LAN AR CE UE RER
l'ennui disparaître » (1). Kraepelin (2) a insisté sur ce fait que nous pouvons être fatigués mentalement sans le sentir. Inversement, Thorndike a développé cette idée que l'on peut se sentir fatigué mentalement sans l'être véritablement. Il montre par une série de tableaux résumant ses expériences que la diminution dans la qualité du travail n’est pas dans un rapport constant avec la quantité de travail accompli, et que les senliments d’ennui et de répugnance au travail ne troublent pas nécessairement celui-ci. Il conclut que l’on a établi dans ce genre de recherches une confusion entre le manque de désir et le manque d'habileté au travail, le premier n'étant pas nécessairement le signe du second. Mac Dougall distingue aussi entre les phénomènes de fatigue (Ermüdung) et les phénomènes d’ennui (Weariness, Müdigkeit), entre les signes objectifs et subjectifs de l'épuisement. Les uns constituent un élément constant qui augmente régulièrement avec le travail ; les autres un élément variable avec le degré d'intérêt. L'ennui peut coexister avec une capacité de travail qui n’est pas affaiblie, ainsi que le prouve le tracé de l’ergographe ou la délicatesse de la sensibilité de la peau. Il va et vient, disparaît et réapparaît plusieurs fois dans la même journée, tandis que la fatigue une fois-établie, il n’est possible de s’en débarrasser que par le repos, le sommeil, ete. Elle peut augmenter alors que l'ennui diminue. Il est possible de la différencier et de la mesurer, car elle signifie réduction dans la force effective totale de l'individu. Le sentiment d’ennui, trop fluctuant, n’est guère susceptible d'être enregistré d'aucune manière (8).
Ce sont là, à notre connaissance, les seuls auteurs qui aient
songé à donner une place aux facteurs intérêt et ennui dans
(1) J. Joreyko, art. Fatigue in Dict. de Phys. de Ricmer, t. VI, p. 188. F2) Krawpeuix, Zur Ueberbürdungsfrage. léna, Fischer. 1898 ; — KE. THORNDIKE, Mental fatigue, in Psych. Rev., t. VI, sept. 1900.
(3) Mac Doucarr. Psychological Rev., March 1899, p. 203; — Cf. également Gauñbsox. ÆErmüdungesen. Berlin, 1898.
+ NURR
L'ENNUI NORMAL. 103 en AS
l'étüde méthodique de la fatigue. Ni Mosso, ni Féré, ni Binet et Henri n'ont reconnu l'ennui dans l'ensemble de signes que nous synthétisons sous le nom de fatigue. Pourtant Binet (rs à propos d’un article de Thorndike, s'est élevé contre cette autonomie faite à l'ennui. Pour lui les sentiments de répugnance au travail et d’ennui sont de la fatigue. C’est l'appareil de ralentissement qui commence à jouer. Il nous prévient du danger qu'il ÿ aurait à poursuivre le travail plus avant. Mais « si le sujet a de l’amour-propre, il fait effort, c’est-à-dire qu'il fait appel à l'appareil de renforcement, de sorte que le travail continue à s’exécuter en donnant l'illusion qu'il n'y a point de fatigue. »
L'usage de l’ergographe et de l’'éthésiomètre est-il indispensable pour fonder son Opinion ? Après les observations de Thorndike et de Mac Dougall, il est difficile de ne pas admettre l'indépendance de l’ennui vis-à-vis de la fatigue. Son apparition ne témoignant pas d’un défaut de capacité, il n’est pas permis de le confondre avec les autres signes subjectifs de la fatigue. Cette assertion n’est pas contredite par la remarque de Binet qui, d’ailleurs, est purement hypothétique et échappe au contrôle de l'expérimentation. Car si, comme il le pense, l’ennui est une manière de signal-symptôme de la fatigue à son début, cela n'implique en aucune façon qu'il faille leur reconnaître
une nature semblable. Pourquoi l'ennui ne serait-il pas, dans
une certaine mesure, cause de fatigue ? Moins un livre m'intéresse, plus il me faut peiner pour en poursuivre la lecture. Je lutte contre le désir de l’abandonner, contre des associations d'idées plus distrayantes. Il n’est pas douteux que l'effort d’attention à fournir ici, ne soit plus considérable que si le sujet me passionnait. Faire appel à l'appareil de renforcement exige un maximum de dépense ; la spontanéité de l'attention que soutient la curiosité, seulement un minimum, Aussi peut-on avancer
(1) Ann. psychol., 7° année, 1901.
ENST: DR TE
qu'un travail sans attrait risque, à condition toutefois de garder le même caractère pendant assez longtemps, de déterminer plus rapidement l'apparition de la fatigue. Les courbes fournies par Je travail d'un doigt, les mesures de la sensibilité et les tests habituels sont impropres à confirmer ou à infirmer cette thèse. Car lennui n'est pas un phénomène qui se prête à une étude expérimentale complète. Du moment où le sujet consent à l'expérience, on à créé un motif d'intérêt et, dans le même instant, supprimé les conditions d'existence du sentiment que l'on voulait surprendre. C'est pourquoi l'observation du travail libre, méthode moins rigoureuse en apparence, est cependant la seule à laquelle on puisse recourir pour apprécier le rôle DÉCIproque des deux sentiments. S'ilest loin d'être démontré que la fatigue crée l'ennui, il paraît bien que, tout en lui demeurant distinct, l'ennui puisse engendrer la fatigue. Cette conclusion aurait l'avantage d'expliquer leurs relations de succession ou de co-existence, d’ailleurs variables et inconstantes, autrement que par un rapport d'identité.
Les considérations qui précèdent ne valent que pour les phénomènes de début de la fatigue. L'ennui figure-t-il encore dans la suite des signes dont la fatigue est composée, à la période d'état pour aiusi dire ? M. Tissié, dans un livre connu, affirme
que l'ennui « est la caractéristique de la fatigue poussée à
l'excès, connue sous le nom de vanage. Il atteint tous les cou- :
reurs quel que soit leur caractère, gai ou triste » (x). Ils accusent presque toujours, outre différents troubles mentaux, tels que l’amnésie, le dédoublement de la personnalité, la suggestibilité, l’automatisme, un sentiment profond d’ennui « qui domine toute la scène. » Avant d'adopter celte nouvelle affirmation que l'ennui est partie constituante de la fatigue physique, reportons-nous aux récits des faits qui la soutiennent.
L'aulo-observation de M. Ed. de Perrodil (2) nous donne,
(4) D' Pu. Tissré. La fatique et l'entrainement physique. Alcan, 1897.
(2) Auto-observation de M. Ep. ne Perron. Douze heures sur piste, in Vélo, 20, IT, 1884.
heure par heure, la succession de ses impressions. Il y a un état pénible de mise en (rain, puis une grande faim qui, apaisée, procure une sensation de bien-être. Ensuite un sentiment d'ennui, l'état général demeurant excellent. Dans l'heure suivante, affaissement, grande soif et sensation ‘de fatigue. Dans les dernières heures, des idées délirantes, de l’ammnésie, de la fau. Il conclut que ce qui a dominé durant toute la course, c'est un ennui profond.
Nous ne voyons pas que même si l'ennui a précédé d'une heure la période de dépression et, s'il est resté dominant dans l'impression finale, on ait le droit logique de lidentifier à la fatigue. Sigoalons que M. de Perrodil a fait la distinction entre les sensations de fatigue et le sentiment d’ennui, et qu'il a soin de noter son apparition en dehors des moments d’affaissements proprement dits, à une heure où l'état
général était excellent. Pourquoi imaginer un nouveau symp-
tôme de fatigue et ne pas se contenter d'indiquer qu’à côté des sensations de fatigue véritable, un sentiment traduise la monotonie d'un travail uniforme, sans aucune initiative, purement automatique et qui consiste à tourner en rond à bicyclette pendant douze heures sur la piste d'un vélodrome ?
Huret (1), le vainqueur du record de 24 heures, confirme cette manière de voir par ses propos. Tout en pédalant, il s'applique à amuser le publie « qui ne pouvait, dit-il, manquer de s'ennuyer de la monotonie de cette course. » A la 18° heure, il est pris tout d’un coup d’un ennui horrible pendant au moins deux heures. I l'explique par « l'agacement de tourner en rond sans être menacé par aucun concurrent. » Il trouve le temps long, mais le public arrive et l'ennui se dissipe. H peut « causer encore et conter des bêtises. » Il descend de machine « surpris de ne pas être plus fatigué. »
Un autre champion, Stéphane, après vingt-quatre heures de
A) Priz du Bot d'or. Lettre d’Hurer. Le Vélo, 12 juill. 1894.
course, n’avoue qu'une impression d’ennui, sans autres signes d'épuisement.
Le livre de M. Tissié, remarquons-le, ne nous fournit que ces trois observations à l'appui de ses dires. Les coureurs sur route, les ascensionnistes, etc..., chez lesquels il a étudié les méfaits de l'entraînement intensif, ne se plaignent jamais de s’être ennuyés. Il reste que l’ennui signalé par lui n’est pas symptomätique d'autre chose que d’un travail ennuyeux. Il est au moins arbitraire de l’ériger en signe de fatigue et de surmenage.
Quelle que soit la signification donnée à sa présence, il ressort des faits mêmes exposés par les auteurs, que l’ennui n'accompagnerait qu'exceptionnellement les sensations et les états de fatigue. Il n'est peut-être pas superflu de rappeler maintenant que les symptômes de la fatigue dans sa forme caractérisée forment un tableau à tel point différent de celui de l'ennui, que l'on ne conçoit guère une confusion possible après les avoir opposés.
Conséquence d’un travail intellectuel ou d’un travail physique, la fatigue arrivée à un certain degré se présente à peu de chose près de la même manière. C’est tout d’abord une diminution progressive dans le rendement du travail. A celle-ci s’ajoute un moindre pouvoir d'attention, de reproduction, d'acuité de perception et de rapidité dans le jugement. On éprouve en plus certaines sensations pénibles dans les yeux, dans les membres, etc. : de la nausée parfois. Enfin, si l’on ne cesse pas le travail, il survient des maux de tête, de la confusion mentale et des troubles psychiques qui ont un caractère nettement pessimiste et mélancolique (x).
Nous parlions à propos des blasés de fatigue élective. C'était
(4) A. Mosso. La fatigue intellectuelle et physique. Alcan, 4894: — Féré. Les
troubles mentaux de la fatigue. Méd. mod. nov. 1898 ; — J. Joreyko. La fatigue in Dict. de physiologie de Ricner ; — Bacnwin. Dict. of Phylosophy and Psycho- 09Y. London, 1901, art. Fatigue; — Biner et Huxni. La fatigue intellectuelle. Scbleicher frères, 1898 ; — Cowzrs. The mental symplome of fatigue. Neu:- York
medical journ, 1893, LVII, p. 345,
NPA
là une simple concession faite à l'argumentation adverse. Wagner (1) admet des fatigues nettement limitées. Mais d’autres études sur la fatigue des écoliers tendent à prouver que de tout travail mental, de quelle que sorte qu'il soit, il résulte, non une fatigue centrale et localisée, mais une fatigue générale (2). Seul le repos peut la faire disparaître. L'exercice physique même, s'il est un peu vif, ne permet pas de retrouver les forces intellectuelles perdues, mais en augmente la faiblesse. M. Tissié conclut dans le même sens que le surmenage intellectuel ou physique produit un état de fatigue qui rend inapte au travail de l'esprit comme à celui du corps ; « tout acte musculaire provoque un travail nerveux, tout acte psychique provoque un travail musculaire. » Et Payot également : « On ne peut mener de front des efforts physiques intenses et des efforts intellectuels énergiques » (3).
Le travail interrompu, la détente produit un sentiment de satisfaction si la dépense n’a pas été exagérée. L’inactivité, dans ces conditions, ne laisse pas place à l'ennui. Le repos musculaire, en effet, ainsi que le remarque Bain, coïncide avec la plus grande activité des fonctions physiologiques (4). Sans doute que la vague conscience de ce travail végétatif suffit à nous occuper. On pourrait, dans un sens tout figuré et en paraphrasant une image de M" de Noailles (5), dire du repos après la fatigue, qu'il est un travail qui se déroule à l'envers.
Quand la fatigue a été très forte, il y a persévération de ses symptômes, même après la cessation de l'effort. Nous reviendrons sur les signes de surmenage en parlant de la neurasthénie. Nous indiquerons seulement ici que l'excitation et la douleur n’en sont pas la seule manifestation ; chez certains, on constate une véritable dépression de la sensibilité. Mais il con
(4) L. Wacxer. Unterricht und Ermidung. Berlin, 1898.
(2) Mac Doucazz, art. cité. |
(3) J. Payot. L'éducalion de la volonté. Alcan, 1895, p. 171.
(4) Les sens et l'intelligence, ch. IV.
(3) « Le silence est un bruit qui se déroule à l'envers » (Le Visage émerveille).
ANR es UDC PES
vient de noter que cette dépression crée, non un sentiment de vide ou de douleur, mais d’indifférence. Cela se remarque chez les soldats à la fin et après une longue marche. La sensation d'effort n'existe même plus ; « et il nous semble que nous marchons ‘par la seule force acquise » (r). Le travail intellectuel réalise les mêmes effets. On lit dans le Journal des de Goncourt une ‘heureuse description de cet état : « L'excès de travail produit un hébêtement tout doux, une tension de la tête qui ne lui permet pas de s'occuper de rien de désagréable, une distraction incroyable des petites piqüres de la vie, un désintéressement de l'existence réelle, une indifférence des choses les plus sérieuses telle, que les lettres d’affaires très pressées sont remisées dans un tiroir, sams les ouvrir » (2).
On n'éprouve rien de pareil de quelque façon que l’on s'ennuie.
H n'est pas possible de procéder à la description de l'ennui comme on l’a fait de celle de la fatigue par énumération de divers éléments, puisqu'il s’agit d’un sentiment simple. Le comparer avec la fatigue nous servira au moins à montrer ce qu'il n’est pas. Leur différence essentielle réside en ce que, dans l'ennui, les fonctions intellectuelles demeurent intactes. Aucun trouble des perceptions, aucune altération des souvenirs, jamais de ralentissement dans le cours des associations d'idées, pas d'obsessions ni d'idées délirantes. Fût-il même prolongé, l’ennui à aucun moment ne sera confus. Nous avons déjà indiqué que la réaction volontaire n’était nullement paralysée. Il n'existe même pas cet état d'incertitude dans lequel on doute, à tort ou à raison, de sa propre force, ainsi que cela se voit dans le découragement. Celui-ci, en effet, est surtout un sentiment d'impuissance, une conviction de la vanité de l'effort parce qu’il ne peut pas être couronné de succès. Il se rattache aux impressions
(4) Mosso. Cf. également Rupvarp KiPzixe, Stalky el Ci, trad. Brrrecneis el Thomas, Paris, 1907, in-8, p. 344-345.
(2) Journal, t. 1, p. 246, apud Mosso.
ressenties au.début de la fatigue : « une modification de l’appréciation de la résistance du milieu par modification de l'énergie motrice » (1). Mais dans l'ennui ce n’est pas le sentiment de puissance qui fait défaut, c'est l'intérêt dans l’action. Le découragé a la.conviction de son impuissance, l’ennuyé de l’inutilité de sa force, même victorieuse.
Au total, le contraste est frappant entre cette grande lucidité et l’obnubiliation progressive des facultés amenées par la fatigue. En effet, la puissance de notre attention dans l'ennui est remaquable. Nous nous souvenons tous d’avoir fait antichambre et la netteté d'esprit avec laquelle nous examinions les individus et les objets qui nous entouraient. Demandez à la personne la moins observatrice de vous décrire le salon où elle s'est si souvent ennuyée à attendre son tour de passage dans le cabinet du médecin ou du dentiste : elle a retenu ies moindres détails des bibelots, la couleur des tentures, les plus banales gravures des illustrés dépareillés et jusqu'à l'atmosphère de la pièce faite d'une certaine température, d’une certaine synthèse de parfums et de l’assourdissement particulier des bruits de la rue, ponctués par le tic-tac discret d'une pendule.
Si l'ennui se prolonge, ce « silence des passions » pour parler comme les moralistes, cette absence de toute modification du caractère, ce jugement parfaitement équilibré, donnent à l’esprit une impression assez satisfaisante faite d'unité et de clarté. Le calme auquel s'efforce le penseur pour se mieux pénétrer se trouve ainsi réalisé spontanément. C’est même cette clarté avec laquelle on perçoit le vide de son esprit qui rend bientôt cet état si pénible. Mais il advient qu'avant d'être intolérable, cette complète possession de soi obtenue sans effort procure. une
sorte de contentement aux intelligences réfléchies. Au fond,
subsiste une certaine estime de soi-même. C'est ainsi qu’il faut entendre ces aphorismes paradoxaux de Rémy de Gourmont :
(A) Féré. Les signes mentaux de la fatigue, Méd. mod., nov. 1898 et Pathologie des émotions, 1892, p. 101, »*
« L'ennui se connaît et se connaît comme tel. Il s’avoue même avec fierté... Plutôt l'ennui qu'un plaisir médiocre. Il y a toujours quelque chose de supérieur dans l'être qui sait s’ennuyer. C’est dans l'ennui, le profond ennui que nous goûtons le mieux notre existence. L’ennui... forme de vie intérieure et secrète. L’ennui n'est pas un sentiment délicieux. C'est un sentiment nu, tel que je le conçois et tel que j'en aime le contact. On y sent la vie dépouillée de toute sa parure, réduite à elle-même, à ses seuls charmes qui se réduisent à ceci : être. » Mais il ne se maintient plaisant que s’il est léger et passager. Il n’est alors qu'une étape d’où l'on repart mieux dispos à jouir de la vie. Cet ennui, en effet, « accépte les divertissements nécessaires à la nature humaine ; il y trouve de nouvelles forces pour exercer sa rêverie qui sans cela tournerait au marasme.….. Il ne bâille ni ne soupire. Il ne s’étire pas les bras, mais il les tient fermés et bouclés comme des ressorts pour les jeter au cou du plaisir qui passe. » (1). Mais on ne se plaît dans la compagnie de cet ennui que parce qu'il est éphémère et que l’on sait son vide apparent. C’est un ennui conscient, dans une certaine mesure, de sa force de son origine et de sa fin. Il est donc exceptionnel et passager. Il fait partie, en effet, d’une disposition d'esprit qui ne mérite le nom d’ennui que durant un très court moment de son évolution.
Les états de fatigue et d’ennui ne se ressemblent que par un point, leur inexcitabilité aux stimulants. Celle-ci se traduit subjectivement par l'absence de désirs et par son corollaire, la conscience de l’effort. Une observation superficielle conclut à la disparition des tendances dans l’un et l’autre cas puisqu'elles ne se manifestent plus, et que l’ennuyé, comme le fatigué, se plaint de la longueur et du poids de la vie. Cettte seule analogie a donné lieu aux abus de langage et aux définitions des auteurs qui ont aggravé le malentendu en le
(4) RÉMY DE GourMonr. Des pas sur le sable, et XVIIe Lettre à l'Amazone, in Mercure de France, I, X, p. 12 et 1. XI, 12. =
2 NASA
oo
di —
précisant. Nous savons que cette similitude partielle ne suffit pas à les caractériser. En plus, cette qualité est commune à d'autres états très distincts. Si l'indifférence se définit un manque de réaction aux excilants, l'ennui et la fatigue sont des états d’indifférence. Mais il y a plus que cela dans l'ennui. L'indifférence n'y est pas totale. Malgré que le sens primitif du mot ait perdu de sa force, la vérité demeure étymologique : est mihi in odio, cela m'est en haine, cela m'ennuie. Les auteurs sont, d'ailleurs, tous d'accord sur le caractère pénible de l’état d'ennui. « Les hommes en général souffrent encore plus à vivre sans passions que les passions ne les font souffrir. » « On peut rêver, dit Victor Hugo, quelque chose de plus terrible qu'un enfer où l’on souffre, c’est un enfer où l’on s'ennuierait. » L'ennui est une indifférence consciente et qui souffre d'être telle. Il faudrait dire une indifférence douloureuse, si la contradiction dans les termes ne rendait évidente l'impossibilité d'assimiler les deux états.
Mais, en considérant la question par un autre endroit, l'arrêt d’une tendance est-il une cause propre à l'ennui ? S’ilest certain qu'elle préside à la genèse de tout ennui, il ne fait pas de doute qu'elle ne puisse se manifester dans la conscience sous d’autres aspects. L’impatience, la colère, la douleur même ne sont-elles pas l'effet de tendances arrêtées ou gênées dans leur développement ?
Il y a longtemps que l’on a pensé invoquer une activité contrariée pour expliquer la douleur. On pourrait chercher l'origine de cette idée chez Aristote et Hamilton. Elle est très clairement exprimée chez les modernes. Aux douleurs par excès d'activité, Spencer oppose les douleurs par inaction (x).
(4) Principes de psychologie.
4114 LE: SPLERN"
Bouillier écrit : « L'activité contrariée, empêchée, l’activité hors de sa voie, voilà la cause de toute douleur » (1). Beaunis classe ses causes en partant de l’activité d'un centre nerveux eU donne une place à l’activité brusquement enrayée pour expliquer certaines douleurs physiques et morales (2). M. Ribot reconnaît trois formes à la douleur morale basées sur le mouvement des tendances ; dans $a forme négative, c'est un arrêt de mouvement (3) qui crée la douleur. Quelques-uns vont plus loin : les phénomènes affectifs;, agréables. ou: pénibles; seraient le fait de l'arrêt de tendances (4). On a même montré que l'intensité des phénomènes conscients était en raison
inverse des mouvements produits (5). Pour Paulhan, enfin,
« tout. fait conscient apparaît comme le résultat de l'arrêt d’une tendance » (6).
L'arrêt des tendances est incontestablement la condition nécessaire de la production de l'ennui ; nous venons de voir qu'elle ne constitue pas une condition suffisante; puisque la douleur, notamment, y trouve parfois sa raison d’être. Essayons de mettre en évidence la manière très distincte dont se forment les deux ordres de phénomènes.
L'ennui, bien qu'il puisse être ressenti très vivement, deineure vague par un côté. C'est par son origine qu'il restera obscur. « L'ennui à l'époque de la puberté, dit Esquirol, résulte d'un besoin vague dont l’objet est inconnu à celui qui l'éprouve ; cé besoin fait naître comme une inquiétude qui jette dans la tristesse, laquelle porte à l'ennui »(5). Le jeune homme est à tel point ignorant de la nature de son ennui qu'il lui advient souvent de fuir la société des femmes. L'ennuyé pour lequel le
(1) Du plaisir el de la douleur. Hachette, 1871, p. 349. (2) Les sensalions internes, p. 122-355.
(3) Psychologie des senciments, 1906, p. 45.
.(4} PauLRAN. Les phénomènes affectifs. Alcan, 1887, p. 34. (5) Risor, Psychol. des sentiments, passim;
(6) Les phénomènes affectifs, p. 53.
(7) Maladies mentales, t. 1, p. 553,
D' Simplice (x) écrivait ses consultations, ne put être guéri que lorsqu'il eut obtenu des éclaircissements sur les causes de son mal. L’aride besogne des deux grefliers avait fait « peut-être à leur insu le bonheur de leur vie. » On voit Don Juan vieillissant « s'en prendre aux choses de sa propre satiété ef jamais à soi. » Les médecins militaires ont indiqué la difficulté du diagnostic dans beaucoup de cas où le nostalgique ne sait pas dire d'où vient sa tristesse (>). — Si l'on connaissait exactement le pourquoi de son ennui, si l'on voyait sa fin toute prochaine, on serait en possession d'une idée ou d’un sentiment défini et remué à l'avance par la pensée de l’action qui nous en délivrerait.
Disposons inversement les données d'exemples familiers. — Le boutiquier veut bien reconnaître qu'il était destiné à rester derrière son comptoir et qu'il n'avait, contrairement à la conviction de toute son existence, aucune aptitude à la vie des champs ; le conscrit cristallise le regret de son pays sur le souvenir d'une fiancée ; une lecture révèle à l'adolescent l’activité sentimentale à laquelle il aspirait inconsciemment ; le spectateur saisit les défauts de la pièce où il bâillait et en imagine la critique à faire. Ils éprouveront alors des sentiments variés : regrets, mélancolie, amour, haine, impatience : bref, des sentiments dont leur esprit sera agité et qui réaliseront, par conséquent, tout autre chose que de l'ennui.
L'ennui, à dit excellemment Chambard, est la faim de l'âme. Il y a, peut-on dire, la même différence entre l'instinct dont la non-satisfaction est cause d’ennui et le besoin mis en mouvement par une représentation adéquate, qu'entre la faim et l'appétit. Dans l’une il ÿ à une force possible ; dans l’autre, un commencement d'activité déterminé par la vue, l'odeur ou seulement l’image révélairice d’un aliment.
On montrera encore mieux l'exactitude de ce que nous avan-
(1) Consultations pour un ennuyé, Union médicale, Paris, 1870, 3 s. IX, p. 281,
(2) Dict, of psychological medecine by D. Hack Tukk, 1892.
Be ec 0 PEU"
La Ta à
çons en considérant la production de l'ennui léger, passager, même alors qu'il est.facile de remonter jusqu'à son origine.
Soit la visite d’un fâcheux. Si j'exprime ma mauvaise humeur, où si je poursuis ma pensée tout en semblant l'écouter, je ne ressens pas d'ennui : dans l’un et l’autre cas, mes impulsions ont libre cours. Mais si, par politesse, je dissimule mon désagrément etque, malgrémon effort, il ne me soit plus possible de porter toute mon attention ni sur ses paroles, ni sur la suite de mes propres idées, je m'ennuierai. C'est que, dans cette situation, la tendance prépondérante dont mon interlocuteur m'empêche de poursuivre la satisfaction n'est pas suffisamment consciente dans mon esprit pour l’occuper tout entier. Elle est arrêtée, elle demeure confuse, et sa présence réelle, bien qu'ignorée, crée ce sentiment de manque qui est l'ennui.
Mais, à elle seule, celte modalité inconsciente des tendances ne suffit pas à expliquer la genèse de l'ennui. Si, à une première apparence, cette condition: semble indispensable et vraiment distinctive, son rôle, nous allons le voir, demeure secondaire et dépendant d'une autre cause beaucoup plus générale.
Et d’abord ce caractère d'obscurité originelle n'est pas constant. Le nostalgique, par exemple, se souvient parfaitement du passé et manifeste très clairement le désir de revoir son pays dans la plupart des cas. Pourtant, même alors, il s'ennuie. Gela
est dû à ce qu’il a conscience de l'impossibilité de satisfaire
actuellement ses désirs. La conviction de pouvoir réaliser seu-
lement dans un temps lointain son espoir de relour au pays natal empêche la tendance d'être réveillée par les représentations mentales qui lui conviennent cependant.— La perte d’un être aimé ne paraît pas devoir déterminer l'ennui, puisque, du moment où l'on souffre de l'absence de cet être, on a pris CONScience de la cause de sa douleur. Il est rare, en effet, qu'un état d'ennui s’établisse immédiatement dans ce cas. Mais, après les
premiers temps de désespoir ou de chagrin vif, lorsque la vie a
repris SON COUTS ordinaire, l'absence peut se faire sentir sous