CHAPITRE II
Il est permis d'avancer que l'étude de l'ennui n’a jamais été approfondie. L'aperçu des moralistes ne pouvait être que partiel et tendancieux ; les littérateurs se sont plus à le confondre avec ce qui ne lui ressemble qu’en apparence ; les psychologues l'ont à peu près ignoré et les aliénistes complètement oublié.
A regarder superficiellement les choses, ce silence s'explique. On ne voit pas au premier abord ce qu'il serait utile d'ajouter à l’idée, pour tous très claire et très distincte, éveillée par le mot à lui seul. S'il s’agit véritablement d’une perception de vide par manque d'action et d'intérêt (x), il doit être, par définition même, superflu de rechercher des modes à un sentiment dont le caractère essentiel offre une constante monotonie. Un état de conscience qui ne s’alimente de rien, qui n’est le point de départ d'aucune série de phénomènes, ne sera-t-il pas toujours identique dans tous les esprits, quelles qu’en soient les causes, et, par une suite naturelle, ne trouvera-t-on pas les mots pour le décrire, bien [HMITÉS EEE
L'ennui est un sentiment premier. On ne peut davantage essayer de le réduire que le plaisir et la douleur. L'erreur commune a été de vouloir le ramener à d’autres états affectifs. Cela tient à ce que l’on s’est satisfait de le considérer en luimême, isolé de tout le reste de l’état mental qui l'accompagne.
(@) Lrrrmé : « Sorte de vide qui se fait sentir à l'âme privée d'action et d'Intérêt aux choses ». à
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Mais si l'on récuse cette psychologie artificielle et désuète, et que lon adopte une méthode mieux inspirée de la réalité, en analysant non plus uniquement l'ennui, mais encore l'ennuyé, on pourra différencier nettement l’état d'ennui, établir son originalité méconnue et surtout faire le départ entre ces deux ensembles de symptômes bien distincts qui constituent l'ennui normal et l'ennui morbide.
La plupart des définitions de l'ennui ne considèrent que ses signes subjectifs. Aussi se contentent-elles de l'envisager comme une inertie de l'esprit par absence de réaction aux stimulants ordinaires, inertie se traduisant par une impression de vide, puis de dégoût intolérables. « L'ennui vient du sentiment de notre vide » (Vauvenargues). « Lorsqu'on est touché de rien, on s'ennuie beaucoup. » « Espèce de déplaisir qu'on ne saurait définir ; ce n’est ni chagrin, ni tristesse, dit le chevalier de Jaucourt dans la Grande Encyclopédie (1755) ; c’est une privation de tout plaisir, causée par je ne sais quoi dans nos organes ou dans les objets du dehors, qui au lieu d'occuper notre âme, produit un malaise ou dégoût auquel on ne peut s’accoutumer, » « L'ennui, dit Scudéry, n’est autre chose qu’une privation de plaisir causée par je ne sais quoi de dehors qui importune. »« L'ennui vient de ce que l’âme n’est ni assez agitée, ni assez remuée » (Nicole). Dans une langue plus moderne et moins simple, Dumont exprime les mêmes vérités : « C’est un manque de réaction des objets extérieurs relativement à nos facultés intellectuelles... une insuffisance d’excitation par les voies de la perception et de la connaissance » (1).
Certains auteurs voulant donner plus qu'une description,
1) Théorie scientifique de la sensibilite. Paris, Alcan, 1890. p. 143, S 3 : Peines négatives de l'intelligence ; ennui, embarras, doute, impatience, attente.
ont essayé de montrer que ce sentiment n'était pas tout à fait sanwContenu, ni si simple qu'il semblait. C’est un « état de découragement » selon Bescherelle aîné (1887) ; d'après Marsan. « l'ennui médiocre est fait de lassitude, de dégoût et de mélancolie » (1). « Le véritable ennui, écrit Janet, est celui qu'aucun ‘amusement ne peut dissiper et qui est une maladie de l'esprit faite de désir et d'impuissance » (3). D’après Tardieu, « il a pour trait essentiel la douleur ; il est doué d’un surprenant pouvoir de métamorphose, protée psychique... Ramené à ses caractères constants, l'ennui est la souffrance de la vie épuisée ou contrariée ; une impuissance momentanée ou durable ; une léthargie gémissante et inquiète... tour à tour l'agitation et le renoncement. I se traduit par ces états d'âme appelés dégoût, découragement, impuissance, humeur maussade, colère révoltée. » Mais c’est Zimmermann (3) qui v découvre le plus de variété : « C'est un vide de l'âme, un anéantissement de notre activité el de nos forces, une pesanteur générale, une paresse somnolente, une fatigue et, ce qu'il y a de pire, c'est souvent un coup mortel que lon porte d’une main polie et avec beaucoup de grâce à notre intelligence et à nos plus douces émotions. »
On à rarement tenté d'éclaireir la manière dont il se produit. L'explicalion la plus commune incrimine la paresse, l'oisiveté, et, dans le même ordre d'idées, la prédominance du rêve sur Faction. Il en est de moins faciles à saisir. Celle de Broussais, par exemple, qui accuse « l’extrême action de certains organes de Pencéphale, tels que la circonspection et la destruction, coïncidant avec la faiblesse relative de lespérance, de la biophilie et de l'intelligence... » (4).
Mais on trouvera l'ennui expliqué le plus souvent par la
(4) L'ennui, discours. Marseille, Morillon fils aîné, 1871.
(2) L'état mental des hyslériques. Paris,. Alcan, 194, p. 17%.
(3) Zruuenmanx. La Solilure. Trad. X, Maruier, 1845, p. 12.
(4) F.-J.-V. Broussais. De lirritalion el de la folie. Baïillière, 2° édit., 1889, p. 404. Note. ;
L'ENNUI NORMAL. 87 fatigue. « Lassitude, langueur, fatigue d'esprit causée par une chose dépourvue d'intérêt, monotone, déplaisante ou trop prolongée » déclare le Dictionnäire de l'Académie (1694 et 1878). Furetière (1727), dit « lassitude, langueur d'esprit. » Fonsagrives précise : « sentiment de tristesse inquiète et confuse qui provient d'un sentiment de lassitude et d’impuissance. Ainsi l'ennui s'accompagne d'ordinaire de faiblesse. Il est commun dans les maladies de langueur ; il est fréquent dans la langueur et dans l’anémieé » (Grande Encyclopédie). « Les excès de tout genre, si.communs dans les vieilles civilisations, l'épuisement qui en est la suite, sont une cause fréquente d’ennui et de dégoût de la vie » (1). « L’épuisement physique ou mental est une cause de l'ennui à qui nous donnons le premier rang : son
importance est extrême et il domine l’histoire de notre sujet...
on doit soupçonner son action, alors même que l'ennui semble relever de l'imagination seule, ou qu'il s'en prend aux objets extérieurs » (Tardieu).
Selon une vue pessimiste, l'ennui est l’état habituel de l’homme quand il a cessé de désirer et de souffrir. On cite ce mot de de Vallencourt dans le Dictionnaire de Furetière « L'homme abandonné à lui-même, à ses propres pensées, ne peut se défendre de l’ennui qui Faccable dès qu'il est sans action. » C’est encore la pensée de Saint-Foix : « Le plaisir nous fait oublier que nous existons, l'ennui nous le fait sentir » (2). Mais Pascal et Schopenhauer ont plus particulièrement développé cette idée, et c’est sur leur texte que nous discuterons tout
à l'heure.
Enfin, pour Brierre de Boismont, l'ennui aurait une signi-
fication métaphysique. « L’ennui est un phénomène psychologique naturel, on l'observe chez l'immense majorilé des hommes. Créés par une puissance infinie dont la chute nous
(4) Brierre DE Borsuonr. Le suicide el la folie suicide, 2* édit., 1865. (2) Saxr-Forx. Essais. Paris. Œuvres, t. IV, p. 246, apud Lrriré. Diclionnaire.
diese
à séparés, notre origine nous entraîne sans cesse vers elle. Nos désirs illimités et jamais satisfaits, notre recherche continuelle des plaisirs, nos malaises, nos inquiétudes, nos dégoûts, notre ennui enfin, qui est au fond de toutes choses, ne sont que les aspirations du fini vers le souverain Maître. Faire toujours la même chose ! ce cri désespéré qui s’exhale d’une foule de poitrines, n’est que la protestation contre la déchéance... C’est surtout aux époques d’indifférence générale, de doute et d’individualisme qu'il exerce ses ravages » (r).
En fait, il ne s’agit pas de véritables définitions, puisque la plupart évitent de remonter jusqu'aux causes, mais tout au plus de délimitations vagues où n’entrent que des caractères superficiels. Encore ne sont-elles jamais assez étendues et, parfois, contradictoires entre elles. Une fois admis que si l’on s'ennuie on ne s'intéresse à rien, et que oisif on s'ennuie, et que l'esprit alors n’est pas remué, et que cela est amené tout à la fois par la répétition des mêmes choses, par la fatigue, tout comme par le repos, ou même par un « je ne sais quoi », on a vite fait le tour de ces articles. Is ne font guère plus que nous découvrir l’évidence et reproduire les mêmes pensées à peu près dans les mêmes termes. À s’en tenir aux caractères les plus apparents et aux analogies, sans tenter de saisir le mécanisme essentiel, on risque de comprendre plus d’une espèce dans sa définition. Nous n'avons pas mieux pénétré ce qui peut bien distinguer l'ennui de lindixérence, de la fatigue véritable, de la mélancolie, de Fapathie, de la stupeur, ou même de la démence ; ni pourquoi cerlains s'ennuient qui vivent de la même vie que d'autres qui ne s'en lassent jamais. Un point entre tous demeure obscur, à savoir si le reste de l'intelligence est troublé, si le sujet juge satnement et si son énergie reste intacte.
Nous nous sommes adressés, faute de mieux, à des auteurs plus souvent littéraires et philosophes que psychologues, et
(4) B. DE Borsmonr. Ouv. cit., bp. 219. Ceci est très visiblement inspiré de Paso AL, V. dans l'édition Havrr des Pensées, le fragment 2 de l’art. 8.