présentait une éruption sur une partie de son visage, qu'il tentait probablement de faire disparaître par des applications externes, je fus induit à attribuer cete ennui perpétuel à une douleur ou à une sensation désagréable d’un foie malade.
L'autre jeune homme se tira un coup de pistolet dans son lit, et j'appris que l’on trouva écrit sur un morceau de papier sur une table : « Je suis impotent, el par conséquent, pas apte à vivre. » D'où il y avait raison de conclure que ceci était l’hallucinatio maniacalis, l’idée délirante, qui l'avait incité à se détruire. Ainsi donc, ce cas appartient à la mania mutabilis et non pas au taedium vitae.
Observation VII. — Marney (1816). — Tristesse et idées de suicide depuis l'adolescence. — Activité physique et intellectuelle conservée Jusqu'à la fin. — Suicide réfléchi.
Le fils d’un chirurgien célèbre, doué des plus excellentes qualités, chéri de ses parents, de ses amis, et destiné par ses talents à succéder à la réputation de son père, avait manifesté dès l’âge de raison, une disposition à la mélancolie suicide. Lorsqu'on parlait en sa présence de personnes qui venaient de se donner la mort, il témoignait, par ses propos, l’assentiment qu'il donnait à cet acte de délire. Il était habituellement pensif, sans être ennemi de la société et des plaisirs qu'elle procure ; il préférait poutant être seul ou avec son inlime ami. Ses études médicales étaient terminées ; il allait, après un long séjour dans l’étranger, revenir dans sa patrie, où l’amitié, la confiance publique et le bonheur devaient le fixer, quand tout à coup il prend l'irrévocable résolution de terminer sa vie, que tant de circonstances réunies auraient dû lui rendre chère. Lui-même, la veille de son horrible exécution, en instruisit son malheureux père par une lettre attendrissante ; il invita, par une autre lettre, les parents chez lesquels il était logé et dont il était tendrement aimé, à ne faire aucune recherche à son égard, parce qu'il a pris toutes les mesures nécessaires pour les rendre inutiles ; en effet, son corps n’a pu être retrouvé.
Observation VIII. — RouBauo-Luce (1817). — Nature impressionnable, imaginative el exaltée. — Suicide 15 jours après un mariage d'inclination dans un accès mélancolique, avec idées d’indignité,
M..., fils d’un homme opulent, avait atteint sa vingtième année. Ses parents l’idolâtraient. La bonté de son cœur lui avait acquis de vrais amis. Le bonheur domestique, si rare, et le seul qui ne soit point factice, lui était réservé. Les charmes de son esprit le faisient rechercher ; tout semblait lui sourire.
Mais une sensibilité excessive, une imagination ardente, la lecture continuelle des ouvrages qui peignent les sentiments d’un monde idéal, lui présentaient la société sous un point de vue désolant. Son existence, remplie d’amertume, devenait de plus en plus douloureuse.
Désenchanté de tout, il avait pris la résolution d'aller vivre seul à la campagne, bien décidé à tranche ses jours si le dégoût universel le poursivait dans sa retraite. Prêt à réaliser ce funeste projet, il se .passionng tout à coup pour une personne digne de sa tendresse.
À l'instant même, les atteintes de misanthropie disparaissent, et avec elles s'enfuit l’idée d’une fin prématurée.
Sûr d’être aimé pour lui-même, il demande et obtient la main de celle qui possède son cœur, et tout le monde le croit au comble du honheur.
A peine quinze jours s'étaient écoulés au milieu des plaisirs, du moins en apparence, et déjà son âme était tourmentée par une secrète inquiétude, par le sentiment profond de l'ennui. Dans ses rêveries, il imagine qu'il fera le malheur d’une épouse chérie ; alors l'idée de la mort vient frapper de nouveau son esprit égaré. Cette fatale idée le poursuit sans cesse. Il fait d’inutiles efforts pour la repousser, et met enfin un terme à sa triste existence. On trouva un écrit où il avait tracé ses souffrances el la cause de son suicide.
Observation IX. — AncraumE (1818). — Tristesse et idées de suicide après le mariage. — Suicide dans un parorysme anxieux.
M... âgé d'environ vingt-sept ans, natif de la Bourgogne, également favorisé de la nature et de la fortune, aimait passionnément une demoiselle. Depuis longtemps il sollicitait en vain l’assentiment de ses parents pour l’épouser : mais enfin l’amour triomphe, et cet heureux amant se vit au comble de ses vœux. Un mois était à peine écoulé depuis son ma-
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riage, que tout à coup il tombe dans la tristesse, le dégoût de la vie et l’affreux penchant au suicide. Tout ce que peut suggérer la tendresse d'une jeune épouse aimante, la sollicitude de toute une famille dont il élait chéri, fut mis en œuvre pour le distraire de ses sombres idées et le réconcilier avec la vie : peine inutile ; ce malheureux est toujours abimé dans son horrible mélancolie. Il quitte la Bourgogne et vient à Paris avec son frère, qui l’aimait beaucoup, pour consulter les médecins sur son état. Le lendemain de son arrivée, il se rend chez le docteur Esquirol, lui expose sa maladie, et lui promet de revenir le jour suivant se confier à ses soins dans son établissement. Le jour suivant arrivé, ce jeune homme sort de son hôtel dès six heures du matin, achète une paire de pistolets, rentre à sept heures, et propose à son frère de partir de suite pour Rouen : celui-ci lui objecte la parole qu'il a donnée au docteur Esquirol, ajoutant qu'il serait au moins convenable d'aller le prévenir de ce changement et le remercier de l'intérêt qu’il lui a témoigné... À l'instant, M... s’arme de ses deux pistolets, et posant le bout du canon de l’un sur le front de son frère : « Si tu ne consens à partir avec moi sur-le-champ, je te brûle la cervelle avec ce pistolet, et me la brûle ensuite moi-même avec cet autre (qu'il tenait de la main gauche). » Le frère tombe à ses pieds sans connaissance : revenu de son évanouissement, il ne voit plus l’infortuné qui l’avait menacé : il ne tremble qu'il ne soit allé se donner la mort dans un lieu écarté ; il court aussitôt porter son signalement à la police, et demande qu'on fasse faire les recherches les plus actives pour le découvrir.
Le jour même, il reçoit de la police la nouvelle qu'on a trouvé dans la forêt de Sénart le cadavre d’un homme qui s’est brûlé la cervelle. Il se transporte au lieu indiqué, et, Ô douleur ! il reconnaît qu'il n'a plus de frère.
Tout porte à croire que cette fatale mélancolie était produite par le dégoût de la vie, amené par la satiété des jouissances.
A peine M... vit-il les vœux de son amour exaucés ; à peine fut-il le maître d’un bien qu'il regardait comme devant faire sa félicité éternelle ; à peine les premières sensations des voluptés de l’hymen furent passées, il s’ennuya : sans doute, l’enchantement avait disparu ; la coupe du bonheur était épuisée ; et après les plaisirs dont il était rassasié, l’avenir ne pouvait plus lui offrir d’attrait nouveau.
M... avait lui-même, la veille de sa mort, confessé au docteur Esquirol que son dégoût de la vie n'était le résultat d'aucune maladie physique, d'aucune contrariété, d'aucune peine morale ; il lui affirma au contraire
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qu'il n’avait de tous côtés que des sujets de contentement ; qu'il ne savait à quoi attribuer un changement aussi extraordinaire dans son âme et lui témoigna le plus vif désir de guérir.
Son frère, en venant annoncer au médecin la fatale catastrophe, lui fit une déclaration confirmative.
Observation X. — AncEAUME (1818). — Suicide réfléchi par dégoût de l’insipidité de la vie.
Philippe Mordaunt, âgé de 27 ans, cousin germain du fameux comte de Pétersboroug, paraissait né exprès pour le bonheur. Il avait un beau physique, de l'esprit, de la fortune, une naissance illustre, de grandes espérances et une maîtresse dont il était adoré. Nonobstant tant de sujets d’être heureux, le jeune homme tomba dans l'ennui, le dégoût de la vie, et résolut de terminer brusquement sa carrière.
Il paya ses dettes, écrivit à ses amis pour leur faire ses dérniers adieux, et se brüla la cervelle. La raison qu'il donna d’une pareille conduite, était que son âme était lasse de son corps, et que, quand on est mécontent de sa maison, il faut en sortir. Il semblait, dit l’auteur qui rapporte ce fait, qu'il eût voulu mourir parce qu'il était dégoûté de son bonheur.
Ce jeune homme fit, avant de se suicider, des vers dans lesquels il
indiquait sa fatale résolution. Voici les quatre derniers traduits en français :
L'opium peut aider le sage ; Mais, selon mon opinion,
I lui faut, au lieu d’opium, Un pistolet et du courage (4).
Observation XI. — Cazauvieizu (1840). — Suicide d'un paysan de ÿ3 ans, non molivé en apparence et sans signes de préméditation.
V. K.., d'une constitution robuste, d’un tempérament sanguin, âgé de 93 ans, qui avait ébé toujours bien portant, vivait aisément de ses travaux de laboureur. Mais saison, moisson, récolte, tout était pour son esprit inquiet et faible, sujet de mécontentement. Le 26 juin 1831, il travaille comme d'habitude, il n’est ni plus gai, ni plus triste qu’à
. (4) Vozraire, Diclionnaire philosophique, art. Caton. Ce fait est aussi consigné dans l'Encyclopédie, édit. in-80,an VIII de la République. art. Suicide.
OBSERVATIONS. 57 à " l’orumaire, il soupe avec sa nombreuse famille : il se couche avec sa femme qui ne découvre en lui aucun signe d'’agitation. Il se lève à l'heure accoutumée, donne à manger à ses chevaux et se pend aussitôt’ dans son écurie, sans avoir pris même le temps d’en fermer la porte.
Observation XII. — BRIERRE px BorsMonr (1856). — Suicide prémédité depuis trois ans. — Idées d'humilité, impression de solitude morale. — Peur de la vie.
L'observation consiste en une lettre du suicidé
« Mes bons amis, je vous fais mes adieux, car j'ai résolu.de mourir. J'ai eu si peu d’agréments sur la terre, que je la quitte sans regrets. C'est une idée que j'ai depuis trois ans ; je me suis toujours dit que jamais je ne pourrais parvenir à être quelque chose par mes talents qui sont nuls, par mon esprit qui ne vaut guère mieux. Végéter ainsi pendant trente ans ou quarante ans, peut-être plus, peut-être moins, ce n'est pas la peine de vivre ; et d’ailleurs je trouve trop monotone mon existence où je n'ai personne qui me comprenne, pas un cœur qui réponde au mien comme je le voudrais, pas de plaisirs qui me fassent oublier mes peines. Je sais que je suis encore jeune, et que tout cela pourrait venir ; je n'ai pas la patience d'attendre, et je suis très content d’avoir le courage de me délivrer de toutes les inquiétudes futures. Si j'avais eu un plus brillant avenir devant moi, j'aurais peut-être consenti à rester ; je serai certainement plus tranquille avec cinq ou six pieds de terre par dessus le corps que si j'étais debout. J'avais toujours résolu de ne pas passer trente-deux ans, si mon sort ne s’améliorait pas ; je ne manque donc pas à ma résolution, arrêtée depuis longtemps.
& Hors, mon père et ma mère et vous, que j'ai toujours considérés comme mes amis les plus chers, je ne regrette rien dans ce monde. N'ayant jamais fait de mal à personne, ni commis aucune action que je puisse me reprocher, je crois fermement que je serai plus heureux dans l'autre. Le dernier service que je vous prie de me rendre, c’est de ne pas me laisser enterrer avant de vous être assurés que je suis bien mort. Je ne crains pas d’en finir, maïs je serais très malheureux si je me réveillais entre cinq planches. Le moyen de lever toute incertitude sera de me faire ouvrir les quatre veines. On doit voir que ce n’est pas le désespoir qui me force à m'ôter la vie, car à mon écriture, il est facile
-de s’apercevoir que ma main ne tremble pas. »
Observation XIII. — Brixnmx pe Boismonr (1836). — Ennui constitu tionnel, — Affectivilé conservée. — Suicide après des préparatifs minulieux.
Un jeune homme de 25 ans, dans une position heureuse de fortune, vivant au milieu de sa famille, chéri de tous, avait été dès son enfance d'une humeur chagrine. Les années ne le changèrent pas ; il se montrait habituellement mélancolique et sombre, et lorsqu'on lui demandait la cause de sa taciturnité, il évitait les explications ; souvent il lui arrivait de faire des demandes du genre de celle-ci : « Dites-moi, vous ennuyezvous ? Pour moi, je m'ennuie beaucoup. » Il ne prenait que rarement part aux divertissements de ses amis et, dans ce cas même, il cédait à leurs obsessions. Il était toujours froid, réservé et très peu confiant. Il y a trois semaines, on le vit façonner la planche qui à servi à l'exécution de son projet ; interrogé sur l’usage qu'il voulait en faire, il se borna à répondre qu’on le verrait plus tard. Le jour de la catastrophe, il vint, comme d'habitude, s'informer de la santé de son père, déjeuna et ne reparut plus. Lorsqu'il fut trouvé au milieu des singuliers préparatifs qu'il avait imaginés pour ne pas ensanglanter le sol Gi), on s’aperçut qu'il avait écrit au crayon plusieurs recommandations sur les murailles et, que dans un petit coffre, étaient renfermées des lettres où il parlait de son funeste dessein : « Je vais aller dans le ciel avec ma mère et Eugène D..., si toutefois ceux qui se donnent la mort peuvent prétendre à un séjour céleste. Personne sur la terre-n’aura de reproches à adresser à ma mémoire touchant l’honneur, la probité, la conscience, et je meurs satisfait sur ces trois points... Je regrette d’être inutile à mon pays et à mes parents. » Sur une boiïserie, on lisait : « L'appareil de ma fin est dressé... Adieu mon père, mes frères ; adieu parents et amis..., s’il plaît à Dieu, nous nous reverrons dans l’autre monde. De ma main gauche, je tiens l’arme qui va m'y précipiter. Priez Dieu pour le repos de mon âme. »
Sur la planche en on il avait écrit, faisant allusion à sa destination et à celle du panier : « Par ce moyen, la trace de mon sang ne souillera pas le carreau, et l'empreinte des quatre balles qui vont me traverser, ne sera marquée que sur cette planche ; c’est déjà trop que la maison de mon père soit le théâtre de ma mort. »
(4) Vis-à-vis de son appareil était une planche, destinée à amortir les balles et, au-dessous, un panier rempli de son pour recevoir le sang (Note de Brierar Dr BolsMONT).
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Il écrivait au peintre qui venait de faire son portrait : « Quand vous recevrez celte lettre, je ne vivrai plus que dans le tableau que vous avez si bien exécuté. Mes yeux seront éteints, et mon image seule pourra rappeler à mon pauvre père ce qu’ils étaient primitivement. Au moment de quitter la vie, il faut que j'écarte la douloureuse pensée que je vais dire un éternel adieu à mes chers parents. Plus heureux qu'eux, il n’y aura de terrible que la séparation ; ma résolution exécutée, tout sera anéanti, imaginations, organes, et je serai inaccessible à toutes les tentations. Cela ne suffit pas ; jamais l’égoïsme n'a eu de place dans mon cœur, et l'enivrante perspective du repos que je vais goûter ne m'’aveugle pas sur l’affliction dans laquelle je vais laisser mon père, mes frères. Puissent-ils trouver, dans mes traits si fidèlement reproduits par vous, un adoucissement à leur cruelle douleur ! Demain, à dix heures du matin, j'aurai rendu mon âme à Dieu, si des circonstances indépendantes de ma volonté n'y mettent obstacle. »
Dans la lettre à son père, il dépeignait l'ennui qui l’avait toujours dévoré, et auquel il lui était impossible de résister plus longtemps, « car dans cette lutte, disait-il, je suis sûr de devenir la proie de la folie. »
Pour juger de la valeur de ces observations comme illustrations de spleen, dans le sens français du mot, nous nous placerons au point de vue d’un aliéniste de nos jours.
Dans quelle classe de psychopathies rangerait-il ces cas de suicide, s’il avait eu à les examiner ?
En premier lieu, il se serait montré plus curieux des antécédents de sés sujets. Il aurait fait des recherches sur leur hérédité et particulièrement sur l’existence d’une hérédité similaire. Ces recherches, fussent-elles négatives, il aurait pris soin d’en consigner le résultat. Puis, il se serait entouré de tous les témoignages de l'entourage afin de bien fixer le caractère habituel du malade. Etait-ce un timide, un douteur, un scrupuleux ; ou bien un violent, querelleur et impulsif, et sujet à commettre des excès d’intempérance ou encore un susceptible, méfiant et interprétatif ? Il aurait surtout tenu à se bien assurer qu'il n'avait pas déjà présenté des moments de dépression semblable ou plus légère. Très souvent, en effet, les variabilités périodiques
60 l LE SPLEEN.
de l'humeur passent inaperçues, surtout dans certains milieux, si l'on ne se soucie pas d'orienter les souvenirs des familles de ce côté. Le suicidé avait-il des moments de tristesse sans cause apparente, de fatigue, avec découragement, misanthropie, ou seulement de l'irritabilité ? Etait-il, au contraire, à d’autres époques, gai, sociable, entreprenant, riche en projets ? La possibilité de vertiges, d’étourdissements, de perte subite de la mémoire aurait été envisagée. Enfin, on aurait voulu être minutieusement éclairé sur l’état du sujet les jours qui ont précédé l'acte final : sur les propos, les préoccupations hypocondriaques, la nature des sentiments douloureux ; les indices de réticence concernant des hallucinations ou des idées délirantes. S'enquérir des modifications de l’activité, eut été le point capital sur lequel le médecin aurait exercé son talent d'investigateur. Car le sentiment du dégoût de la vie pourrait tout aussi bien être secondaire à une conviction d'impuissance, que primitif et indépendant de l’affaiblissement de l'énergie. Enfin, le suicide avait-il été vivement frappé par le récit d’un fait semblable ?
Il va sans dire que l'examen neurologique et des divers appareils eut été pratiqué avec la plus grande attention, puisque nous supposons un clinicien compétent.
Alors seulement celui-ci eut été certain de ne pas se trouver
en présence d’un cas de suicide chez un dégénéré obsédé et im-
pulsif, un épileptique, un alcoolique, un délirant chronique, un mélancolique simple, un maniaque-dépressif, ou encore chez un organique. Il se serait bien gardé d'affirmer l'ennui primitif, et surtout de publier une observation incomplète avant de s’être assuré qu'aucun point important de son enquête n'était resté dans l’ombre.
C'est pourtant ce que les anciens auteurs se sont contentés de faire. Aussi l'insuffisance de la documentation rend-t-elle leurs observations presque inutilisables pour les modernes.
Cependant, malgré ces grandes lacunes, ils en disent souvent assez pour qu'il soit possible de deviner à travers leurs récits
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imparfaits quelques-unes des variétés de suicide bien étudiées et nettement classées aujourd'hui.
Ces 13 observations de suicide ou de tendances au suicide peuvent se répartir en quatre catégories :
1° Celles dans lesquelles l'acte suicide ne semble pas avoir été précédé d'aucune lutte ni d'aucune décision réfléchie (Obs. X de Gazauvieilh). C’est le suicide impulsif. L'impulsion suicide reconnaît la même pathogénie que les autres impulsions des dégénérés. Elle se produit avant que le sujet en ait pris conscience. L'hérédité, nous le savons, détermine le plus souvent son caractère particulier ;
2° La tendance au suicide est consciente. Elle existe à l’état d'obsession, c’est-à-dire de penchant violent contre lequel le sujet se débat. Elle est en désaccord avec toutes les autres tendances ; elle n’est pas secondaire à un état affectif douloureux. Son intensité n’est pas toujours la même. Il y a des rémissions. Le malade désire guérir, il demande aide et vient consulter. La lutte dure plus ou moins longtemps. Elle s'accompagne de sensations de fatigue, d’impuissance, d’anxiété, de signes de dépression générale. Dans aucun cas cet état n’a existé de tout temps. Son apparition remonte à quinze jours ou à quelques mois. C'est l'obsession suicide, qui se rencontre dans beaucoup d'états dépressifs, au même titre que n'importe quelles autres obsessions. Lorsque l'impulsion se produit, elle est irrésistible, mais consciente (Obs. I et IT de Pinel) ;
3° La tristesse et les idées de suicide semblent en rapport direct avec une violente émotion dépressive. La guérison est progressive. Les idées de suicide n’ont jamais été très marquées (Obs. IV de Moreau de la Sarthe). Ces cas, étiologie à part, se rattachent à ceux du groupe précédent ;
4° Le suicide est accompli dans un accès franc de mélancolie classique, dans un paroxysme anxieux (Obs. IX d’Anceaume), au cours d’une mélancolie intermittente (Obs. III de Pinel), ou même d'une psychose à double forme (Obs. VIII de Roubaud-
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Luce : dépression mélancolique, exaltation amoureuse, mariage, dépression mélancolique, suicide ) ;
5° Enfin, dans une dernière catégorie, le suicide ne relève ni d’une obsession, ni d’une impulsion subite, mais d’une détermination réfléchie à mourir. Le sujet est résolu à se tuer parce que la vie ne l’intéresse pas, malgré le travail, les voyages et la recherche des distractions. Jusqu'au moment de son suicide, on a des preuves de la parfaite intégrité de son intelligence, de son activité et de son sang-froid. L’indifférence n’est pas totale l’affectivité pour la famille et les amis subsiste entière (Obs. V et VI de Darwin. VII de Mathey. XI et XIII de Brierre de Boismont). : |
Les faits de cette dernière catégorie ne trouvent pas place dans nos classifications modernes. La seule affection mentale dont on pourrait les rapprocher serait la mélancolie simple. Mais dans toute mélancolie, sauf dans la mélancolie anxieuse, il est actuellement admis par tous les aliénistes qu'il existe un état de dépression physique et mentale. Et cette dépression, même dans les formes les plus simples, se manifeste toujours par un trouble profond dans les réactions volontaires.
S'il en est ainsi, le spleen n'est pas un mythe, mais une entité clinique oubliée.
Mais on doit encore suspendre son jugement. Les conditions d’un examen complet que nous demandions tout à l’heure n’ont pas été entièrement satisfaites. Ce n'est certes pas Voltaire, de qui l’on tient l’histoire de Philippe Mordaunt, qui aurait pu les remplir. Quant à Brierre de Boismont, il ne présente pas d'observations personnelles, en ce sens qu’il n’a pas connu les suicidés et qu'il basait sa conviction sur le seul contenu de leur testament moral ou les dires de l'entourage.
Restent les deux observations de Darwin et celle de Mathey, auxquelles on pourrait à la rigueur faire confiance, si toutefois nous étions certains que les cas de spleen authentique eussent été réncontrés aussi par des cliniciens contemporains. Car il
OBSERVATIONS. 65 a serait par trop surprenant qu’une affection mentale, même rare, puisse avoir existé en France et en Angleterre dans la première moitié du xix° siècle et avoir complètement disparu à notre époque.
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Observations inédites.
Nous avons recueilli quatre observations de suicide ou de tentatives de suicide chez des individus non délirants, non hallucinés, non déprimés, qui ont été logiquement amenés à cette extrémité par un sentiment d’ennui profond, chronique, et sans présenter de phénomènes d’obsession ou d’impulsion.
Observation XIV (1). — Débilité mentale, — Nombreuses tentatives de suicide par ennui de la vie. — Fugues. — Automutilation, — Hérédité similaire.
Maurice-Gustave V..., âgé de 30 ans, interné à l'asile de Ville-Evrard, a fait des tentatives de suicide et déclare que « tout l’embête. »
Interné à 14 ans. ;
On manque de renseignements sur ce premier internement. Cependant, trois ans plus tard, à son passage à l’Infirmerie spéciale, il rédigera, sur la demande du médecin, un petit mémoire, où l’on trouve quelques indications sur ses antécédents : « Je réfléchis tout le temps... Quand on me contrarie, je ne me connais plus, je saisis tout ce que j'aï sous la main et je le casse. Il y a trois ans que je suis comme cela. Chaque fois que l’on me demande ce que j'ai, je ne peux pas répondre. Je n'ai jamais été comme les autres enfants, à l’école, je ne jouais pas à la récréation, je m'asseyais sur un banc. Quand j'étais chez nous, je ne sortais pas beaucoup ; je dessinais presque toujours, quand je voyais des gravures, il fallait que je les imite sans cela çà n'allait pas, c'était une
(1) Ce malade a également été étudié dans la thèse du D' Vincron : Déliree des enfants. Paris, 1911.
manie. J’ai toujours été malade, j'ai eu mal aux yeux, un érysipèle, une inflammation d'’intestins el des rhumatismes. » Le graphisme de ce document est clair, calme, très ordonné. On n’y découvre aucune faute d'orthographe. Ce n'est évidemment pas l’œuvre d’un arriéré.
Placé d'office à 17 ans avec le certificat suivant du D’ P. Garnier : Dégénérescence mentale ; Accidents convulsifs hystériformes ; Perversions instinctives ; Accès de dépression mélancolique ; Dégoût de la vie ; Oncle paternel suicidé (12 avril 1900). ;
Il était à ce moment apprenti sellier.
M. Magnan le déclare atteint de : Débilité mentale avec dépression mélancolique, tendances au suicide par intervalles (15 avril).
Le D' Blin, qui l’admet à la colonie de Vaucluse, note des crises d’aboiement.
À Vaucluse, il se déclare toujours ennuyé de vivre. Il a de fréquentes idées de suicide. Il est instable, prétend qu'on lui fait des misères. Après plusieurs sorties d'essai, il quitte définitivement l'asile, très amélioré, le r1 mars 1902.
Chez lui, il se serait montré d'un caractère difficile et parfois violent. I se remet cependant à travailler. Mais il boiït et redevient bientôt impulsif. Il a des peurs nocturnes, se lève, va frapper à la porte des voisins. A l’infirmerie spéciale et à Sainte-Anne, on note de vagues idées de persécution, qui disparaissent vite, et dont il n’est plus question quinze jours après son internement. Il est à ce moment à l'asile de Villejuif (13 octobre 1912). V... avoue au D' Marie ses excès éthyliques.
Il est transféré à Ville-Evrard le 29 décembre 1912. V... se montre bon travaileur, régulier et docile. On l’emploie aux champs d’abord, puis à la pharmacie. Mais il fait de fréquentes tentatives de suicide pendant qu'il est à son travail, et on doit le garder au quartier.
Un de ses camarades prétend ne pas avoir de cœur, et, pendant quelque temps, V... répète la même idée.
Il reprend son travail. Mais en 1908, à la pharmacie, ildécide de se tuer et se coupe la verge.
De temps à autre, il fait des fugues. Il casse habituellement les carreaux et saute par les fenêtres. Puis, il revient de lui-même sônner à la porte du quartier.
On craint qu'il ne parvienne à se suicider et on doit le surveïller particulièrement dans un quartier spécial.
Quand nous l’examinons, on a renoncé à le laïsser aller au travail et ül ne quitte plus son quartier. V... se montre assez peu loquace. Son expression est indifférente. Ses sourcils froncés donnent l’apparence de l’o
mélancolique. Mais cette contraction est due, en réalité, à une affection oculaire, un glaucome de l'œil droit.
Son altitude n'est pas celle d'un déprimé. I] répond d’une voix forte et assurée, sans lenteur. Il comprend immédiatement le sens des queslions posées et répond normalement.
Tout l’ennuie. C’est le refrain qui sert de réponse à toutes les questions. Ses parents lui sont indifférents, et son Passé et son présent et Son avenir. Pourquoi veut-il sans cesse se tuer ? Parce que « tout l’embête. » C’est encore Pour cette raison qu'il demande fréquemment au médecin de l'envoyer au travail et qu'il essaye de s'enfuir. Dehors, il « s'ennuie encore plus. » Peu lui importe, d’ailleurs, d’être dehors ou dedans. Si l’on insiste sur le caractère de cet eunui, il s’impatiente et s’écrie : « Puisque je vous dis Œue toute la vie m'embête ! , V... prétend ne souffrir nulle part. Pourtant l’oculiste reconnaît qu’à certains moments la tension de son glaucome est telle qu'elle ferait sans aucun doute souffrir violemment un homme normMmai. V... ne réclame pas de Soins pour son œil malade. On lui propose un traitement. Il répond « Si vous voulez, moi ça m'est égal. » Il ne manifeste d’ailleurs aucune idée hypocondriaque. Pas d’idées d’aulo-accusation.
Délire-t-il, est-il halluciné ? Pendant l’année où nous l’avons suivi, il n'a jamais rien dit ou rien fait qui permette de le penser.
V... sait sa table de multiplication ; il lit et écrit correctement. Sa mémoire est intacte.
Il est actif au travail et calme au quartier. L'occasion se présente-telle de se procurer un instrument tranchant, il essaiera de se frapper. Il ne paraît pas qu'il soit jamais anxieux. Pas de périodes d’excitation, ni de dépression générale.
Sa débilité et sa répugnance à parler de lui-même empêchent de bien analyser son état mental. Il semble cependant qu'on soit en présence d’un grand débile, non affaibli secondairement. Si, à un moment, il a présenté des idées délirantes, elles n’ont jamais été très actives, ni durables, et toujours elles ont été suggérées par l'entourage.
Ce qui lui appartient en propre, ce qui semble dominer chez lui, c’est un ennui chronique, constitutionnel, qui porte sur tout intérêt dans la vie. Il ést plus que probable que les idées et les tentatives de suicide en dérivent immédiatement. Les aveux du malade, son attitude, son ex- Pression permettent de s’arrêter à cette opinion avec suffisamment de vraisemblance.
Au point de vue physique, il ne présente aucune tare de dégénérescence. Il est bien constitué, ‘heureusement proportionné et robuste. Les