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réflexes sont normaux, de même que la sensibilité et la motilité. Aucun trouble des autres appareils.
L'hérédité est lourdement chargée. Le père et la mère débiles. Un oncle paternel suicidé. Deux grand’tantes paternelles se sont également suicidées, l’une en se jetant dans un puits, l’autre en se laissant mourir de faim. |
On manque de renseignements sur ses antécédents personnels avant son entrée dans les asiles.
Observation XV (1). — Ennui chronique, constitutionnel, — Activité normale. — Nombreuses tentatives de suicide. — Suicide par pendaisor pour un motif futile. — Pas d'hérédité.
Victor B..., âgé de 17 ans, se pend en 1906, à Vaucluse, dans le service du D' Vigouroux. |
À 14 ans, il avait déjà fait une première tentative à Paris. « Je m'ennuyais trop », disait-il. Il avait acheté un revolver et des cartouches. On l'empêche de se tuer au moment où il allait mettre son projet à exécution dans le Bois de Boulogne.
Interné à Bicêtre, il se pend à un arbre. Il est décroché à temps (août 1906).
Il s’évade de Bicêtre avec un camarade et va se jeter dans la Seine. Des pêcheurs le retirent.
Réintégré à Bicêtre, il s’évade. F
Arrêté et envoyé à l’infirmerie spéciale, il déclare qu'il va se suicider si on le réintègre à Bicêtre. Il demande à venir à Vaucluse. Le D’ de Clérambault le déclare atteint d’imbécillité avec perversions instinctives (8 décembre 1g06).
A Sainte-Anne, lé D' Magnan ajoute : Dépression mélancolique.
A l'asile de Vaucluse, il est calme, docile, mais s’ennuie sans cesse et partout. Il change constamment de quartier et d'occupation. À la moindre observation, il menace de se suicider.
En avril 1907, il s'ennuie tellement qu’il demande instamment à changer de quartier. On le fait passer dans un quartier plus surveillé et on le troupe porteur d’une petite serpe qu'il avait dérobée au jardin et qu'il cachait sous son matelas.
(#} Nous tenons à témoigner de notre reconnaissänée au D' Vigouroux qui a bien voulu puiser à notre intention dans ses notes et dans ses souvenirs afin de nous permettre de rédiger cette observation.
ût, il s’évade de l'asile Parce qu’il s'ennuie, et rentre de luimême le lendemain. Il était F
d’un premier étage, à r h. 45 du matin.
Il est maintenu dans un dortoir d’al vices. Il s'ennuie toujours.
Le 13 septembre, B... voit l’infirmier donner une paire de bas neufs à un de ses camarades. fl en est jaloux et, tandis que l’infirmier va lui en chercher une paire, se pend,
Il avait eu soin de dérober la clef du grenier aux infirmiers, une corde de store et une échelle pour fixer la corde À une poutre,
Depuis quelques jours, d’ailleurs, il demandait à changer de quartier et d'occupation, disant s'ennuyer sans motif et sans raison.
B... a toujours affirmé Son ennui. Le tem
itement où il rend quelques ser-
moigne, se distraire. Il se montrait sociable avec les autres malades.
Jamais il n’a manifesté de sentiments d'inquiétude, ni de l’agitation. Il ne présentait aucun signe de fatigue, ni de dépression, aucune idée délirante ou aucun trouble sensoriel. Cet ennui était constant ; il n’avait ni hauts, ni bas. Il ne se lamentait, ni ne pleurait. Jamais il n’a pu dire le motif de son ennui. Ses idées de suicide étaient uniquement déterminées par ce sentiment. Quelquefois, il cherchait des raisons : tel camarade le taquinait, tel infirmier ne l’aimait pas, etc.,, On donnait satisfaction à ses demandes dans la mesure du possible résultat : il s’ennuyait encore et désirait se donner la mort.
Il se considérait comme normal. Le 7 avril 1907, il écrivait au médecin pour demander à être changé de quartier, et ajoutait : « Il y aurait quelqu'un qui ne serait pas malade et qui resterait pendant un certain temps enfermé comme ça, il deviendrait malade pour le restant de ses jours. »
, Sans aucun
Sa physionomie était toujours calme, un peu niaise.
Ce n’était pas un débile mental.
Il ne présentait aucun signe de dégénérescence, sauf peut-être un léger défaut de prononciation : il prononçait les s comme les f.
La motilité et la sensibilité, normales ; aucun trouble des réflexes ; la force musculaire, moyenne.
Les fonctions digestives n’ont jamais été troublées.
Les recherches sur son hérédité n’ont révélé aucune tare psychopathique.
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Le père, bijoutier, était bien portant, la mère aussi. Deux sœurs plus jeunes et bien portantes.
Il avait été'élevé dans la Nièvre et était venu à Paris à 13 ans. On l’avait fait prendre la profession de gerçon charcutier. Son salaire était de 25 fr. par mois.
Observation XVI (1). — Ennui chronique, constitutionnel. — Activité normale. — Crises d'ennui qui l'obligent à changer de places. — Impossibilité de supporter le repos, même momentané, sans occupation. — Tentative de suicide. —- Signes physiques de dégénérescence. — Interné pour troubles mentaux alcooliques. — Lourde hérédité.
Aiphonse M..., âgé de 41 ans, ancien cambrurier et dernièrement manœuvre, aussi loin qu'il fasse remonter ses souvenirs, se voit toujours ennuyé.
Il est né près de Metz. Malade et se sentant perdue, sa mère le confia, avec 600 francs, à un notaire de la Creuse, pays d’où son mari était originaire, avec mission de l’y élever. Il avait alors à peu près 5 ans et demi. Transplanté dans une contrée dont il ne comprenait pas le patois, il se sentit très isolé, était triste, pleurait. Cette « fièvre d’ennui », ainsi qu'il nomme cet état de tristesse, aurait duré environ deux mois.
Il apprenäit bien à l’école. Mais il était si pauvre qu'il ne possédait même pas les fournitures nécessaires à un écolier.
Sa pension épuisée, on le mit très jeune à travailler dans une ferme.
Vers l’âge de 11 ans, il aurait eu une « maladie de nerfs. » Il en ressentit les premiers signes un soir qu'il courait dans la campagne à la tombée de la nuit. Il était très anxieux sans raison. Arrivé à la ferme, il est pris d’étouffements : « quelque chose lui montait de l'estomac à la gorge. » Ces troubles se sont reproduits plusieurs fois. Ils étaient plus fréquents et plus violents au moment des moissons. Le médecin lui avait recommandé de se jeter dans la rivière deux fois par jour, par n'importe quel temps. À partir de l’âge de 19 ans, il en souffre moins. Cependant cette gêne se reproduirait quelquefois encore par les temps chauds et orageux.
À 16 ans, il complète de lui-même son instruction à Lyon, en suivant pendant un an les cours du soir.
De 18 à 19 ans, il semble avoir vécu en chemineau, parcourant la France et travaillant, ici et là, dans les fermes.
(4) Le Dr Vigouroux nous à signalé ce malade et donné toutes les facilités pour l’examiner dans son service. Nous l'en remercions encore.
L'URSS
de
M... ne possédait pas son acte de naissance. Il en a éprouvé beaucoup de tracas. Plusieurs fois mis en prison comme vagabond, il « était désolé de se trouver là, n'ayant pas de mauvais instincts. » C'est pour cette raison qu'en 1892, il est expulsé de France en Belgique, d'où, le même jour, on le fait passer en Luxembourg. I1 n’y reste pas vingt-quatre heures ; on lui fait franchir aussitôt la frontière française. Il se décide alors à s'engager dans la Légion ; mais il est repris et condamné à 8 jours de prison. Heureusement, le gardien en chef s'intéresse à lui et le fait reconnaître comme Français. M... garde encore un souvenir très pénible de cette période de sa vie.
Depuis cette époque (1892), il vit le plus souvent à Paris. Il y exerce tour à tour les métiers de cambrurier, de charpentier, puis de batteur. Ses apprentissages avaient été assez faciles. Il se montre bon ouvrier, mais il Change très souvent de patron, « parce qu’il s'ennuie vite là où il se trouve. »
En 1905, il a une fièvre typhoïde soignée à l’Hôtel-Dieu de Lyon (27 bains). Il délire. M... se trouve changé depuis cette maladie. Il a fréquemment des maux de tête. « Je ne peux rien retenir de nouveau, nous ditil ; ce que je savais avant, je l'ai bien retenu, mais il m’est impossible de rien apprendre par cœur maintenant. Sauf pour ce qui touche à mon métier, ma mémoire ne garde rien. »
Depuis l’âge de 20 ans il faisait des excès de boisson. Il boit davantage depuis sa fièvre typhoïde.
Son premier internement date de 1908. Il était entré à l'hôpital Bichat pour un lumbago et des maux de tête. Il reconnaît qu'il avait pas mal bu les jours précédents « parce qu'il s’ennuyait chez sa patronne. » Quoi qu'il en soit, il semble qu'il ait fait un esclandre. Une infirmière tardant à donner à boire à un malade, M... se met en colère et l’apostrophe. « J'étais indigné, dit-il, de voir souffrir quelqu'un à qui on ne portait pas secours. » Il est assez difficile de savoir exactement comment les choses se sont passées, et ce qui dans son attitude motiva son transfert à Sainte-Anne (12 août 1908).
Le D' Simon rédige à son entrée, le certificat suivant :
« Est atteint de débilité mentale avec alcoolisme, hallucinations nocturnes pénibles et troubles de la sensibilité générale, préoccupations hypocondriaques et idées confuses de persécution, frayeurs, insomnie, tendances mélancoliques et par intervalles au suicide, irritabilité, crampes et tremblement des mains. Accidents hystériaues dans l’enfance. »
Le 1% septembre de la même année, à Vaucluse, le D' Vigouroux le
déclare atteint de :
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« Débilité mentale avec alcoolisme. Dépression légère ; préoccupations hypocondriaques et tendances mélancoliques. Irritable et coléreux sous l'influence des excès d'alcool. Hémiparésie infantile droite dont il reste surtout un pied-bot. »
À cette date, on remarque en outre une inégalité des pupilles (la gauche plus grande que la droite), un gros tremblement de la langue et des mains, L'épreuve de la glycosurie alimentaire est négative.
M... se montre très irritable les premiers jours. Il craint surtout de ne plus pouvoir travailler « lui qui est très fort. »
D'ailleurs, il ne se considère nullement comme un aliéné. Sur la feuille qu’il a remplie à son entrée, il se montre très bien orienté, très conscient de l’endroit où il se trouve et explique ainsi son internement à l’asile : « parce qu'il s'ennuie partout où il est et surtout, par les changements de temps, je deviens souvent irritable. »
Il demande de suite à s’occuper aux travaux du ménage à l’infirmerie. On le met bientôt, dès le 21 septembre, à la cordonnerie, où il travaille très régulièrement.
A l’infirmerie spéciale, le D' Legras note des idées de suicide.
Le 28 novembre 1908, son frère le réclame, et il sort guéri.
M... avait été très calme pendant tout son séjour. Ses fonctions digestives, son sommeil n’avaient été troublés à aucun moment.
Une fois dehors, il reprend son travail, mais change souvent de patrons.
Le 4 juin 1909, il vient demander à la Salpêtrière, un certificat pour entrer à Sainte-Anne. Le D' Deny constate des signes d’éthylisme chronique avec tremblement, pituites, cauchemars, terreurs nocturnes, etc...
I entre à Sainte-Anne et y séjourne 8 ou 9 mois. Puis, il reste dehors trois mois.
Il est de nouveau à Sainte-Anne de la fin de rgr0 au commencement de rgrt.
Du 30 juin 191: au 6 janvier 1912, on le retrouve encore à Sainte- Anne. Il s'était fait interner en allant consulter à la Salpêtrière. « Je m'’ennuyais trop, dit-il, et je ne pouvais me trouver bien nulle part. » Mais, en réalité, il avait bu pour dissiper son ennui, et c’est à cause de ses troubles mentaux alcooliques qu'il est fait droit à sa demande d'internement.
Dehors, il reste un à deux mois chez le même employeur, puis change par ennui de rester trop longtemps dans la même place.
Le 29 avril 1912, il vient trouver le D' Sèglas à la Salpétrière. IL veut être interné. On lui accorde le certificat suivant : Débililé mentale ; alcoolisme subaigu ; idées vagues de persécution. Cet état peut justifier sa demande d'entrer dans un établissement spécial.
Le 14 mai, à Sainte-Anne, le D' Magnan déclare sa dépression mélancolique en voie de décroissance.
Le 2 juin, il est à Vaucluse, où l’admet le D' Vigouroux :
Débilité mentale avec accès intermittents de crises d’ennui survenant chez lui sans motif ou pour des motifs très futiles. Il ne peut alors rester où il est et il éprouve le besoin de changer d'occupation et de place. Irritable.
M... se plaint bientôt de s’ennuyer et demande sa sortie, pensant pouvoir dissiper cet état au dehors. Il est toujours upn bon travailleur.
Il désire beaucoup aller du côté d'Orléans, où il a déjà travaillé au moment des moissons.
Le 8 août 1972, il s’évade en allant travailler au jardin.
Entre Orléans et Montargis, il bat le blé selon son désir, pendant trois semaines. Comme il s'ennuie là encore, il revient À Paris et travaille comme manœuvre avec des charpentiers.
Contrarié à cause d’un retard dans la paye, il boit, devient violent, et en novembre r9r2, est arrêté pour outrages et violences ‘au agents. Détenu à la Santé, il passe ensuite au Dépôt et à l’Admission, où l’on reconnaît des signes d’alcoolisme chronique. Le Dr Legras note des idées de suicide et soupçonne la simulation. Finalement, il revient à Vaucluse.
» Accès intermittents d’ennui, écrit alors le D' Vigouroux, pendant lesquels il se contraint à changer d’occupations. IL a travaillé régulièrement, dit-il, tant à la campagne qu'à Paris. Le 21 octobre, jour de paye, il a bu plus que de coutume et il a commis des actes dont il n’a pas conservé le souvenir (24 nov. r9r2).
C’est pendant ce dernier internement, le 7°, que nous avons eu l'occasion de l’examiner.
Nous nous sommes trouvés en présence d’un homme grand, robuste, un peu lourd de carrure et de gestes. Il se présente très correctement, avec timidité. Il parle lentement, posément, avec beaucoup de calme, de lucidité et de précision. Il s'exprime simplement, ne fait montre d’aucune affectation ou vanité et se raconte avec toutes les apparences de la sincérité.
« Je me suis toujours ennuyé, nous dit-il, aussi loin qu'il m'en souvienne. J'ai toujours été pensif. On disait : « Alphonse est encore triste. » C'était devenu une sorte de proverbe.
« En travaillant, je ne m'ennuie pas ; c’est un plaisir. Maïs le soir, après le travail, il me faut une occupation. C’est pourquoi j’ai tenu à compléter mon instruction en suivant les cours du soir. J'étais inscrit à la bibliothèque de la mairie du XIII arrondissement, et je lisais le soir quelquefois assez tard dans la nuit. Je choïisissais principalement des
Ha LE SPLEEN.
récits d'aventures et des relations de voyages, des romans et surtout l'histoire de France. Quand je n'ai pas de livre, je vais voir des amis. Mais si je suis livré à moi-même, je bois. Si je bois, ce n’est pas par gourmandise ; c'est un passe-temps. Je ne bois pas toujours seul. Je vais voir un ami et, comme la plupart des ouvriers de Paris quand ils sont ensemble, nous buvons. Je ne prends que du vin rouge, jamais d’absinthes ou d’alcools d’aucune sorte. Je ne fume pas, mais je prise : c'est une occupation. Quand je n'ai plus de tabac, je m'ennuie plus que d'habitude. Mais les dimanches, le temps est long, long... Pour ne pas boire, je rends visite à des amis riches qui s'intéressent à moi, ou bien je vais au cinématographe ou au Théâtre des Gobelins. »
Cet ennui est constant. Mais quelquefois il est plus pénible à subir. Alors, tout lui paraît insupportable. Il s’ennuie bientôt d’être avec le même patron. Jamais il n’est resté plus de 8 mois dans la même place. Une de ses patronnes, qui le connaissait depuis vingt-cinq ans, avait déclaré, au moment de son internement de novembre 1912, « qu'il avait toujours été un bon ouvrier, mais qu'il buvait énormément. » C’est
toujours lui qui demande à partir. « La raison que je donne pour partir :
n’est jamais qu’un prétexte : la vérité c'est que je m'ennuie. »
C'est pour cette seule raison qu'il a voulu, non seulement changer de patrons, mais aussi de métiers, et qu'il a été tour à tour cambrurier, charpentier et batteur.
Autrefois il a préféré marcher sur les routes, faire le chemineau et travailler de-ci de-là dans les fermes. Mais cette vie là ne le distrayait pas plus que le travail régulier. « Je ne me suis jamais tant ennuyé, ajoute-t-il ; c'était l’ennui à ne plus en finir. »
Dans les moments d’ennui très prononcé, dans le temps qui précède son changement de patron, rien ne peut plus le distraire, ni le travail « ni même la musique, dit-il, rien, sauf toutefois la lecture. Je vois alors autant d’amis que je peux, pour faire diversion. Mais c’est pire que jamais. »
« Dans ces moments-là, dit-il encore, je travaille le plus que je peux. Je ne travaille que trop. C’est pour tuer l’ennui. Les patrons sont très satisfaits de moi. Ils m’encouragent à continuer ainsi mon travail et ne s'expliquent pas pourquoi je veux les quitter. Ils insistent tous pour me garder. Je ne suis jamais. si bon ouvrier que quand j'ai envie d’abandonner leur chantier. »
S'il tarde à quitter la place, il devient très irritable. C’est ainsi qu’au mois de novembre 1907, il s’ennuyait encore plus que de coutume et l’occasion ne se présenetait pas de quitter son chantier. Un autre ouvrier lui ayant fait une remarque, « insignifiante, dit-il, et dont je ne me
souviens même plus », il fait une tentative de suicide : il s’enfonce un couteau dans la région du cœur (on en voit encore la cicatrice). Les camarades l’arrêtent à temps.
Il reconnaît avoir eu souvent des idées de suicide. Il se dit : « Plutôt me détruire que de souffrir comme cela en s’ennuyant. » Souvent il pense : « Si j'avais un revolver, je m'’enverrai peut-être une balle. »
Mais, même au moment de ces paroxysmes d’ennui, il continue à bien travailler. C’est un point sur lequel il n’a varié dans aucun de ses interrogatoires. Ainsi la semaine qui à précédé sa dernière entrée à Vaucluse, semaine pendant laquelle il déclare « s’être ennuyé plus que jamais » : il a gagné ses 48 francs dans la semaine. Et cependant le travail, « même acharné », ne le distrayait pas, et c’est à peine si la lecture lui faisait oublier son ennui. « Cette semaine-là, ajoute-t-il, j'ai lu beaucoup plus que d'habitude. »
Parfois il parle de périodes de lassitude qui coïncideraient avec les moments de grand ennui. Mais il ne paraît pas qu'il s'agisse de véritable fatigue. En effet, voici comment les choses se passent le plus souvent. Il s'ennuie ; il redouble de travail ; il se sent très las ; il change de patron et le lendemain même il ne sent plus ni fatigue, ni ennui.
Il l'explique très nettement : « Dès le lendemain de ma sortie de chez un patron, il faut que j'embauche. Si je n'étais pas embauché, je mourrais d’ennui. Je ne vivrais pas sans travail. D'ailleurs, jamais je ne suis resté sans travail : je suis connu à Paris ; je trouve tout de suite de l'emploi. » Il insiste sur la même idée, de façon qu'il n’y ait plus aucun doute à ce sujet : « Même si j'avais vingt francs à manger par jour, je travaillerais. Cela me distrait. Cela me fait passer le temps. Mais quand je force le travail et que la fatigue vient, cela m'irrite de ne pouvoir faire davantage. Avant ma flèvre typhoïde, j'étais plus résistant. Je pouvais continuer mon travail, malgré la fatigue. Dès que j'ai changé de patron, je travaile facilement et tout va bien. »
IT affirme n'avoir jamais eu de périodes de gaieté ou d’excitation. On n'en trouve trace, d’ailleurs, nulle part dans les certificats ou dans les notes de Vaucluse.
À l'asile, il est insupportable tant qu'on le garde à l’infirmerie. Il ne redevient calme que du moment où on l’occupe. Dès son retour du travail, il prend un livre, « pour-ne pas rester tout seul avec lui-même. »
Pour expliquer son évasion, il dit : « C’est l’ennui qui m'a poussé et la moisson qui m'a attiré. »
À Sainte-Anne, il s’est comporté de même : il demande immédiatement du travail.
Il est interné pour deux causes différentes : pour accidents alcooliques
7h LE SPLEEN.
et pour ennui. Dans ce dernier cas, c’est lui-même qui va demander un certificat à la Salpêtrière. Il traverse alors des périodes où « malgré le travail acharné », il s’ennuie trop. « Il me faudrait alors, déclare-t-il, un nouveau patron tous les jours. » à
Pendant l'entretien, il est habituellement calme et répond très volontiers. Maïs si on le fait revenir sur des questions auxquelles il croit avoir suffisament répondu, malgré sa politesse naturelle, il ne peut dissimuler son impatience.
D'ailleurs, il demande instamment à sortir depuis plusieurs jours. ll prétend que c’est le bon moment pour trouver du travail, etc... Puis, il convient que c’est parce qu'il s'ennuie trop. Nous l’avons donc examiné en pleine crise d’ennui.
M... est assez sensible et impressionnable. « Je ne peux pas voir souffrir les autres. Je pleure quand je vois un accident. Je pleure facilement au théâtre et à la lecture. Les belles actions, les actes de dévouement me produisent le même effet. Cependant je ne pleure jamais sur moimême. » Il est vraisemblable qu'il a été aimé partout où il passe, comme il le dit. Il a, en effet, de vieux amis qui s'intéressent toujours à ses malheurs. Sa reconnaissance est très vive pour tous ceux qui se sont occupés de lui.
Nous ne trouvons trace ni d’impulsions, ni d’obsessions. Il a peut-être une légère tendance à redouter de faire de la peine aux autres ét à en être mal jugé.
Sans être très intelligent, M... n'est pas un débile. Il a parfait luimême son éducation. Interrogé sur ses lectures, il fait preuve de mémoire et d’assez de discernement.
I1 possède bien sa table de multiplication. Nous lui posons ce petit problème : combien coûtent 100 œufs à 36 sous la douzaine ? Après une minute de réflexion, sans écrire les calculs, il répond exactement 15 francs. :
Quand il a bu, son sommeil est troublé ; il rêve de son métier et voit des bêtes. Réveils en sursaut, croyant qu'il y a quelqu'un dans sa chambre. Au matin, jambes coupées. Dans la journée, il se montre particulièrement irritable. Il se préoccupe aussi beaucoup de sa santé et c’est souvent alors qu’il va consulter, à Bichat ou à la Salpêtrière. On trouve signalées dans les notes des infirmiers, des préoccupations hypocondriaques et de vagues idées de préjudice pendant les premiers jours de
l’internement. Ces phénomènes disparaissent avec l’intoxication éthylique. : |
À l’examen physique, nous ne constatons plus l'inégalité, ni la paresse
Pupillaires signalées à ses diverses entrées, Sans doute, ces légers troubles Passagers étaient-ils dus à son intoxication alcoolique.
L'asymétrie faciale et crânienne est très nette : le côté gauche est moins développé que le droit, La force musculaire est plus grande à gauche qu’à droite : au dynamomètre, la main gauche donne 35, et la droite seulement 21. Nous ne trouvons pas de signe de Babinski : le réflexe est plutôt indifférent. Réflexes rotuliens faibles, surtout à droite, Réflexes érémastériens peu marqués. Très légère hyperesthésie de tout le côté
droit. Pied bot à droite : le pied paraît plus court par exagération de la concavité plantaire.
Plus de tremblement.
La parole est légèrement scandée.
Son poids n’a pas sensiblement varié à ses diverses entrées. Il mesure 1 M, 72 de taille et son poids oscille entre 71 et 72 kilos à l'entrée. Il engraisse habituellement de 500 grammes à r kilo pendant ses séjours à l'asile. Il ne semble donc pas qu'il maigrisse beaucoup durant ses périodes d’ennui aigu.
Au point de vue sexuel, il dit : « Je n’ai jamais été très porté de ce côté. Quand j'ai bu, je vais quelquefois avec les femmes. J’ai commencé à 17 ans. On m'a brûlé un bouton sur la verge (?) à Ricord. On ne m'a pas donné d’autre traitement. Sans être jamais très attiré par les femmes, je suis toujours puissant. Jamais ne n'ai eu de maîtresses d’une façon suivie. »
Antécédents héréditaires : Le père, apparemment normal, ainsi que la mère. Celle-ci a eu 5 enfants, dont un fils, nerveux, alcoolique, mort accidentellement (?) noyé ; un autre fils, vivant et bien portant ; un troisième fils, mort vers 12 ou 13 ans par accident (?) ; le malade ; une fille morte jeune (?).
Un oncle maternel, alcoolique, est mort aliéné à Sainte-Anne.
Le frère du malade confirme les renseignements donnés par M... Il le reçoit chez lui. Mais M... ne veut jamais rester longtemps, il faut qu'il le quitte pour aller ailleurs.
M... est remis en liberté en février r913.
Ce grand dégénéré n’est donc entré à l’asile qu’à l’occasion de ses troubles mentaux alcooliques. Mais ce qui constitue essentiellement son fond morbide, c’est un ennuÿ qui date de l'enfance, qui n’a pas eu de rémissions et qui n’a fait que s’aggraver. Ce n’est pas par suite d’impulsions successives qu’il change si fréquemment de métier, de patrons et de places : cette instabilité est la conséquence directe de son ennui habituel. Il en est de même de son alcoolisme et, de sa tentative de suicide, qui jouent le même rôle de réactions contre l’ennui que la lec-
ture ou le travail. Enfin, la persistance indéniable de l’activité au milieu de son ennui est remarquable chez cet individu.
Observation XVII (1). — Tentative de suicide précédée d'un double homicide sur la personne de ses enfants. — Ennui et dégoût de la vie. — Activité et affectivité conservées. — Lourde hérédité.
Hélène GC... fut l’héroïne d’un drame qui, pendant plusieurs jours, a vivement intéressé l’opinion publique.
Le 5 août 1911, M. X.…., mari de la malade, rentrant de son travail, trouva ses deux enfants, respectivement âgés de 3 ans À et de 4 ans à, morts dans leur lit, frappés chacun de deux balles de revolver dans la poitrine, et leur mère étendue en travers au pied du lit, sans connaissance, blessée de trois balles dans le sein gauche et d’un coup de rasoir à la gorge.
Deux lettres étaient déposées sur une table. L'une adressée au Commissaire de police, contenait ces simples mots :
« Inutile de chercher. Je me suicide volontairement et avec moi mes enfants. »
L'autre adressée par Mme C... à son mari était un peu plus longue :
« Mon cher Pierre, pardonne-moi de la peine (sic) que je te cause, je ne puis ou plutôt je ne veux pas vivre plus longtemps.
« Je fais mourir les gosses avec moi, car je ne veux pas lesser (sic) deux enfants sans mère.
« Ton Hélène qui t'embrasse une dernière fois pour toujours, pardonne-moi et plein (sic) nous: » *
L'enquête confirma qu’on était en présence d’une tentative de suicide, précédée du double meurtre des enfants par leur mère. La préméditation était évidente. Mme C... avait acheté son revolver plusieurs jours avant le drame et s’en était fait expliquer le maniement. Possédant une petite somme à la câisse d'épargne, et cette somme étant à son nom, elle craignit que, elle disparue, son mari n'’éprouve quelques difficultés à se la faire remettre et elle la retira elle-même. Le matin du drame, elle avait.
(4) Cette observation n'est pas tout à fait inédite. La malade a été présentée à la Sociélé clinique de médecine mentale, en janvier 4912, par MM. les Docteurs Leroy et’de Fürsac. Ce dernier qui avait examiné la malade au point de vue médico-légal, ayant eu l’obligeance de faire en sorte qu’elle fut internée à Ville- Evrard, nous avons pu l’examiner à loisir. Nous ajoutons d'ailleurs peu de choses au rapport de l'expert, l'intérêt de l'observation résidant surtout dans les antécédents du sujet et dans le récit de son crime.
FPEANTONS
fait son ménage avec le même soin qu'elle y apportait chaque jour, pour que ceux qui pénétreraient chez elle trouvent tout en ordre. Son mari, un peu souffrant, avait dit qu’il reviendrait à midi. Elle avait tenu à faire le ménage pour lui et avait même préparé d'avance son déjeuner pendant que les enfants dormaicnt. Enfin, immédiatement avant le drame, elle avait pris la précaution de fermer la porte de son appartement au verrou et, pour éviter que les voisins entendissent les détonations, elle avait enveloppé son revolver dans un édredon. À 9 h. 3o du matin, elle tue ses deux enfants : deux coups de revolver pour chacun. Elle recharge son arme et se tire, aussitôt après, trois coups dans la région du cœur. Elle tombe évanouie. Elle revient à elle à une heure qui n'a pu être fixée et, voyant ses deux enfants morts, elle se coupe la gorge avec un rasoir. On la découvre, à 7 heures du soir, prostrée au pied du lit.
Par contre, l'enquête, pas plus que les lettres, ne donnaient le moindre éclaircissements sur les mobiles qui avait conduit Mme C.. à cet acte de désespoir. Le ménage C... était parfaitement uni et il ne pouvait être question d’un drame d’origine passionnelle.
Le ménage C... était dans une situation aisée et il ne pouvait pas être question d’un drame de la misère.
Par élimination, on était naturellement conduit à l’hypothèse d’un drame de la folie. Mais Me C... n'avait donné jusque-là aucun signe d’un trouble mental. Son mari, ses parents, ses voisins la considéraient comme absolument saine d'esprit.
C’est dans ces conditions que, dès que la malade, guérie de ses blessures, put quitter l’hôpital où elle avait été transportée, une expertise médicale fut décidée et confiée au D de Fursac. Elle aboutit à une déclaration d'irresponsabilité par troubles mentaux. Il y eut non-lieu et Me C... fut internée à l’asile de Ville-Evrard.
L'histoire de la malade, que nous allons résumer, à été établie sur les données de l’examen médico-légal et de l’observation prise à Ville-Evrard.
M°° G.. est lourdement tarée au point de vue héréditaire père grand alcoolique, ivre presque tous les jours, extrêmement violent ; mère normale, mais ayant eu beaucoup à souffrir des brutalités de son mari, notamment pendant qu'elle était enceinte de sa fille Hélène (la malade) ; sœur déséquilibrée, nymphomane, sujette à des crises hystériformes, morte à 17 ans de la variole ; cousin germain aliéné, interné dans un asile.
Hélène ne présente aucune anomalie frappante, ni aucuné maladie pendant l'enfance. Devenue jeune fille, elle travaille avec sa mère aux abattoirs de M..., sa ville natale. Elle se montre intelligente, travailleuse, mais peu sociable, aimant l'isolement, grande liseuse de romans,
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vaniteuse, dépensant la plus grande partie de ce qu’elle gagne pour sa toilette, et, bien Que vivant à l'écart, très préoccupée du jugement que l'opinion publique porte sur elle.
La menstruation ne s'établit chez elle qu’à 18 ans à, précédée pendant plusieurs mois d’un état nerveux mal défini et de douleurs diffuses dans les membres.
Mariée le 8 janvier 1905, elle a deux enfants, l’aîné en novembre 1906, le second en novembre 1907. Entre temps, le ménage C... vient s’installer à Paris. Le mari travaille dans une quincaillerie et la femme fait des ménages. Les enfants sont placés en nourrice à la campagne. ;
En mai r910, M" X... se décide à reprendre ses enfants chez elle. Elle cesse de travailler au dehors, s'occupe exclusivement de son ménage, se montre active, économe, ordonnée, soignant très bien ses enfants, si bien que, malgré la modicité du salaire du mari, toute la famille vit dans une aisance relative. Elle était très bien mise et ses enfants correctement habillés. Aucun fait saillant ne marque la vie de la malade qui, jusqu’au jour du drame, passe pour normale. Elle continuait à lire un grand nombfe de romans. Il lui arrivait souvent de passer la moitié de la nuit à lire au lit, au grand désespoir de son mari.
Elle n'était normale qu’en apparence comme ses propres renseignements vont nous le montrer. D'autre part, certains faits, bien que n'ayant pas été jugés à leur valeur, avaient frappé son entourage.
Son mari qui, travaillant au dehors, vivait peu chez lui, s’aperçut en rentrant un $oir de juillet — une quinzaine environ avant le drame — qué sa femme avait pleuré. Il lui demanda ce qu’elle avait. Mme C... répondit : « Rien, je Suis un peu fatiguée. » Le mari se contenta de cette explication vague, et, ce nuage vite dissipé, Mme X... reprit son attitude et son activité habituelles. Une voisine avait remarqué qu’elle avait des moments « où elle paraissait triste. » Une autre voisine a rapporté à l'instruction un fait assez significatif. Ayant remarqué, comme la première, l’air de tristesse de Me X..., elle lui propose le jour du 14 juillet, de sortir avec elle pour voir un peu la fête. La malade accepte, mais après une demi-heure de promenade, déclare que « rien ne l’amuse » et rentre chez elle.
L'examen direct, tant pendant la détention de Mme C... à Saint-Lazare que dans les premières semaines de son internement à Ville-Evrard, révèle, au point de vue mental, deux ordres de faits.
D'abord une amnésie portant sur les événements consécutifs à sa tentative de suicide et ne s’arrêtant qu’au deuxième jour environ de son séjour à l’hôpital. Elle se rappelle le meurtre de ses enfants, mais ne se
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rappelle rien de ce qui s’est passé à partir du moment où elle s’est tranché la gorge. Il faut voir, dans cette amnésie, le reliquat d’un état confusionnel consécutif au traumatisme et à l’hémorragie déterminée par la tentative de suicide, et peut-être aussi en relation avec le choc moral produit par les heures dramatiques qu’elle a vécues dans cette Journée.
Les autres faits sont relatifs à l’état mental fondamental, habituel de la malade, au psychisme dont l’analyse peut nous permettre de découvrir l’origine de ses réactions.
M®% GC... est une femme d'intelligence moyenne, relativement instruite, sans trace de confusion où dé faiblesse intellectuelle. Son affectivité est normale. Elle pleure abondamment quant on lui rappelle la mort de ses enfants, elle s’est beaucoup informée de la façon dont ils étaient habillés dans leur cercueil, s'inquiète de ce qu'est devenu son mari, supplie qu'on insiste pour qu'il vienne la voir, demande avec anxiété s’il lui pardonnera son acte de folie. Dès les premiers jours de ‘ son séjour à la prison, elle se montre active, aide les panseuses au service de l’infirmerie, parle peu aux autres détenues, mais observe ce qui se
passe auiour d'elle et remarque notamment qu’on la surveille particu- Lièrement, « ce qui, dit-elle, est bien inutile, car si elle a envie de se tuer, ce n’est pas ici qu’elle essaiera. » Un jour, elle ajoute : « Qu'on me laisse libre seulement deux heures et on verra bien | »
Quand on l’interroge sur le meurtre de ses enfants et sur sà tentative de suicide, elle répète ce qu’elle a dit à l'instruction : « Je voulais mourir et je ne voulais pas laisser mes enfants. »
Elle voulait mourir parce qu’elle a une tristesse invincible. Cette tristesse est sans cause. Elle reconnaît que son existence n'avait rien dé pénible : son mari était bon pour elle, elle l’aimait ; sa situation pécuniaire, bien que modeste, était suffisante pour vivre honorablement ;
ses enfants qui, lorsqu'elle les avait pris chez elle, lui donnaient quelques inquiétudes parce qu’ils étaient malpropres et parce qu'ils né parlaient pas, commençaient à bien « se débrouiller » et annonçaient devoir se développer normalement. Bref, elle ne peut assigner aucune cause à sa tristesse. « C'était, dit-elle, comme un dégoût de la vie, comme quelque chose qui me disait : il vaut mieux mourir. » Ce dégoût n’était pas continu, mais passager. « Parfois, j'étais triste, d’autres fois j'étais gaie comme tout le monde », dit-elle encore. Elle ajoute : « Par moments, je me disais tu dois mourir ; à d’autres, non je ne dois pas. » Mais il n’y avait pas lutte contre l’idée de suicide. Lorsque la tendance à se détruire apparaissait, elle était acceptée avec calme, comme naturelle, Elle n’était pas en désaccord avec le reste de ses tendances. Elle ne peut indiquer
exactement la date d’apparition de ces accès de tristesse. L’impossibilité où se trouve la malade de donner aucun renseignement précis à ce sujet, montre qu'ils ont été légers dans le principe et que leur développement
.a été insensiblement progressif. Cependant, l’idée de disparaître existait
en 1907. En mai 1910, l’idée est assez marquée pour qu’elle songe à aller chercher ses enfants qui étaient restés en nourrice. En juin, elle se décide à les faire venir auprès d’elle. « Je pensais, nous dit-elle, qu'avec mes enfants je serais moins triste. » Le dernier accès, celui qui s’est terminé par le drame, a duré plusieurs jours et, dès le premier jour, la résolution a été prise irrévocablement par M€ C..…. de mettre à exécution son idée de suicide, ce qui ne l’a pas empêchée de vaquer à ses affaires comme de coutume et de se montrer absolument normale en apparence. Mme C..., d’ailleurs, ne se considérait pas comme malade. C’est pourquoi elle ne parlait de sa tristesse, ni à son mari, ni à personne. M C... n’est évidemment pas exercée à l’analyse introspective. Elle semble n'avoir remarqué que les moments aigus. Aussi est- il impossible de savoir s’il existait un fond de tristesse habituel, demeuré inaperçu, pour cette raison qu'il était coutumier. Notons, à ce propos, que si elle est venue à Paris, c'était « parce qu'elle ne se plaisait pas chez elle. » Cependant, ajoute Me C.., « j'étais heureuse avec ma mère ; je travaillais bien. J'étais très active et je gagnais largement ma vie. Mon idée était que je serais mieux à Paris. Je ne pouvais pas savoir ce qui m'y attirait. » L'interrogatoire démontre en outre qu’à aucun moment, pas plus à l’accès final qu'aux précédents, la malade n’a présenté de dépression, d’anxiété, ni d'idée délirante. Le dernier point était particulièrement délicat à établir, puisque l’on pouvait se trouver en présence d'une dissimulatrice. Une observation de plusieurs mois à Ville-Evrard, des examens multiples n’ont pas permis de découvrir la moindre idée délirante. Dès le début de son séjour à Ville-Evrard, la malade s’est occupée à des travaux de ménage. Elle était d’abord triste, pleurait assez fréquemment et ne donnait à son chagrin d'autre cause que sa situation présente et la mort de ses enfants. Elle recevait avec plaisir la visite de son mari. Peu à peu, les moments de chagrin sont devenus de plus en plus rares et ont fini par ne se manifester que lorsqu'on les provoquait artificiellement, en quelque sorte, en lui parlant de ses enfants. Me C... n’a fait, depuis qu’elle est internée, aucune tentative de suicide. Sur sa demande, elle a été envoyée à l'atelier de repassage, où elle travaille « quand elle veut », disent les surveillantes, se montrant vaniteuse, susceptible, peu complaisante, prenant mal les observations et négligeant volontiers son travail pour s’adonner au passe-temps favori de toute sa vie — la lecture de romans. Elle se montre peu sociable, cause peu avec le personnel et
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les autres malades et n'a quelque intimité qu'avec une seule malade qui, détail assez frappant, est, comme elle, une aliénée criminelle (meurtre de son mari sous l'influence d’un délire de jalousie).
Au point de vue physique, Me C... ne Présente ni anomalie MmOorphologique digne d'être notée, ni trouble organique.
Nous considérons ces quatre observations comme des exemples de Spleen, au sens des aliénistes français, c'esl-à-dire de tendances ou de déterminations au suicide, justifiées aux yeux du sujet par un ennui constitutionnel et un dégoût essentiel de la vie.
Nous aurions PU rapporter d’autres cas analogues qui, selon l'apparence, pouvaient rentrer dans notre étude. Il nous a paru préférable de nous en tenir à ces quatre observations. Nous aVOns eu, en effet, l’occasion de suivre trois d’entre eux et d’être renseignés sur le quatrième avec tous les détails voulus par un observateur compétent.
Le terrain sur lequel évolue leur spleen est celui de la dégénérescence. L’hérédité psychopatique est avérée chez trois d’entre eux. Elle n’est pas démontrée chez B... (Obs. XV). Des signes physiques de dégénérescence sont relevés chez M... (Obs. XVD qui, de plus, porte peut-être les reliquats d’une encéphalopathie infantile ; notons encore les séquelles psychiques de sa fièvre typhoïde. Les signes mentaux des dégénérés apparaissent dans la débilité de V... (Obs. XID) ; dans la descendance de Hélène Cas (Obs. XVIT) ; les signes fonctionnels dans le trouble de la parole de B.. Chez celui-ci, néanmoins, l'absence d'hérédité et de signes francs de dégénérescence est à remarquer.
Le début se fait très tôt. Lorsqu'on possède des renseignements suffisants sur leur état mental antérieur, on constate que l'ennui remonte à l’âge où l’on est à même de s’analyser : entre
.14 et 20 ans. Ce point toutefois est mal éclairei chez Hélène