‹ Contribution à l'étude des perversions de l'instinct de conservationChapitre 9 sur 31 · MIRE · texte numérisé non relu

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Après avoir rappelé le passage fameux de Montesquieu sur le suicide chez les Anglais, Pinel continue ainsi

L'espèce de suicide qu'indique l’auteur de l'Esprit des lois, et qui est indépendante d’une imagination exaltée ou d’un état de désespoir, n’est point propre aux Anglais, et elle ne pouvait d’ailleurs être bien constatée que par des observations exactes de médecine. On doit s'étonner que les auteurs, tant anciens que modernes, qui ont écrit sur les affections vaporeuses ou la mélancolie nerveuse, aient omis de traiter en particulier de celle qui consiste dans un dégoût insupportable de la vie, ou plutôt dans un désir irrésistible de se donner la mort sans qu’on puisse en assigner la sause.

Elle mérite cependant d'autant plus d'être décrite, que la mélancolie nerveuse, en général, à un caractère opposé, et qu’elle consiste dans des alternatives d’un abattement inexprimable et dans des frayeurs les plus pusillanimes et souvent les plus ridicules.

Il semble donc bien, d'après ce dernier passage, que Pinel ait remarqué dans celte variété de suicide l'absence de dépression et de phénomènes d’anxiété, et qu’il en ait fait un caractère distinctif de l’affection. Il ajoute qu'il en a cherché en vain des exemples chez les auteurs anglais.

Voici comment il conclue :

1° Le sentiment naturel qui attache l’homme à la vie, et l'horreur qu'il a de sa destruction, peuvent donc être entièrement pervertis par un état de maïadie, et se changer en un penchant irrésistible pour le suicide ;

2° Cet état de mélancolie est marqué, comme tout autre, par un délire circonscrit à un seul objet, qui est le dégoût de la vie ; et cet objet, toujours présent à l'imagination, devient une idée dominante qui semble absorber toutes les facultés de l’entendement ;

3° Cette cause de suicide est sans doute la plus rare, maïs elle mérite d'autant plus d'être distinguée, puisqu'elle rend plutôt l’homme un

objet de commisération, que de justes reproches ; et qu’on ne peut pas

plus le punir, suivant l'expression de Montesquieu, qu'on ne punit les effets de la démence.

4° Dans toutes les menaces de suicide, le médecin doit s'exercer à distinguer celles que peuvent produire un état de désespoir, ou une imagi.

nation exagérée, d’avec celles qui en sont indépendantes, et qui tiennent à un état particulier de maladie, car celles-ci sont seules du ressort de la médecine, et peuvent exiger un traitement méthodique ; :

5° Les moyens de prévenir le suicide qui est déterminé par une disposition morbifique, reviennent sans doute à ceux qu'on emploie avec succès. contre la manie. Les travaux du corps, le séjour à la campagne, et tous les autres secours pris de l’hygiène, peuvent surtout changer cette disposition intérieure, qui peut être aussi combattue par une affection violente et inattendue, comme le démontre l’observation troisième ;

6° Il est à désirer que les médecins observateurs nous donnent de nouvelles lumières sur l’espèce de maladie que je viens de décrire, en rapprochant des faits bien vus et bien constatés. Il importe surtout, de perfectionner la méthode de traitement qui doit être adaptée à cette espèce particulière de délire mélancolique.

Dans son Traité médico-philosophique sur l'aliénation mentale, la Manie (1), Pinel se contente de rappeler son article de la Médecine éclairée sans apporter de nouveaux faits. Et l’on ne voit pas très exactement quelle place il donne à la mélancolie anglaise dans sa Nosologie, ni si, finalement, il juge bon de la séparer du délire exclusif sur un objet qui est le propre de sa mélancolie, puisque celle-ci ne présenterait : Aucun penchant à la violence que celui qui peut être imprimé par une idée dominante ; d'ailleurs, libre exercice de toutes les facultés de l’entendement ; cerlaines fois, égalité constante d'humeur, ou même état habituel de satisfaction ; dans d’autres cas, habitude d'abattement et de consternation, ou bien aigreur 'de caractère, etc.

Quelques années après les articles de Pinel, J.-L. Moreau (de la Sarthe) reprenait à nouveau le sujet dans les Mémoires de la Société médicale d'émulation (2).

(4) Paris, an IX, p. 146.

(2) Quelques observations sur différentes circonstances de maladies, à la guérison desquelles les ressources pharmaceutiques n'ont point concouru ; suivies de considérations psychologiques et médicales sur la consomption, par J.-L, Moreau, de la Sarthe, in Mémoires de la Société médicale d’émulation, séante à Ecole de médecine de Paris. An VI. Seconde année, Paris, an VII.

Nous reproduisons presqu'entièrement cette importante dissertation sur le spleen :

CONSIDÉRATIONS PHYSIOLOGIQUES ET MÉDICALES SUR LA CONSOMPTION Spléen. — Consomption est une expression générale qui désigne, pour le médecin, un état d'extinction et de dépérissement plus ou moins rapide, suivant les causes qui l’ont produit.

La nostalgie se termine par une fièvre lente, une consomption dont les progrès deviennent promptement funestes.

Les grandes passions, orageuses ou concentrées, l’ambition, l’amour malheureux, les inconsolables douleurs, peuvent également être suivies d'un désordre physique, d'une profonde altération. Toutes ces causes solitaires, où diversement combinées, produisent différentes consomptions, auxquelles il faut ajouter toutes celles causées par une dépense inconsidérée de la vie, l’excès des boissons spiritueuses, des plaisirs de l’amour, l’onanisme, et surtout le dérangement d’un organe, duquel : l’emploi, les relations, les influences graduellement empêchées et détruites, déterminent ensuite une maladie générale, une extinction entière et la mort.

Aux consomptions qui dépendent de ce dernier ordre de causes, appartient surtout la phtisie, nommée souvent consomption par plusieurs médecins, parce qu'en effet, plus qu'aucune autre maladie, elle présente, dans un’ espace de temps donné, toutes les phases du dépérissement, et conduit par degré à une mort qui n'est que le dernier terme d’une série de destructions antérieures.

Dans un sens encore plus étendu, ia vie entière, depuis la naissance jusqu’à la mort sénile, pourrait se regarder comme une consomption naturelle.

Dans un sens moins général, la consomption spléen exprime l’état dans lequel, par satiété de la vie, on est arrivé au désir tranquille et permanent, à la volition de la mort.

Cette disposition fâcheuse, de laquelle Cheyne paraît seul avoir bien observé les différentes circonstances et les symptômes, n'a point assez fait le sujet des méditations du moraliste et du médecin.

Est-elle une véritable maladie ? et, dans ce cas, quelle est sa nature, sa place dans les tableaux nosologiques et ses moyens de guérison ?

Si le désordre constant d’un ou plusieurs actes principaux de la vie forme le caractère d’une maladie, il est évident que la consomption doit faire partie d’une histoire complète des dérangements possibles et connus de notre organisation. Cependant les différentes fonctions, observées et interrogées dans celui qui l’éprouve, paraissent dans l’état sain.

Le rythme du pouls n’est pas changé, la digestion, la respiration s’exercent librement, et tout paraît annoncer une santé entière et parfaite. Mais le dégoût général, cette sensibilité blessée et flétrie, ce repos incommode, l'effet de cette sécurité absolue qui force au désir d'un sommeil éternel, cet ennui profond à la suite de jouissances dont toutes les sources ont été successivement épuisées, ne sont-ils pas, comme l'accélération du pouls et de la respiration, des symptômes prononcés de désordre et de maladie ?

C'est une vérité bien constatée par Brown, Girtauer et surtout par Lacase, que certains ébranlements du cerveau et des nerfs par les objets de différentes affections morales, sont des conditions non moins nécessaires pour l'exercice complet de la vie, que l’air et les aliments.

Ainsi, dans l’état sain, et avec une existence dont le cercle s'étend plus ou moins, suivant les particularités d'organisations et les circonstances qui les ont modifiées, la puissance nerveuse est maintenue dans une disposition convenable par une série de mouvements intérieurs qui se succèdent et se renouvellent sans cesse.

Ces différents états, qui paraissent seulement agrandir l'existence, y concourent comme moyens principaux, et l’homme leur doit l'entretien de sa vie et de sa santé.

Je supporte mieux la douleur que l'ennui, et j'ai souvent éprouvé des migraines cruelles, que toujours j'ai pu attribuer directement à la privation de mouvements habituellement imprimés à mon cerveau, par l’étude et la méditation.

Le besoin d’une quantité donnée de mouvement de la force nerveuse par les sensations et les affections diverses, est plus ou moins impérieux pour tous les hommes. Le repos, l’ennui et l'extinction s’enchaînent et se correspondent.

Une vie limitée et végétative ne peut nous suffire ; et nos différentes affections morales sont des conditions inpérieusement nécessaires de celle qui nous convient.

Ces conditions manquent lors de la consomption. L'homme sujet à cette maladie, n’est point ordinairement artiste où homme de lettres. Il appartient encore plus rarement à ces classes de la société où des besoins continuels qui ne peuvent être satisfaits que par une suite de travaux opiniâtres et d'efforts soutenus, deviennent à la fois le motif et l’aliment

de passions diversement actives, mais toujours suffisantes pour lé renouvellement des mouvements de la puissance nerveuse.

L'homme susceptible de consomption est dans un état Opposé ; une sécurité absolue, toutes les espérances réalisées, les désirs devenus impossibles, l’état de flétrissure et de dessèchement qui suit l'abus de jouissances trop multipliées, etc., elc..., toutes ces dispositions fâcheuses plongent dans une langueur insupportable, déterminent une maladie du système nerveux, dont le désir de la mort forme le dernier symptôme.

Alors, malgré tous les signes qui paraissent annoncer la santé, la vie propre à l’espèce humaine, cette vie dont les éléments sont si confinés, et si nombreux, est trop simplifiée, se réduit à quelques fonctions nutritives, à une végétation à laquelle la mort paraît préférable.

Les faux calculs d’un égoïsme mal dirigé, qui n'ont pas laissé voir qu'exister n’est pas seulement vivre ; mais comme l’expriment les deux éléments du mot se tenir hors, se répandre au loin, et s’agrandir par un partage et un commerce de sentiment. Les illusions ou les mauvais raisonnements qui sont portés à former plutôt son existence de sensations que d’affections, sont les circonstances principales qui précèdent et déterminent la consomption.

Les causes qui rendent la consomption plus commune en Angleterre ne sont pas encore bien connues. On s’est borné à les faire dépendre de l'influence du climat, du mode de nutrition et des divers usages.

On peut dire, en général, que les circonstances de gouvernement, d’âge, de sexe, apportent de grands changements dans les dispositions à la consomption. La sécurité, le repos des monarchies, dont le pouvoir est limité, les multiplie ; et on n’a peut-être pas assez fixé son attention sur leur liaison avec cette forme de gouvernement chez les Anglais.

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La jeunesse et la vieillesse seraient trop occupées par les inquiétudes propres à leur âge pour réaliser un terrain favorable à l’éclosion de cette consomption.

Quelle place la consomption doit-elle occuper dans les tableaux nosologiques ? La réponse est facile et se déduit comme secondaire des réflexions précédentes.

En effet, la consomption, lésion profonde du système nerveux, l’altél’entretien de l’existence, doit se placer parmi les névroses. Mais en même temps, elle doit s’y renfermer dans un cadre secondaire bien distinct et presqu'’isolé de tous les autres. |

Ainsi, la consomplion ne peut figurer comme espèce ou variétés dans les genres de mélancolie, hypocondrie, manie, etc. ; elle est même très éloignée de cet état de délire et de fureur qui se termine comme elle par un suicide ; de cette démence momentanée et presque volontaire dans laquelle se plongent, pour sortir de la vie, ces infortunés trop privilégiés, comme les appelle Rousseau, pour suivre la route commune, et pour lesquels le désespoir et les amères douleurs sont le passeport de la nature.

La consomption, ou plutôt les consomptions, forment dans une famille particulière un genre de maladies qui comprend plusieurs subdivisions et présente une distribution graduée depuis l’ennui de l'oisiveté, les dégoûts de l’opulence et du luxe, la non-susceptibilité de sentiments et d’affections suffisantes par une dépense prématurée et mal combinée de jouissances et de sensations, jusques au dernier degré, au type des consomptions, au désir tranquille et permanent, à la volition de la mort.

Le traitement recommandé pour les formes légères de la consomption, comporte les voyages, le mariage et la fréquentation du monde.

Mais dans la consomption arrivée au plus haut degré, une vive douleur, une maladie violente, peut-être des inquiétudes brusquement occasionnées sur les moyens d'existence, pourraient seuls rattacher à la vie et imprimer au cerveau et aux nerfs le renouvellement d'action qui en forme une des principales conditions.

Nous voici donc en possession d’une description complète du spleen, avec une étiologie, une pathogénie, une symptomatoà logie, un diagnostic différentiel et un traitement.

La maladie anglaise de Sauvages se retrouve entière dans cet ennui qui donne le désir tranquille et permanent de se donner la mort et qui n’est, il insiste sur ce point, ni la mélancolie, ni l'hypocondrie, ni le suicide impulsif. Moreau la considère comme une consomption ; mais une consomption d'un genre particulier : une consomption toute morale. Elle ne s’accompagne, en effet, d'aucun signe physique de maladie. L'homme atteint de consomption spleen a toutes les apparences de la santé. Parmi l’exposé des causes, retenons l'abus des jouis- ‘ sances, l’oisiveté et l’absence de ressources intellectuelles, etc.

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