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d'une époque où l’on n'entreprenait pas l'étude des « mouvements de l'âme » avec le souci d'éclairer les mêmes problèmes que de nos jours. Mais, et cela surprend, l'ennui a été délaissé par les psychologues modernes. On ne voit pas — pour parler seulement des principaux — que Spencer, Stuart, Mill, Hoffding ou M. Ribot en aient traité, Le dictionnaire de Hack Tuke lignore ; Wundt, James Sully et William James y font une courte allusion en étudiant la perception du temps ; seuls Baldwin et Chambard aperçoivent-sa véritable nature, encore ne font-ils qu’effleurer le sujet.
Pour être complets, nous devons mentionner le livre (x); souvent cité, de M. Tardieu. Cet auteur s'ingénie à exposer « les formes innombrables de l'ennui », plus qu'à déterminer les conditions nécessaires à sa formation. Il préfère un grand luxe de références littéraires à l'observation directe et aux ressources de la psychologie clinique. Comme il reproduit, en les développant, toutes les opinions que nous jugeons erronées, nous reviendrons fréquemment sur cet ouvrage.
Nous n'avons pas poursuivi plus loin notre enquête. Qu'il suffise de savoir, qu'aujourd'hui comme autrefois, l'ennui n’a Jamais été d'actualité en psychologie. La plupart des psychologues n'en ont parlé qu'incidemment, en marge d’autres sujets, et, au surplus, aucun n'en a fourni toute l'explication.
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Nous dirons que l'homme sain qui ne dépense pas suffisamment toute son énergie disponible, s'ennuie ; que dès qu'il lui est permis d'employer ses forces, l'ennui disparaît ; et que c’est là le caractère le plus constant de ce que nous nommerions volontiers l'ennui normal.
(4) L'ennui, étude psychologique. Alcan, 1903 ; op. laud.
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Dans cette conception, l'ennui manifeste la présence d’une énergie en réserve et, en aucune façon, celle d’un épuisement. C'est ce que quelques exemples mettront en évidence.
L'énergie en cause peut être de nature très différente et intéresser aussi bien les fonctions du corps que celles de l'esprit. L'ennui du blessé, dont les forces sont intactes et qu'attriste son immobilité obligatoire, procède d'une fonction physiologique générale. C'est, en quelque sorte, un ennui musculaire. Mais l'ennui peut tenir son existence d’un système organique plus spécialisé : au moment de la puberté, le développement des nouvelles aptitudes se révèle souvent par un sentiment d’ennui. Il n’est pas jusqu'aux besoins en rapport avec linstinet de conservation qui ne puissent en être l'occasion. En effet, ceux qui touchent à la nutrition, par exemple, ne traduisent pas seulement une aspiration à remédier à un appauvrissement de l'organisme ; ils correspondent quelquefois à un trop plein d'énergie. C’est ainsi que les sensations de faim (+) sont dues au long repos de certains muscles et au gonflement de certaines glandes. La faim, avant d’être une sensation clairement rapportée à son origine, est parfois ressentie comme un malaise vague qui, par son impression persistante de vide, de manque d'intérêt aux choses, de goût au travail et de désirs précis, ressemble par plus d’un point à un ennui passager (2).
L'origine intellectuelle de l'ennui est la plus aisément saisissable. C’est, par exemple, l’absence de lecture chez le prisonnier lettré ; l'erreur dans le choix d’une profession qui n'utilise pas les dispositions naturelles ; la désorientation bien connue des retraités.
Il est à peine nécessaire de rappeler son point de départ sen-
(4) De Beaumonr-HenenHain. Voir Beaumis. Les sensalions inlernes, p. 31 et suivantes.
(2) « A leurs premiers degrés, la faim et la soif ont aussi le caractère du sentiment vital ; ils se manifestent comme une incommodité, une inquiétude... sans que pourtant la conscience sache expressément que telle est la source de l'impression » ; — H. Hürrnine. Esquisse d’une psychologie fondée sur l'expérierce. Trad. L. Porrevix, Alcan, 4910, p. 300.
timental. On sait l'ennui de vivre de certains célibataires et des ménages sans enfants ; celui des natures tendres sans affection (x). |
Enfin, on rencontre des ennuis d'origine mixte, comme l'ennui nostalgique du conscrit déraciné qui ne sait manifester aucune de ses inclinations parce qu'il ne se trouve plus dans son milieu habituel ; ou, plus simplement encore, celui du paresseux et du timide, qui, tous deux, bien que pour des mobiles différents, n'exercent ni leur corps, ni leur cœur, ni leur esprit. |
Le besoin de: repos, si paradoxal que cela paraisse, peut déterminer son apparition. L'insomnie calme, sans anxiété, réalise un véritable état d’ennui. Nous ouvrons un livre pour nous occuper ; notre esprit est clair, mais, bien que nous fixions aisément notre attention et que nous comprenions le sens de notre lecture avec facilité, nous né parvenons pas à y prendre intérêt. Malgré le travail de notre esprit, nous n'échappons pas à une impression de vide et d’ennui profond. Le besoin, en
quelque sorte négatif, de fuir les excitants, agit, s’il est contrarié, de même qu'une tendance positive (2).
Comme on le voit, la vérité dépasse l'observation des auteurs. L'activité intellectuelle n'est pas seule à la base de l'ennui. La force, dont le libre jeu est gêné, peut aussi bien être un instinct. qu'un sentiment, un besoin organique naturel qu'une disposition intellectuelle acquise. L'énumération par le détail de toutes les circonstances susceptibles de créer l’ennui est donc absolument superflue. Nous savons que les énergies sont groupées dans la nature humaine sous forme de tendances (3). Si
(1) L’hyponatalité source d’ennni, in Presse médicale Au 6 déc. 1941, article de E Recxauzr, à propos d'un livre d'Arsène Dumont.
(2) Braunis, p. 59, dans son énumération des besoins fait une place au besoin d'inaclion ou de repos.
(3) Nous employons le mot dans le sens que M. Ribot lui donne dans l’Introduction à sa Psychologie des sentiments : un mouvement à l’état naissant tra- - duisant les besoins de l'individu, physiques ou mentaux, et dont le plaisir et la douleur ne sont que les indices.
notre première thèse est juste, toutes pourront être cause d’ennui, qu’elles soient d'ordre physique, intellectuel ou affectif.
Il n’est pas possible d'établir entre ces différents éléments aucune échelle d'importance. L'activité de la plupart des hommes est dirigée dans un seul sens ; c’est une vocation unique ou une longue habitude ; ils s’ennuient sitôt qu'ils-sont privés du but ordinaire de leur vie. L’ennui apparaîtra par conséquent d'autant plus vite que la spécialisation sera plus étroitement unilatérale. Et ceci, même quand l'interruption du mouvement n’est que momentanée : c’est l'ennui des vacances et même des dimanches chez certaines natures actives. Nous connaissons une jeune Anglais qui, après la première semaine de sa lune de miel, et bien qu'il ait fait un mariage d’inclination et qu'il fût visiblement satisfait de son choix, devenait sombre et préoccupé. Il dut s’avouer qu'il souffrait du « mal des affaires. » Cependant il recevait un salaire fixe de la maison qui l’employait et sa présence n'était pas indispensable. Il retourna à son bureau et, le soir même, reprit sa gaïeté.
Lorsque la suspension du travail est définitive, l'ennui est encore plus fréquent. Les faits relatifs aux retraités sont bien connus. Bouvard et Pécuchet passent pour être les types de ce genre. Mais il y a plus que cela dans ce roman, et l'histoire des Deux greffiers (1) (où Flaubert a peut-être rencontré l'idée première de sa Tentation de saint Antoine bourgeoise), plus simple, est limitée à l'illustration du fait que nous voulons mettre en lumière. Sitôt leur retraite sonnée, deux greffiers s'efforcent de se distraire de compagnie. Mais ils n'y parviennent ni par la pêche, le canot, les dominos, ni même par la partie de jaquet.« Ces réjouissances ne chassaient pas lennui. » Ils se remettent à copier. L'un dicté à l’autre le journal, jusqu'aux annonces. « Ainsi ces deux vieillards s'amusaient à écrire quatre ou cinq heures par jour sous la dictée l’un de Fautre ; leur dernier
(4) A:-B. Monrnésir Maurice. Gaz. des Tribunaux, 14 avril 484, résumé par F, LerRanC dans le Temps du 17 août 1912.
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plaisir, leur vrai, leur seul plaisir fut de reprendre furtivement cette aride besogne qui, pendant trentre-huit ans, avait fait l'occupation et peut-être à leur insu le bonheur de leur vie. » Une condition, nous le voyons, prime toutes les autres, c’est l'inactivité d'une tendance. Mais il en est une pour le moins aussi nécessaire. Cette tendance doit tenir une place assez prépondérante pour que, s’il n’en est pas fait usage, le vide de son absence retentisse sur l'intérêt porté à l'exercice des autres fonctions. Notre blessé est instruit, il aime lire, écrire, et la société de ses amis ; le jeune Breton avant de venir au régiment
prenait plaisir, son travail fini, à boire, fumer ou courir les
filles, en dehors des heures exigées par ses affaires ; l'Anglais fumait sa pipe, jouait au tennis, fréquentait les music-halls ; les deux greffiers n’imaginaient pas de plus grandes joies que celles du café ou de la campagne. Mais sitôt que l’activité principale fait défaut, et malgré que tous recherchent encore leur divertissements préférés, ils n’y trouvent plus aucun goût.
Cette impossibilité de jouir des choses est le caractère le plus apparent de l'ennui : pas de plaisir, donc pas de désir, l'esprit n'est plus remué et il s'ennuie. Mais l'impuissance de la sensibilité est-elle toujours le contrecoup de l’inertie des tendances ? N'est-elle pas plutôt l'effet de cette diminution dans l’acuité des sensations, signalée au cours des états de fatigue ? ;
Les anciens auteurs avaient été frappés du dégoût qui suit la recherche exclusive du « plaisir sensible. » Aussi attribuaient-
ils presque uniquement la production de l’ennui à un « émous-
sement de la sensibilité. » Ils ont aimé le décrire chez les puissants et les riches, exempts de peines et d’inquiétudes, qui « s’adonnent avec excès à tous les genres de jouissances. » « Afin d'échapper à cet ennui quotidien, ils (les blasés, les
heureux de la terre) s’élancent sur toutes les routes, parcourent tous lès pays, se précipitent dans tous les tourbillons des plaisirs, jusqu'à ce qu'enfin, saturés, fatigués, épuisés, ils reviennent au foyer, froids, silencieux, immobiles avec ce visage de marbre qu'aucune émotion ne peut plus agiter, el qui est le caractère distinctif de ces privilégiés de l'ennui » (+). Stendhal affirme l'ennui final pour les tous les don Juan : «Dans le feu de la jeunesse, quand toutes les passions font sentir la vie dans notre propre cœur et éloignent la méfiance de celui des autres, don Juan, plein de sensations et de bonheur apparent, s’applaudit de ne songer qu’à soi, tandis qu'il voit les autres hommes sacrifier au devoir ; il croit avoir trouvé le grand art de vivre. Mais au milieu de son triomphe, à peine à trente ans, il s'aperçoit avec étonnement que la vie lui manque, il éprouve un dégoût croissant pour ce qui faisait tous ses plaisirs... Ge triste drame arrive au dénouement. On voit don Juan vieillissant s’en prendre aux choses de sa propre satiété, et jamais à soi. On le voit tourmenté du poison qui le dévore, s'agiter en tous sens et changer continuellement d'objet. Mais quelque soit le brillant des apparences, tout se termine pour lui à changer de peine ; il se donne de l'ennui paisible ou de l'ennui agité : voilà le seul choix qui lui reste » (2).
Cet « ennui par satiété » il est, somme toute, assez admissible qu’on l'ait regardé comme une fatigue puisqu'il faisait suite à une dépense excessive. L'expression « telle chose m’ennuie, j'en suis fatigué » autoriserait presque à supposer une même nature à la fatigue et à l'ennui, tant il est habituel à la langue d'associer les deux notions.
Jd'augure d'aujourd'hui ce que sera demain.
Et je suis /aliqué d'être ce que nous sommes
Sachant ce que fut vivre et combien vivre est vain
Quand on n'est rien de plus que l’un d’entre les hommes (2).
(4) B. ne Borsmonr. Ouv. cit., p. 291 ; — Cf. Bossuer, SCHÉRER, etc, (2) Srexpuaz. De l'amour. Garnier, s. d., p. 221. (3) H, pe RéGnier. Stèle, Revue de Paris, 4° oct, 1942,
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Faut-il maintenant admettre à côté d’un ennui, signe de force, un autre ennui, symplôme de faiblesse ?
Voici un muscle électrisé dont les contractions sont de moins en moins fortes el qui finalement ne réagit plus au courant bien que l'on en augmente l'intensité : il est fatigué. Le blasé augmente l'intensité des stimulants ; il en change : il ne se contente plus de subir les sensations que lui donne le monde extérieur, il cherche à en créer d'artificielles : /nconstantia concupiscentiae (1). Mais, quoi qu'il fasse, il n'éprouve plus de plaisir à rien. Cette diminution dans la réaction affective qui suit l'exercice trop souvent répété d’un même genre d'excitation n'est-elle pas comparable à la fatigue du muscle, et n'est-on pas bien fondé en affirmant un ennui par épuisement ?
Nous insisterons pour démontrer le contraire.
Lorsqu'un homme, après s'être beaucoup « amusé », déclare s'ennuyer de la vie, il est permis d’affirmer que cet ennui est encore l'avertissement de forces inutilisées. L'évolution même de la vie de l'individu-en fournit souvent la preuve. On voit, par exemple, ce viveur dégoûté changer soudainement d’orientation, s'engager dans l’armée, entreprendre un voyage d’exploration, s'adonner méthodiquement à un sport nouveau. Il est guéri. Mais n'est-il pas évident que si notre sujet avait mis à sec toutes les sources vives de son énergie, c’est un état de fatigue ou même de surmenage qui serait apparu, ne lui permettant plus de déployer subitement la force et l'endurance nécessaires à son nouveau genre d'existence ?
Ce qui est vrai de l’activité extérieure l’est aussi bien de l’activité intellectuelle ou affective.
Stendhal oppose au Don Juan de Mozart, Werther et Saint- Preux. La manière pour Don Juan d’avoir les femmes, dit-il, tue toutes les autres jouissances de la vie ; celle de Werther, les centuple. L'amour à la Werther ouvre l'âme à tous les arts,
(4) Bossusr. Sermon contre l'amour des plaisirs, prêché à la Cour,
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à toutes les impressions douces et romantiques..…., en un mot au sentiment et à la jouissance du beau... Ces âmes-là, au lieu d'être sujettes à se laisser blaser..…. deviennent folles par excès de sensibilité... L'amour à la Werther.… est un but nouveau dans la vie, auquel tout se rapporte, et qui change la face de tout... Tout est neuf, tout est vivant, tout respire l’intérêt le plus passionné... Don Juan a besoin que les objets extérieurs, qui n'ont de prix pour lui que par leur degré d’utilité, lui soient rendus piquants par quelque intrigue rouvelle… Le malheur de l’inconstance c’est l'ennui : le malheur de l’amour-passion, c'est le désespoir et la mort. On remarque les désespoirs d'amour, ils font anecdote ; personne ne fait attention aux vieux libertins blasés qui crèvent d’ennui et dont Paris est pavé » (x).
Autrement dit, dans l’amour-passion l'individu se développe plus complètement que dans l’amour- plaisir. Don Juan, en effet, « au lieu d’avoir comme Werther, des réalités qui se modèlent sur ses désirs, a des désirs imparfaitement satisfaits par la froide réalité, comme dans l'ambition, l’avarice et les autres passions. » L'un est un créateur, l’autre. un pauvre de l'imagination qui ne peut qu'emprunter. « Or, il n’y à que | l'imagination qui échappe toujours à la satiété. » Si donc le libertin s'ennuie, c'est non par épuisement, mais parce qu'il n’a pas occupé également toutes ses aptitudes.
On trouve une manière de démonstration de la pensée de Stendhal dans le dénouement de la carrière de certains libertins de la littérature. L'amour tendre procurant à don Juan blasé un intérêt dans le monde dont il ne se croyait plus capable est le sujet même du drame de MM. Mounet-Sully et P. Barbier la Vieillesse de Don Juan. — Eugène Oniéguine, le héros du roman en vers de Pouchkine, est le type littéraire d’un ennuyé des plaisirs. La manière dont se termine son ennui illustre
(1) Sraxpaaz. De l'amour, passim.
RES 2 clairement ce que nous avançons. « Est-il heureux ainsi Libre dans la fleur des meilleurs
années, courant chaque joür de conquête en conquêle, de pl
aisir en plaisir, acceptant dîners l'imprudence d'un estomac robuste ? Non !
Ses sens sont déjà émoussés
sur dîners avec : le bruit du monde l'ennuie, et les beautés à la mode ne peuvent plus fixer et ses caprices : leur pertidie l’énerve, fatiguent. Pourquoi ?..
longtemps sa pensée les amis et l'amitié le Essayons de découvrir Je mal qui le ronge ; ce mal. ressemble à ce que les Anglais appellent le Spleen, la Candra russe s'est emparée de lui : l'ennui : il n’a pas encore songé au suicide, mais il est profondément dégoûté de la vie. Comme Childe Harold il paraît dans le monde triste et
ennuyé ; les murmures de la foule, le Jeu, les tendres regards,
nt plus ; il reste indifférent à tout... Renégat des Jouissances’ troublantes naguère, Oniéguine s’est enfermé chez lui. Là?
les soupirs indiscrets ne l'émeuve
qu'il. adorait au milieu des baillements prolongés il s'est mis à écrire : le travail ardu l’a bientôt lassé..…. En proie au désœuvrement, l'âme vide et languissante, avec une passion digne d’éloges, étudier l'esprit des autres. Des livres nombre mulés sur sa bibliothèque et il lit, il lit
il s'est mis à ux se sont accusans cesse... Le troisième jour, les bois, la colline et les champs ne l’amusaient déjà plus . @t IF vit clairement que la vie était aussi ennuyeuse au village qu'à la ville, bien qu'il n'y eut ni rues, ni palais, ni cartes, ni bal, ni poésie. L'ennui le guettait comme une sentinelle et courait après lui comme son ombre ou Comme une femme fidèle... » Mais Oniéguine rencontre Tatiana. Bientôt «amour pur » l'enflamme et dissipe son ennui.
Peut-on trouver traces de signes de fatigue véritable dans la description détaillée du progrès de cet ennui et dans sa facon dé disparaître presqu'instantanément ?
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La crise qui doit aboutir à la conversion religieuse débute quelquefois par une phase d'ennui. La succession des évènements confirme alors notre thèse, En effet, il n’est pas rare
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que la biographie des convertis révèle une première partie de leur existence, prémystique et toute païenne. Tolstoï, entre autres, a donné, à cet égard les précisions les plus nettes. Il raconte ainsi dans ses Confessions (1), la période de dix ans qui a précédé sa transformation : « Je ne puis me rappeler ces années sans horreur, sans dégoût, sans souffrance... J’ai commis l'adultère.…. le mensonge, le vol, la cupidité sous toutes ses formes, l’ivrognerie, la violence, le meurtre... il n’est point de crimes que je n’aie commis... » Peu à peu, il devient triste sans cause apparente et se trouve bientôt dans un état qui n'était ni de la mélancolie littéraire, ni du remords ou du regret, ni de la lassitude, et qui ne peut se comparer qu'à de l'ennui. « Si une fée était venue et m'avait proposé de satisfaire chacun de mes désirs, je n'aurais su que lui demander.. Je savais d'avance que de mon désir réalisé rien ne résulterait.…. Je ne pouvais même pas souhaiter de connaître la vérité, puisque je devinais en quoi elle consistait. La vérité était que la vie était une insanité, etc. » Enfin, il s'efforce de résoudre les problèmes nouveaux pour lui de la destinée de l'homme et de la nature de Dieu. Ces questions deviennent obsédantes, douloureuses, mais remplacent l'ennui. Et « de même qu'il avait insensiblement et graduellement perdu la force de vivre, l'énergie de la vie revenait. » Sa conversion . finale à l'idéal chrétien est bien connue. Mais il est alors un aspect de sa joie qu'il importe de mettre en relief. Tolstoï a eu soin d'indiquer que cette joie n'avait aucun des caractères d’une excitation pathologique. Elle prouve de plus que ses énergies n'avaient point été taries par ses excès, mais seulement économisées à son insu. « Et, chose étrange, ajoute-t-il, cette force de la vie qui reparaissait en moi n'était pas une force nouvelle, mais l’ancienne, celle qui m'entraînait aux premiers temps de ma vie. » Il est presque superflu de montrer dans cet exemple
(4) Torsroï, Les Confessions. Stoek, 1908, p. 10.
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L'ENNUI NORMAL. : 99 REP res aie - ARE lee
l'impossibilité où se trouvait le sujet de réaliser ses penchants en vivant selon le monde ; certaine ne pouvaient trouver leur lin naturelle que dans un tout autre genre d'existence : et l’état d'ennui dont il a souffert durant trois ans s'était bien constitué Suivant cette même formule invoquée par nous pour toutes les soi-disant « innombrables formes de l'ennui », et Qui ne sont dissemblables qu'en apparence,
En admettant même qu'il ÿ ait usure véritable à la base de cet ennui des rassasiés, tout nous désabuse de croire à un épuisement total. Suivant M. Ribot, les passions finissent par un état de satiété qui se traduit psychologiquement par la disparition de l'excitabilité. « Lorsque cet épuisment s’est produit rapidement ou lentement, la passion est morte et remplacée par un état d’indifférence des gens, des choses, des lieux et de tout ce qui tenait à elle, il ne reste plus qu'un souvenir sec, un état purement intellectuel dénué de toute résonance affective » (r). La fatigue de nos facultés affectives équivaudrait à l’extinction de nos tendances. Ainsi, de la destruction momentanée ou durable de tous nos désirs, occasionnée par la satiété, il ne pourrait résulter qu'une indifférence générale, et non pas un sentiment de manque, de vidé, d’ennui. En d’autres termes, si, Chez ces jouisseurs repus, il se montre un ennui qui se dit fatigué, il ne peut être question que de fatigue Partielle. Ils connaissent seulement ce mode de dépense qui consiste à ressentir ; ils épargnent, sans Y Penser, une réserve qui demande à s’utiliser dans l’action.
Il est facile dorénavant d'établir que cette prédominance du rêve sur l’action, cause sans cesse invoquée par les critiques littéraires au temps où ils étaient Surtout moralistes, ne se dis. tingue aucunement de celle qui produit l'ennui des « effrénés des joies sensuelles », du moins dans son fond, et qu'il y a toujours à l’origine rendement imparfait de richesses Capitalisées,
(4) Essai sur les passions, p. 146,
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Les, exemples en, sont. nombreux. L'un, des plus complets. se rencontre. dans. le. groupe de sonnets de. Sully-Prudhomme, les Epreuves, qui. apparaît comme. une manière de journal spirituel. La première partie se termine par Fin du Rêve :
Sa dent cherche mon cœur, le retourne et le ronge;
Et, tout embarrassé dans des lambeaux de songe, Je meurs. (O monstre lourd » qui donc es-tu ? — « L'Ennui ».
La dernière partie est offerte comme un remède au mal décrit dans:la première, et s'intitule : l'Action.
Ces: « rêveurs », par conséquent, sont, eux aussi, des: actifs de:leur sensibilité.et des:passifs de-leur volonté.
La: réciproque. est vraie. L'effort n’est pas la seule manière d'user. sa; forcæ, Sentir en: esi- une, au moins aussi. efficace: L'homme normal sait employer alternativement l'une-et l'autre: Michelet, raconte dans Ma Jeunesse l'ennui de.ses: journées de travail, sans fêtes ni dimanches: : « Dans ma:pensée;. 0e: temps reste comme un-grand désert gris. où. le soleil ne se montrait jamais... Rien ne m'a mieux aidé à comprendre la sombre monotonie. du. Moyen-Age, l'attente sans espoir, sans. désir, sinon celui de la mort, que d'avoir langui, enfant, pendant les dernières années. de l'Empire. Ce mot semblera: étrange dans la bouche d'un enfant, je me sentais tari. C'était une aridité sèche et triste, sans besoin de larmes, ce don.du. ciel, que.je connais : aujourd'hui. Immobile à ma casse:sous l'ennui pesant, rien que l'ennui, j appris ce que cétait que les. longues heures ; ce que c'est que de travailler tard à 14 ans, quand le bruit des. pas. des promeneurs nous invite, que les robes blanches passent, et que l'on.croit à.des-oisifs heureux » GX
On arrive à la. sécheresse aussi bien: en vivant, selon. le. principe du « tout ou rien: » et de la. volonté sans cesse tendue du
pasteur Brand, d'Ibsen, qu'en courant. après chacun. de ses ca-
prices, comme son Peer Gyni.
(4) Ma jeunesse, P. 15 (Tardieu le çlasse dans ses « ennuis par erreur de vocation »).
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Nous avons montré des oisifs et des voluptueux, dont l'ennui, à voir les choses de près, ‘était de même nature, puisqu'il se manifestait identique dans les deux groupes d'individus, ‘que ce soiént des tendances à agir ou à sentir qui eussent été refoulées. On n'est pas plus en droit, par conséquent, d'invoquer la fatigue, dit-elle, ne doit pas être confondue avec l'ennui qui vraisemblable de la faire intervenir pour expliquer l'ennui du rêveur ou celui du paresseux.
. Mais la critique des faits nous permet d'avancer une proposition fondamentale. Toute énergie accumulée veut se dépenser. Parmi les énergies amassées, les unes demandent à se décharger suivant un mode actif, d'autres suivant un mode passif ; elles sont indépendantes, et l’on peut être rassasié des unes, alors que lon à faim des autres.
La question des rapports de la fatigue et de l'ennui se trouve envisagée incidemment, mais d’une manière très nette, dans quelques travaux de psycho-physique relatifs à la fatigue. La méthode de cette science permet une discussion plus précise que les données souvent trop générales de Ja littérature ou les déductions tirées des habitudes de la langue.
Au cours des recherches expérimentales sur la fatigue intellectuelle, on voit quelquefois survenir un sentiment d’ennui. Le problème se pose ainsi : cet ennui est-il une première manifestation de la fatigue, ou un phénomène indépendant ?
Joteyko s'exprime très catégoriquement sur ce point : « La fatigue, dit-il, ne doit pas être confondue avec l'ennui qui résulte de l'uniformité du travail, même quand celui-ci n'est pas fatigant. L'intensité du travail n’est pas modifiée pendant l'ennui, et il suffit dé changer le genre de trävail pour voir