CHAPITRE I
Il est permis d'avancer que l'étude de l'ennui n’a jamais été approfondie. L’aperçu des moralistes ne pouvait être que partiel et tendancieux ; les littérateurs se sont plus à le confondre avec ce qui ne lui ressemble qu’en apparence ; les psychologues l’ont à peu près ignoré et les aliénistes complètement oublié.
A regarder superficiellement les choses, ce silence s'explique. On ne voit pas au premier abord ce qu'il serait utile d'ajouter à l’idée, pour tous très claire et très distincte, éveillée par le mot à lui seul. S'il s’agit véritablement d’une perception de vide par manque d'action et d'intérêt (1), il doit être, par définition même, superflu de rechercher des modes à un sentiment dont le caractère essentiel offre une constante monotonie. Un état de conscience qui ne s'alimente de rien, qui n’est le point de départ d'aucune série de phénomènes, ne sera-t-il pas toujours identique dans tous les esprits, quelles qu’en soient les causes, et, par une suite naturelle, ne trouvera-t-on pas les mots pour le décrire, bien limités P | |
L'ennui est un sentiment premier. On ne peut davantage essayer de le réduire que le plaisir et la douleur. L'erreur commune a été de vouloir le ramener à d’autres états affectifs. * Cela tient à ce que l’on s’est satisfait de le considérer en luimême, isolé de tout le reste de l’état mental qui l'accompagne.
(@) Litrné : « Sorte de vide qui se fait sentir à l'âme privée d'action et d'intérêt aux Choses »,
Mais si l’on récuse cette psychologie artificielle et désuète, et que l’on adopte une méthode mieux inspirée de la réalité, en analysant non plus uniquement l’ennui, mais encore l’ennuyé, on pourra différencier nettement l’état d’ennui, établir son originalité méconnue et surtout faire le départ entre ces deux ensembles de symptômes bien distincts qui constituent l'ennui normal et l'ennui morbide.
La plupart des définitions de l'ennui ne considèrent que ses signes subjectifs. Aussi se contentent-elles de l’envisager comme une inertie de l'esprit par absence de réaction aux stimulants ordinaires, inertie se traduisant par une impression de vide, puis de dégoût intolérables. « L’ennui vient du sentiment de notre vide » (Vauvenargues). « Lorsqu'on est touché de rien, on s'ennuie beaucoup. » « Espèce de déplaisir qu'on ne saurait définir ; ce n’est ni chagrin, ni tristesse, dit le chevalier de Jaucourt dans la Grande Encyclopédie (1755) ; c'est une privation de tout plaisir, causée par je ne sais quoi dans nos organes ou dans les objets du dehors, qui au lieu d'occuper notre âme, produit un malaise ou dégoût auquel on ne peut s’accoutumer. » « L’ennui, dit Scudéry, n’est autre chose qu’une privation de plaisir causée par je ne sais quoi de dehors qui importune. » « L’ennui vient de ce que l’âme n'est ni assez agitée, ni assez remuée » (Nicole). Dans une langue plus moderne et moins simple, Dumont exprime les mêmes vérités « C’est un manque de réaction des objets extérieurs relativement à nos facultés intellectuelles. une insuffisance d’excitation par les voies de la perception et de la connaissance » (x).
Certains auteurs voulant donner plus qu'une description,
(4) Théorie scientifique de la sensibilite. Paris, Alcan, 1890, p. 143, $ 3 : Peines .
négatives de l'intelligence ; ennui, embarras, doute, impatience, attente,
ont essayé de montrer que ce sentiment n'était pas tout à fait sans contenu, ni si simple qu'il semblait. C’est un « état de découragement » selon Bescherelle aîné{(1887) ; d’après Marsan. « l'ennui médiocre est fait de lassitude, de dégoût et de mélancolie » (1). « Le véritable ennui, écrit Janet, est celui qu'aucun amusement ne peut dissiper et qui est une maladie de l'esprit faite de désir et d’impuissance » (3). D’après Tardieu, « il a pour trait essentiel la douleur ; il est doué d’un surprenant pouvoir de métamorphose, protée psychique... Ramené à ses caractères constants, l'ennui est la souffrance de la vie épuisée ou contrariée ; une impuissance momentanée ou durable ; une léthargie gémissante et inquiète. tour à tour l'agitation et le renoncement. Il se traduit par ces états d'âme appelés dégoût, découragement, impuissance, humeur maussade, colère ré- “voltée. » Mais c’est Zimmermann (3) qui y découvre le plus de variété : « C’est un vide de l'âme, un anéantissement de notre activité et de nos forces, une pesanteur générale, une paresse somnolente, une fatigue et, ce qu'il y a de pire, c’est souvent un coup mortel que l’on porte d’une main polie et
avec beaucoup de grâce à notre intelligence et à nos plus douces ‘émotions. » |
On a rarement tenté d'éclaircir la manière dont il se produit. L'explication la plus commune incrimine la paresse, l'oisiveté, el, dans le même ordre d'idées, la prédominance du rêve sur l’action. Il en est de moins faciles à saisir. Celle de Broussais, ‘par exemple, qui accuse « l'extrêmé action de certains organes de l’encéphale, tels que la circonspection et la destruction, coïncidant avec la faiblesse relative de l'espérance, de la biophilie et de l'intelligence... » (4).
” Mais on trouvera l'ennui expliqué le plus souvent par la
(1) L'ennui, discours. Marseille, Morillon fils aîné, 1871. (2) L'état mental des hyslériques. Paris, Alcan, 194, p. 175. (3) Zimmenmanx. La Solilude. Trad. X. Maruier, 1845, p. 12.
(4 E-J-V: Bnoussas. De lirrilalion et de la folie. Baillière, 2° édit., 1889, p. 404. Note. |
fatigue. « Lassitude, langueur, fatigue d'esprit causée par une PE à hd
chose dépourvue d'intérêt, monotone, déplaisante ou trop prolongée » déclare le Dictionnaire de l'Académie (1694 et 1878). Furetière (1727), dit « lassitude, langueur d'esprit. » Fonsagrives précise : « sentiment de tristesse inquiète et confuse qui provient d'un sentiment de lassitude et d’impuissance. Ainsi l'ennui s'accompagne d'ordinaire de faiblesse. Il est commun dans les maladies de langueur ; il est fréquent dans la langueur et dans l’anémie » (Grande Encyclopédie). « Les excès de tout genre, si communs dans les vieilles civilisations, l'épuisement qui en est la suite, sont une cause fréquente d’ennui et de dégoût de la vie » (1): « L'épuisement physique ou mental est une cause de l’ennui à qui nous donnons le premier rang : son importance est extrême et il domine l’histoire de notre sujet, on doit soupçonner son action, alors même que l’ennui semble relever de l'imagination seule, ou qu'il s’en prend aux objets extérieurs » (Tardieu).
Selon une vue pessimiste, l'ennui est l'état habituel de l’homme quand il a cessé de désirer et de souffrir. On cite ce mot de de Vallencourt dans le Dictionnaire de Furetière : « L'homme abandonné à lui-même, à ses propres pensées, ne peut se défendre de l'ennui qui l’accable dès qu'il est sans action. » C’est encore la pensée de Saint-Foix : « Le plaisir nous fait oublier que nous existons, l’ennui nous le fait sentir » (2). Mais Pascal et Schopenhauer ont plus particulièrement développé cette idée, et c'est sur leur texte que nous discuterons tout à l'heure.
Enfin, pour Brierre de Boismont, l'ennui aurait une signification métaphysique. « L'ennui est un phénomène psychologique naturel, on l'observe chez l'immense majorité des hommes. Créés par une puissance infinie dont la chute nous
(4) Bererre DE Borsmonr. Le suicide el la folie suicide, 2° édit., 1865. (2) Sarr-Forx. Essais. Paris. Œuvres, t. IV, p. 246, apud Lrrrré. Diclionnoire. É
a séparés, notre origine nous entraîne sans cesse vers elle. Nos désirs illimités et jamais satisfaits, notre recherche continuelle des plaisirs, nos malaises, nos inquiétudes, nos dégoûts, notre ennui enfin, qui est au fond de toutes choses, ne sont que les aspirations du fini vers le souverain Maître. Faire toujours la même chose ! ce cri désespéré qui s’exhale d’une foule de poitrines, n’est que la protestation contre la déchéance... C'est surtout aux époques d’indifférence générale, de doute et d’individualisme qu'il exerce ses ravages » (1).
En fait, il ne s’agit pas de véritables définitions, puisque la plupart évitent de remonter jusqu'aux causes, mais tout au plus de délimitations vagues où n’entrent que des caractères superficiels. Encore ne sont-elles jamais assez étendues et, parfois, contradictoires entre elles. Uné fois admis que si l'on s'ennuie on ne s'intéresse à rien, et,que oisif on s'ennuie, et que l'esprit alors n’est pas remué, et que cela est amené tout à la fois par la répétition des mêmes choses, par la fatigue, tout comme par le repos, où même par un « je ne sais quoi », on a vite fait le tour de ces articles. Hs ne font guère plus que nous découvrir lévidence et reproduire les mêmes pensées à peu près dans les mêmes termes. À s'en tenir aux caractères les plus apparents et aux analogies, sans tenter de saisir le mécanisme essentiel, on risque de comprendre plus d'une espèce dans sa définition. Nous n'avons pas mieux pénétré ce qui peut bien distinguer Fennui de l'indixérence, de la fatigue véritable, de la mélancolie, de Fl’apathie, de la stupeur, ou même de la démence ; ni pourquoi certains s’ennuient qui vivent de la même vie que d'autres qui ne s’en lassent jamais. Un point entre tous demeure obscur, à savoir si le reste de l'intelligence est troublé, si le sujet juge sainement et si son énergie reste intacte.
Nous nous sommes adressés, faute de mieux, à des auteurs plus souvent littéraires et philosophes que psychologues, et
(1) B. . Borsmoxr. Ouv. cit., p. 219. Ceci est très visiblement inspiré de Pascar. V. dans l'édition Haver des Pensées, le fragment 2 de l'art. 8,
d'une époque où l’on n'’entreprenait pas l’étude des « mouve- ments de l'âme » avec le souci d'éclairer les mêmes problèmes que de nos jours. Mais, et cela surprend, l’ennui a été délaissé par les psychologues modernes. On ne voit pas — pour parler seulement des principaux — que Spencer, Stuart, Mill, Hoffding ou M. Ribot en aient traité. Le dictionnaire de Hack Tuke l'ignore ; Wundt, James Sully et William James y font une courte allusion en étudiant la perception du temps ; seuls Baldwin et Chambard aperçoiïvent sa véritable nature, encore ne font-ils qu'effleurer le sujet.
Pour être complets, nous devons mentionner le livre (x), souvent cité, de M, Tardieu. Cet auteur s’ingénie à exposer « les formes innombrables de l'ennui », plus qu’à déterminer les conditions nécessaires à sa formation. Il préfère un grand luxe de références littéraires à l'observation directe et aux ressources de la psychologie clinique. Comme il reproduit, en les développant, toutes les opinions que nous jugeons erronées, nous reviendrons fréquemment sur cet ouvrage.
Nous n'avons pas poursuivi plus loin notre enquête. Qu'il suffise de savoir, qu'aujourd'hui comme autrefois, l'ennui n’a jamais été d’actualité en psychologie. La plupart des psychologues n’en ont parlé qu’incidemment, en marge d’autres sujets, el, au surplus, aucun n’en a fourni toute l’explication.
Nous dirons que l’homme sain qui ne dépense pas suffisamment toute son énergie disponible, s'ennuie ; que dès qu'il lui est permis d'employer ses forces, l'ennui disparaît ; et que c'est là le caractère le plus constant de ce que nous nommerions volontiers l'ennui normal.
(4) L'ennui, étude psychologique, Alcan, 1903 ; op. laud.
Dans cette conception, l'ennui manifeste la présence d’une énergie en réserve et, en aucune façon, celle d'un épuisement. C'est ce que quelques exemples meltront en évidence. ;
L'énergie en cause peut être de nature très différente et intéresser aussi bien les fonctions du corps que celles de l'esprit. L'ennui du blessé, dont les forces sont intactes et qu'attriste son immobilité obligatoire, procède. d’une fonction physiologique générale. C'est, en quelque sorte, un ennui musculaire. Mais l'ennui peut tenir son existence d’un système organique plus spécialisé : au moment de la puberté, le développement des nouvelles aptitudes se révèle souvent par un sentiment d’ennui. Il n’est pas jusqu'aux besoins en rapport avec l'instinct de conservation qui ne puissent en être l’occasion. En effet, ceux qui touchent à la nutrition, par exemple, ne traduisent pas seulement une aspiration à remédier à un appauvrissement de l'organisme ; ils correspondent quelquefois à un trop plein d'énergie. C’est ainsi que les sensations de faim (1) sont dues au long repos de certains muscles et au gonflement de certaines glandes. La fatm, avant d'être une sensation clairement rapportée à son origine, est parfois ressentie comme un malaise vague qui, par son impression persistante de vide, de manque d'intérêt aux choses, de goût au travail et de désirs précis, ressemble par plus d’un point à un ennui passager (2).
L'origine intellectuelle de l'ennui est la plus aisément saisissable. C'est, par exemple, l'absence de lecture chez le prisonnier lettré ; l'erreur dans le choix d’une profession qui n'utilise pas les dispositions naturelles ; la désorientation bien connue des retraités. ;
Il est à peine nécessaire de rappeler son point de départ sen-
(1) DE Beaumowr-Hepennaix. Voir Beaumis. Les sensations internes, "p. 3l et suivantes. “ :
@) « A leurs premiers degrés, la fan et la soif ont aussi le caractère du sentiment vital ; ils se manifestent comme une incommodité, une inquiétude... sans que pourtant la conecience sache expressément que telle est la source de l'im-
pression » ; — H. Hôrrnix6. Esquisse d’une psychologie fondée sur l'expérience. Trad. L, Dore Alcan, 1910, p. 300.
L’ENNUI NORMAL. 91 D Aa me ts he ee timental. On sait l'ennui de vivre de certains célibataires et des ménages sans enfants ; celui des natures tendres sans affection (1).
Enfin, on rencontre des ennuis d’origine mixte, comme l'ennui nostalgique du conscrit déraciné qui ne sait manifester aucune de ses inclinations parce qu'il ne se trouve plus dans son milieu habituel ; ou, plus simplement encore, celui du paresseux et du timide, qui, tous deux, bien-que pour des mobiles différents, n’exercent ni leur corps, ni leur cœur, ni leur esprit.
Le besoin de repos, si paradoxal que cela paraisse, peut déterminer son apparition. L’insomnie calme, sans anxiété, réalise un véritable état d’ennui. Nous ouvrons un livre pour nous occuper ; notre esprit est clair, mais, bien que nous fixions aisément notre attention et que nous comprenions le sens de notre lecture avec facilité, nous ne parvenons pas à y prendre intérêt. Malgré le travail de notre esprit, nous n’échappons pas à une impression de vide et d’ennui profond. Le besoin, en quelque sorte négatif, de fuir les excitants, agit, s’il est contrarié, de même qu'une tendance positive (2).
Comme on le voit, la vérité dépasse l'observation des auteurs. L'activité intellectuelle n’est pas seule à la base de l'ennui. La force, dont le libre jeu est gêné, peut aussi bien être un instinct qu'un sentiment, un besoin organique naturel qu'une disposition intellectuelle acquise. L’énumération par le détail de toutes les circonstances susceptibles de créer l’ennui est donc absolument superflue. Nous savons que les énergies sont groupées dans la nature humaine sous forme de tendances (3). Si
(1) L'hyponatalité source d’ennni, in Presse médicale du 6 déc. 1911, article de E RecnauLr, à propos d'un livre d’Arsène Dumont.
(2) Braunis, p. 59, dans son énumération des besoins fait une place au besoin d'inaclion où de repos.
(3) Nous employons le mot dans le sens que M. Ribol lui donne dans l’Introduction à sa Psychologie des sentiments : un mouvement à l’état naissant traduisant les besoins de l'individu, physiques ou mentaux, et dont le plaisir et la douleur ne sont que les indices. ; s
notre première thèse est juste, toutes pourront être cause d'ennui, qu’elles soient d'ordre physique, intellectuel ou affectif.
Il n’est pas possible d'établir entre ces différents éléments aucune échelle d'importance. L'activité de la plupart des hommes est dirigée dans un seul sens ; c'est une vocation unique ou une longue habitude ; ils s'ennuient sitôt qu'ils sont privés du but ordinaire de leur vie. L'ennui apparaîtra par conséquent d’autant plus vite que la spécialisation sera plus étroitement unilatérale. Et ceci, même quand l'interruption du mouvement n’est que momentanée : c'est l'ennui des vacances et même des dimanches chez certaines natures actives. Nous connaissons ung jeune Anglais qui, après la première semaine de sa lune de miel, et bien qu'il ait fait un mariage d'inclination et qu'il fût visiblement satisfait de son choix, devenait sombre et préoccupé. Il dut s'avouer qu'il souffrait du « mal des affaires. » Cependant il recevait un salaire fixe de lasmaison qui l’employait et sa présence n’était pas indispensable, Il retourna à son bureau et, le soir même, reprit sa gaieté.
Lorsque la suspension du travail est définitive, l'ennui est encore plus fréquent. Les faits relatifs aux retraités sont bien connus. Bouvard et Pécuchet passent pour être les types de ce genre. Mais il y a plus que cela dans ce roman, et l’histoire des Deux greffiers (1) (où Flaubert a peut-être rencontré l’idée première de sa Tentation de saint Antoine bourgeoise), plus simple, est limitée à l'illustration du fait que nous voulons mettre en lumière. Sitôt leur retraite sonnée, deux greffiers s'efforcent de se distraire de compagnie. Mais ils n'y parviennent ni par la pêche, le canot, les dominos, ni même par la partie de jaquet. « Ces réjouissances ne chassaient pas l'ennui. » Ils se remettent à copier. L'un dicte à l'autre le ‘journal, jusqu'aux annonces. « Ainsi ces deux vieillards s’amusaient à écrire quatre ou cinq heures par jour sous la dictée l’un de l’autre : leur dernier
4 A.-B. Monrpésin MAURICE. Gaz. des Tribunaux, 14 avril 484, résumé par F, LerRanc dans le Temps du 17 août 1912.
L'EFNUI NORMAL. 93
plaisir, leur vrai, leur seul plaisir fut de reprendre furtivement cette aride besogne qui, pendant trentre-huit ans, avait fait l'occupation et peut-être à leur insu le bonheur de leur vie. » Une condition, nous le voyons, prime toutes les autres, c’est l'inactivité d’une tendance. Mais il en est une pour le moins aussi nécessaire. Cette tendance doit tenir une place assez prépondérante pour que, s’il n’en est pas fait usage, le vide de son absence retentisse sur l'intérêt porté à l'exercice des autres fonctions Notre blessé est instruit, il aime lire, écrire, et la société de ses amis ; le jeune Breton avant de venir au régiment prenait plaisir, son travail fini, à boire, fumer ou courir les filles, en dehors des heures exigées par ses affaires ; l'Anglais fumait sa pipe, jouait au tennis, fréquentait les music-halls ; les deux greffiers n’imaginaient pas de plus grandes joies que celles du café ou de la campagne. Mais sitôt que l’activité principale fait défaut, et malgré que tous recherchent encore leur divertissements préférés, ils n’y trouvent plus aucun goût.
Cette impossibilité de jouir des choses est le caractère le plus apparent de l'ennui : pas de plaisir, donc pas de désir, l'esprit n'est plus remué et il s'ennuie. Mais l'impuissance de la sensibilité est-elle toujours le contrecoup de l’inertie des tendances ? N'est-elle pas plutôt l'effet de cette diminution dans l’acuité des sensations, signalée au cours des états de fatigue ?
Les anciens auteurs avaient été frappés du dégoût qui suit la recherche exclusive du « plaisir sensible. » Aussi attribuaientils presque uniquement la production de l'ennui à un « émoussement de la sensibilité. » Ils ont aimé le décrire chez lés puissants et les riches, exempts de peines et d’inquiétudes, qui « s'adonnent avec excès à tous les genres de jouissances. » « Afin d'échapper à cet ennui quotidien, ils (les blasés, les
heureux de la terre) s’élancént sur toutes les routes, parcourent tous les pays, se précipitent dans tous les tourbillons des plaisirs, jusqu'à ce qu’enfin, saturés, fatigués, épuisés, ils reviennent au foyer, froids, silencieux, immobiles avec ce visage de marbre qu'aucune émotion ne peut plus agiter, et qui est le caractère distinctif de ces privilégiés de l’ennui » (1). Stendhal affirme l'ennui final pour les tous les don Juan :« Dans le feu de la jeunesse, quand toutes les passions font sentir la vie dans notre propre cœur et éloignent la méfiance de celui des autres, don Juan, plein de sensations et de bonheur apparent, s’applaudit de ne songer qu'à soi, tandis qu'il voit les autres hommes sacrifier au devoir ; il croit avoir trouvé le grand art de vivre. Mais au milieu de son triomphe, à peine à trente ans, il s'aperçoit avec étonnement que la vie lui manque, il éprouve un dégoût croissant pour ce qui faisait tous ses plaisirs... Ce
triste drame arrive au dénouement. On voit don Juan vieillissant s’en prendre aux choses de sa propre satiété, et jamais à soi. On le voit tourmenté du poison qui le dévore, s'agiter en tous sens et changer continuellement d'objet. Mais quelque soit le brillant des apparences, tout se termine pour lui à changer de peine ; il se donne de l'ennui paisible ou de l'ennui agité : voilà le seul choix qui lui reste » (2).
Cet « ennui par satiété » ik est, somme toute, assez admissible qu'on l’ait regardé comme une fatigue puisqu'il faisait suite à une dépense excessive. L'expression « telle chose m’ennuie, j'en suis fatigué » autoriserait presque à supposer une même nature à la fatigue et à l’ennuwi, tant il est habituel à la langue d'associer les deux notions.
J'augure d'aujourd'hui ce que sera demain,
Et je suis faligué d’être ce que nous sommes
Sachant ce que fut vivre et combien vivre est-vain Quand on n’est: rien de plus que l’un d’entre les hommes (2).
(2) Srexpna. De l'amour. Garnier, s. d., p. 221. (8) H, px Récnier. Stèle, Revue de Paris, 4 oct, 1912,
(4) B. pe Boisuonr. Ouv. cit., p. 291 ; — Cf. Bossurr, SCHÉRER, etc,
L'ENNUL NORMAL. 06
Faut-il maintenant admettre à côté d’un ennui, signe de force, un autre ennui, symptôme de faiblesse ?
Voici un muscle électrisé dont les contractions sont de moins en moins fortes et qui finalement ne réagit plus au courant bien que l’on en augmente l'intensité : il est fatigué. Le blasé augmente l'intensité des stimulants ; il en change ; il ne se contente plus de subir les sensations que lui donne le monde extérieur, il cherche à en créer d'artificielles : Inconstantia concupiscentiae (1). Mais, quoi qu'il fasse, il n'éprouve plus de plaisir à rien. Cette diminution dans la réaction affective qui suit l'exercice trop souvent répété d’un même genre d'excitation n'est-elle pas comparable à la fatigue du muscle, et n'est-on pas bien fondé en affirmant un ennui par épuisement ?
Nous insisterons pour démontrer le contraire.
Lorsqu'un homme, après s'être beaucoup « amusé »,-déclare s’ennuyer de la vie, il est permis d'affirmer que cet ennui est encore l'avertissement de forces inutilisées. L'évolution même de la vie de l'individu en fournit souvent la preuve. On voit, par exemple, ce viveur dégoûté changer soudainement d'orientation, s'engager dans l’armée, entreprendre un voyage d’exploration, s’adonner méthodiquement à un sport nouveau. Il est guéri. Mais n'est-il pas évident que si notre sujet avait mis à sec toutes les sources vives de son énergie, c'est un état de fatigue ou même de surmenage qui serait apparu, ne lui permettant plus de déployer subitement la force et l'endurance nécessaires à son nouveau genre d'existence ?
Ce qui est vrai de l’activité extérieure l'est aussi bien de l’activité intellectuelle ou affective.
Stendhal oppose au Don Juan de Mozart, Werther et Saint- Preux. La manière pour Don Juan d’avoir les femmes, dit-il, tue toutes les autres jouissances de la vie ; celle de Werther, les centuple. L'amour à la Werther ouvre l’âme à tous les arts,
(4) Bossusr. Sermon contre l'amour des plaisirs, prêché à la Cour.
à toutes les impressions douces et romantiques..., en un mot au sentiment et à la jouissance du beau... Ces âmes-là, au lieu d'être sujettes à se laisser blaser..… deviennent folles par excès de sensibilité... L'amour à la Werther.. est un but nouveau dans la vie, auquel tout se rapporte, et qui change la face de tout.:. Tout est neuf, tout est vivant, tout respire l'intérêt le plus passionné... Don Juan a besoin que les objets extérieurs, qui n’ont de prix pour lui que par léur degré d’utilité, lui soient rendus piquants par quelque intrigue rouvelle... Le malheur de l’inconstance c’est l'ennui ; le malheur de l’amour-passion, c’est le désespoir et la mort. On remarque les désespoirs d'amour, ils font anecdote ; personne ne fait attention aux vieux libertins blasés qui crèvent d'ennui et dont Paris est pavé » (x). c
Autrement dit, dans l’amour-passion l'individu se développe plus complètement que dans l’amour- plaisir. Don Juan, en effet, « au lieu d’avoir comme Werther, des réalités qui se modèlent sur ses désirs, a des désirs imparfaitement satisfaits
par la froide réalité, comme dans l'ambition, l’avarice et les
autres passions. » L'un est un créateur, l’autre un pauvre de l'imagination qui ne peut qu'emprunter. « Or, il n’y a que l'imagination qui échappe toujours à la satiété. » Si done le libertin s'ennuie, c'est non par épuisement, mais parce il il n’a pas occupé également toutes ses aptitudes.
On trouve une manière de démonstration de la pensée de Stendhal dans le dénouement de la carrière de certains libertins de la littérature. L'amour tendre procurant à don Juan blasé un intérêt dans le monde dont il ne se croyait plus capable est le sujet même du drame de MM. Mounet-Sully et P. Barbier la Vieillesse de Don Juan. — Eugène Oniéguine, le héros du roman en vers de Pouchkine, est le type littéraire d’un ennuyé des plaisirs, La manière dont se termine son ennui illustre
(1) SraxogaL. De l'amour, passim.
- clairemént -ce que nous avançons.: « Est-il heureux ainsi: ? Libre dans la fleur des meilleurs années, courant chaque jour de conquête en conquête, de plaisir en plaisir, acceptant dîners sur dîners avec l’imprudence d'un estomac robuste ? Non ! Ses sens sont déjà émoussés ; le bruit du monde l’ennuie, et les beautés à la mode ne peuvent plus fixer longtemps sa pensée et ses caprices ; leur perfidie l’énerve, les amis et l'amitié le fatiguent. Pourquoi ?... Essayons de découvrir le mal qui le ronge ; ce mal ressemble à ce que les Anglais appellent le spleen, la Candra russe s’est emparée de lui : l'ennui ; il n’a pas encore songé au suicide, mais il est profondément dégoûté de la vie. Comme Childe Harold il paraît dans le monde triste et ennuyé ; les murmures de la foule, le jeu, les tendres regards, . les soupirs indiscrets ne l’émeuvent plus ; il reste indifférent à - tout. Renégat des jouissances troublantes qu'il ‘adorait . naguère, Oniéguine s’est enfermé chez lui. Là, au milieu des baillements prolongés il s'est mis à écrire ;: le travail ardu l’a bientôt lassé,.. En proie au désœuvrement, l'âme vide et -languissante, avec une passion digne d’éloges, il s'est mis à étudier l'esprit des autres... Des livres nombreux se sont accumulés sur sa bibliothèque et il lit, il lit sans cesse... Le troisième jour, les bois, la colline et les champs ne l’amusaient déjà plus -et il vit clairement que la vie était aussi ennuyeuse au village qu'à la ville, bien qu'il n’y eut ni rues, ni palais, ni cartes, ni bal, ni poésie. L’ennui le guettait comme une sentinelle et courait après lui comme son ombre ou comme une femme fidèle... » Mais Oniéguine rencontre Tatiana. Bientôt un « amour pur » l’enflamme et dissipe son ennui.
Peut-on trouver traces de signes de fatigue véritable dans la description détaillée du progrès de cet ennui et dans sa façon de disparaître presqu'instantanément ?
La crise qui doit aboutir à la conversion religieuse débute quelquefois par une phase d'ennui. La succession des évènements confirme alors notre thèse. En effet, il n'est pas rare
LE SAYOUREUX. 7
JS LE SPLEEN.
que la biographie des convertis révèle une première partie de leur existence, prémystique et toute païenne. Tolstoï, entre autres, a donné à cet égard les précisions les plus nettes. Il raconte ainsi dans ses Confessions (a), la période de dix ans qui a précédé sa transformation : « Je ne puis me rappeler ces années sans horreur, sans dégoût, sans souffrance... J’ai commis l’adultère... le mensonge, le vol, la cupidité sous toutes ses formes, l’ivrognerie, la violence, le meurtre... il n'est point de crimes que je n'aie commis... » Peu à peu, il devient triste sans cause apparente et se trouve bientôt dans un état qui n'était ni de la mélancolie littéraire, ni du remords ou du regret, ni de la lassitude, et qui ne peut se comparer qu’à de l’ennui. « Si une fée était venue et m'avait proposé de satisfaire chacun de mes désirs, je n'aurais su que lui demander... Je savais d'avance que de mon désir réalisé rien ne - résulterait... Je ne pouvais même pas souhaiter de connaître la vérité, puisque je devinais en quoi elle consistait. La vérité était que la vie était une insanité, etc... » Enfin, il s'efforce de résoudre les problèmes nouveaux pour lui de la destinée de l’homme et de la nature de Dieu. Ces questions deviennent -obsédantes, douloureuses, mais remplacent l'ennui. Et « de même qu'il avait insensiblement et graduellement perdu la force de vivre, l'énergie de la vie revenait. » Sa conversion finale à l'idéal chrétien est bien connue. Mais il est alors un ‘aspect de sa joie qu'il importe de mettre en relief. Tolstoï a eu soin d'indiquer que cette joie n'avait aucun des caractères d’une excitation pathologique. Elle prouve de plus que ses énergies n'avaient point été taries par ses excès, mais seulement économisées à son insu. « Et, chose étrange, ajoute-t-il, cette force de la vie qui reparaissait en moi n’était pas une force nouvelle, mais l’ancienne, celle qui m'entraînait aux premiers temps de ‘Ma vie. » Il est presque superflu de montrer dans cet exemple
(1) Torsroï, Les Confessions. Stock, 4908, p. 10.
£ he ant = mme on ee CRE
“l'impossibilité où se trouvait le sujet de réaliser ses penchants “en vivant selon le monde ; certaine ne pouvaient trouver leur fin naturelle que dans un tout autre genre d'existence : et l'état d'ennui dont il a souffert durant trois ans s'était bien constitué suivant cette même formule invoquée par nous pour toutes les soi-disant « innombrables formes de l'ennui », et qui ne sont dissemblables qu’en apparence.
. En admettant même qu'il y ait usure véritable à la base de cet ennui des rassasiés, tout nous désabuse de croire à un épuisement total. Suivant M. Ribot, les passions finissent par un état de satiété qui se traduit psychologiquement par la disparition de l’excitabilité. « Lorsque cet épuisment s’est produit rapidement ou lentement, la passion est morte et remplacée .par un état d’indifférence des gens, des choses, des lieux et de tout ce qui tenait à elle, il ne reste plus qu'un souvenir sec, un état purement intellectuel dénué de toute résonance affective » (1). La fatigue de nos facultés affectives équivaudrait à l'extinction de nos tendances. Ainsi, de la destruction momentanée ou durable de tous nos désirs, occasionnée par la satiété, il ne pourrait résulter qu’une indifférence générale, et non pas un sentiment de manque, de vide, d’ennui. En d’autres termes, -si, chez ces jouisseurs repus, il se montre un ennui qui se dit fatigué, il ne peut être question que de fatigue partielle. Ils connaissent seulement ce mode de dépense qui consiste à ressentir ; ils épargnent, sans y penser, une réserve qui demande à s'utiliser dans l’action. ; Ilest facile dorénavant d'établir que cette prédominance du rêve sur l’action, cause sans cesse invoquée par les critiques littéraires au temps où ils étaient surtout moralistes, ne se distingue aucunement de celle qui produit l'ennui des « éffrénés des joies sensuelles », du moins dans son fond, et qu'il y a toujours à l’origine rendement imparfait de richesses capitalisées,
(4) Essai sur les passions, p. 146,
Dents =
100 LE SPLEÉEN.
Les exemples en sont nombreux. L'un des plus complets se. rencontre dans le groupe de sonnets de Sully-Prudhomme, les Epreuves, qui apparaît comme une manière de journal spirituel. La première partie se termine par Fin du Rêve :
Sa dent cherche mon cœur, le retourne et le ronge ;
Et, tout embarrassé dans des lambeaux de songe, Je meurs, « O monstre lourd » qui donc es-tu ? — « L’Ennui ».
La dernière partie est offerte comme un remède au mal décrit dans la première, et s'intitule : l'Action.
Ces « rêveurs », par conséquent, sont, eux aussi, des actifs de leur sensibilité et des passifs de leur volonté.
La réciproque est vraie. L’effort n'est pas la seule manière d'user sa force. Sentir en est une au moins aussi efficace. L'homme normal sait employer alternativement l’une et l’autre. Michelet raconte dans Ma Jeunesse l'ennui de ses journées de travail, sans fêtes ni dimanches : « Dans ma pensée, ce temps reste comme un grand désert gris où le soleil ne se montrait jamais... Rien ne m'a mieux aidé à comprendre la sombre monotonie du Moyen-Age, l'attente sans espoir, sans désir, sinon celui de la mort, que d’avoir langui, enfant, pendant les dernières années de l'Empire. Ce mot semblera étrange dans la bouche d’un enfant, je me sentais tari. C'était une aridité sèche et triste, sans besoin de larmes, ce don du ciel, que je connais aujourd'hui. Immobile à ma casse sous l'ennui pesant, rien que l'ennui, j'appris ce que c'était que les longues heures ; ce que c'est que de travailler tard à 14 ans, quand le bruit des pas des promeneurs nous invite, que les robes blanches passent, et que l’on croit à des oisifs heureux » (r).
On arrive à la sécheresse aussi bien en vivant AS le principe du « tout ou rien » et de la volonté sans cesse tendue du pasteur Brand, d'Ibsen, qu’en courant après chacun de ses ca-
prices, comme son Peer Gynt.
(1) Ma jeunesse, p. 75 (Tardieu le classe dans ses « ennuis par erreur de vocation »),
Nous avons montré des oisifs et des voluptueux, dont l’ennui, à voir les choses de près, était de même nature, puisqu'il se manifestait identique dans les deux groupes d'individus, que ce soient des tendances à agir ou à sentir qui eussent été refoulées. On n'est pas plus en droit, par conséquent, d’invoquer la fatigue, dit-elle, ne doit pas être confondue avec l'ennui qui vraisemblable de la faire intervenir pour expliquer l'ennui du rêveur ou celui du paresseux.
Mais la critique des faits nous permet d'avancer une proposition fondamentale. Toute énergie accumulée veut se dépenser. Parmi les énergies amassées, les unes demandent à se décharger suivant un mode actif, d’autres suivant un mode passif ; elles sont indépendantes, et l’on peut être rassasié des unes, alors que l’on a faim des autres.
La question des rapports de la fatigue et de l'ennui se trouve envisagée incidemment, mais d’une manière très nette, dans quelques travaux de psycho-physique relatifs à la fatigue. La méthode de cette science permet une discussion plus précise que les données souvent trop générales de la littérature ou les déductions tirées des habitudes de la langue.
Au cours des recherches expérimentales sur la fatigue intellectuelle, on voit quelquefois survenir un sentiment d’ennui. Le problème se pose ainsi : cet ennui est-il une première manifestation de la fatigue, ou un phénomène indépendant ?
Joteyko s'exprime très catégoriquement sur ce point : « La fatigue, dit-il, ne doit pas être confondue avec l'ennui qui résulte de l'uniformité du travail, même quand celui-ci n’est pas fatigant. L'intensité du travail n’est pas modifiée pendant léennui, et il suffit de changer le. genré de travail pour voir
l'ennui disparaître » (1). Kraepelin (2) a insisté sur ce fait que nous pouvons être fatigués mentalement sans le sentir. Inversement, Thorndike a développé cette idée que l’on peut se sentir fatigué mentalement sans l'être véritablement. Il montre par une série de tableaux résumant ses expériences que/la diminution dans la qualité du travail n'est pas dans un rapport constant avec la quantité de travail accompli, et que les sentiments d’ennui et de répugnance au travail ne troublent pas nécessairement celui-ci, Il conclut que l’on a établi dans ce genre de recherches une confusion entre le manque de désir et le manque d’habileté au travail, le premier n'étant pas nécessairement le signe du second. Mac Dougall distingue aussi entre les phénomènes de fatigue (Ermüdung) et les phénomènes d’ennui (Weariness, Müdigkeit), entre les signes objectifs et subjectifs de l'épuisement. Les uns constituent un élément constant qui augmente régulièrement avec le travail ; les autres un élément variable avec le degré d'intérêt. L’ennui peut coexister avec une capacité de travail qui n’est pas affaiblie, ainsi que le prouve le tracé de l’ergographe ou la délicatesse de la sensibilité de la peau. 11 va et vient, disparaît et réapparaît plusieurs fois dans la même journée, tandis que la fatigue une fois établie, il n’est possible de s’en débarrasser que par le repos, le sommeil, etc. Elle peut augmenter alors que l’ennui diminue. Il est possible de la différencier et de la mesurer, car elle signifie réduction dans la force effective totale de l'individu. Le sentiment d’ennui, trop fluctuant, n’est guère susceptible d'être enregistré d'aucune manière (3). :
Ce sont Ià, à notre connaissance, les seuls auteurs qui aient. songé à donner une place aux facteurs intérêt et ennui dans
(4) J. Jorevko, art. Fatigue in Dict. de Phys. de Ricmer, t: VI, p. 188. BF(2) KRaëPELIN. Zur Ueberbürdungsfrage. léna, Fischer, 1898: — E. TnorxDiKe. Mental fatigue, in Psych. Rev., t. VI, sept. 1900.
(3) Mac DouGaiz. Psychological Rev:, March 1899, p. 203; — Cf. également GrüNnsox, Ermüdungesen. Berlin, 1808. ï
l'étude méthodique de la fatigue. Ni Mosso, ni Féré, ni Binet et Henri n'ont reconnu l'ennui dans l’ensemble de signes que nous synthétisons sous le nom de fatigue. Pourtant Binet (r), à propos d’un article de Thorndike, s'est élevé contre cette autonomie faite à l'ennui. Pour lui les sentiments de répugnance au travail et d’ennui sont de la fatigue. C’est l'appareil de ralentissement qui commence à jouer. Il nous prévient du danger qu'il y aurait à poursuivre le travail plus avant. Mais « si le sujet a de l’amour-propre, il fait effort, c'est-à-dire qu'il fait ‘appel à l'appareil de renforcement, de sorte que le travail continue à s'exécuter en donnant l'illusion qu’il n'y a point de fatigue. »
L'usage de l’ergographe et de l’éthésiomètre est-il indispensable pour fonder son opinion ? Après les observations de Thorndike et de Mac Dougall, il est difficile de ne pas admettre l'indépendance de l’ennui vis-à-vis de la fatigue. Son apparition ne témoignant pas d'un défaut de capacité, il n’est pas permis de le confondre avec les autres signes subjectifs de la fatigue. Cette assertion n'est pas contredite par la remarque de Binet qui, d'ailleurs, est purement hypothétique et échappe au contrôle de l’expérimentation. Car si, comme il le pense, l’ennui est une manière de signal-symptôme de la fatigue à son début, cela n'implique. en aucune façon qu'il faille leur reconnaître une nature semblable. Pourquoi l'ennui ne serait-il pas, dans une certaine mesure, cause de fatigue ? Moins un livre m'intéresse, plus il me faut peiner pour en poursuivre la lecture. Je lutte contre le désir de l’abandonnér, contre des associations d'idées plus distrayantes. Il n’est pas douteux que l'effort d’attention à fournir ici, ne soit plus considérable que si le sujet me passionnait. Faire appel à l'appareil de renforcement exige un maximum de dépense ; la spontanéité de l'attention que soutient la curiosité, seulement un minimum. Aussi peut-on avancer
(4) Ann. psychol., T année, 1901.
qu'un travail sans attrait risque, à condition toutefois de garder le même caractère pendant assez longtemps, de déterminer plus rapidement l'apparition de la fatigue. Les courbes fournies par le travail d'un doigt, les mesures de la sensibilité et les tests habituels sont impropres à confirmer ou à infirmer cetté thèse. Car l'ennui n’est pas un phénomène qui se prête à une étude expérimentale complète. Du moment où le sujet consent à l'expérience, on a créé un motif d'intérêt et, dans lé même insant, supprimé les conditions d'existence du sentiment que l'on voulait surprendre. C'est pourquoi Fobservation du travail libre, méthode moins rigoureuse en apparence, est cependant la seule à laquelle on puisse recourir pour apprécier le rôle réciproque des deux sentiments. S'il est loin d'être démontré que la fatigue crée l'ennui, il paraît bien que, tout en lui demeurant distinet, l'ennui puisse engendrer la fatigue. Cette conclusion aurait l'avantage d'expliquer leurs relations de succession ou de co-existence, d’ailleurs variables et inconstantes, autrement que par un rapport d'identité.
Les considérations qui précèdent ne valent que pour les phénomènes de début de la fatigue. L’ennui figure-t-il encore dans la suite des signes dont la fatigue est composée, à la période d'état pour ainsi dire P M. Tissié, dans un livre connu, affirme que l'ennui « est la caractéristique de la fatigue poussée à l'excès, connue sous le nom de vanage. Il atteint tous les coureurs quel que soit leur caractère, gai ou triste » (x). Ils accusent presque toujours, outre différents troubles mentaux, tels que l’'amnésie, le dédoublement de la personnalité, la suggesübilité, lautomatisme, un sentiment profond d’ennui « qui domine toute la scène. » Avant d'adopter cette nouvelle affirmation que l'ennui est partie constituante de la fatigue physique, reporlons-nous aux récits des faits qui la soutiennent.
L'auto-observalion de M. Ed. de Perrodil (2) nous donne,
(4) D: Pa, Tissré. La fatique et l'entrainement
(2) Auto-observation de M. Ep. vx Pr 20, II, 1584.
physique. Alcan, 1897.
RRODIL, Douze heures sur piste, in Vélo,
L'ENNUL. NORMAL. 105
heure par heure, la succession de ses impressions. IL y a un état pénible de mise en train, puis une grande faim qui, apaisée, procure une sensation de bien-être. Ensuite un sentiment d'ennui, l’état général demeurant excellent. Dans l'heure suivante, affaissement, grande soif et sensation de fatigue. Dans les dernières heures, des-idées délirantes, de l’amnésie, de la faim. IF conclut que ce qui a dominé durant toute la course, c'est un ennui.profond.
Nous ne voyons pas que même si l’ennui a précédé d’une heure la période de dépression et, s'il est resté dominant dans l'impression finale, on ait le droit logique de l'identifier à la fatigue. Signalons que M. de Perrodil a fait la distinction entre les sensations de, fatigue et le sentiment d'ennui, et qu'il a soin de noter son apparition en dehors des ‘moments d’affaissements proprement dits, à une heure où l’état général était excellent. Pourquoi imaginer un nouveau symptôme de fatigue et ne pas se contenter d'indiquer qu'à côté des sensations de fatigue véritable, un sentiment traduise la monotonie d’un travail uniforme, sans aucune initiative, purement automatique et qui consiste à tourner en rond à bicyclette pendant douze heures sur la piste d’un vélodrome ?
Huret (1), le vainqueur du record de 24 heures, confirme cette manière de voir par ses propos. Tout en pédalant, il s'applique à amuser le public « qui ne pouvait, dit-il, manquer de s’ennuyer de la monotonie de cette course. » À la 18° heure, il est pris tout d’un coup d’un ennui horrible pendant au moins deux heures. Il l'explique par « l’agacement de tourner en rond sans être menacé par aucun concurrent. » Il trouve le temps long, mais le public arrive et l'ennui se dissipe. Il peut « causer encore et conter des bêtises. » Il descend de machine « surpris de ne pas être plus fatigué. »
“Un autre champion, Stéphane, après vingt- quatre heures dé
4) Prix du Bol d'or. Lettre d'Hurer. Le Vélo, 12.juill. 1894.
course, n’avoue qu'une impression d’ennui, sans autres signes d'épuisement.
Le livre de M. Tissié, remarquons-le, ne nous fournit que ces trois observations à l'appui de ses dires. Les coureurs sur route, les ascensionnistes, elc..., chez lesquels il a étudié les méfaits de l’entraînement intensif, ne se plaignent jamais de s’être ennuyés. Il reste que l'ennui signalé par lui n’est pas symptomatique d’autre chose que d’un travail ennuyeux. Ilest au moins arbitraire de l’ériger en signe de fatigue et de surmenage.
Quelle que soit la signification donnée à sa présence, il ressort des faits mêmes exposés par les auteurs, que Fennui n'accompagnerait qu’exceptionnellement les sensations et les états de fatigue. Il n’est peut-être pas superflu de rappeler maintenant que les symptômes de la fatigue dans sa forme caractérisée forment un tableau à tel point différent de celui de l'ennui, que l’on ne conçoit guère une confusion possible après les avoir Opposés.
Conséquence d’un travail intellectuel où d’un travail physique, la fatigue arrivée à un certain degré se présente à peu de chose près de la même manière. C’est tout d'abord une diminution progressive dans le rendement du travail. À celle-ci s'ajoute un moindre pouvoir d'attention, de reproduction, d’acuité de perception et de rapidité dans le jugement. On éprouve en plus certaines sensations pénibles dans les yeux, dans les membres, etc... ; de la nausée parfois. Enfin, si l’on pe cesse pas le travail, il survient des maux de tête, de la confusion mentale et des troubles psychiques qui ont un caractère nettement pessimiste et mélancolique (x). i
Nous parlions à propos des blasés de fatigue élective. C'était
(4) A. Mosso. La fatigue intellectuelle et physique. Alcan, 1894; — Fins. Les
‘troubles mentaux de la fatigue. Méd. mod., nov: 1898 ; — J. Joreyko. La fatigue in Dict. de physiologie de Ricner ; — Bazpwin. Dict. of Phylosophy and Psycho- 0gy. London, 1904, art. Fatigue; — Bixer et Henri. La fatigue intellectuelle.
Schleicher frères, 1898 ; — Cowzes. The mental symptome of fatigue. New-York medical journ., 1893; LIL, p. 345. :
là une simple concession faite à l'argumentation adverse. Wagner (1) admet des fatigues nettement limitées. Mais d’autres études sur la fatigue des écoliers tendent à prouver que de tout travail mental, de quelle que sorte qu'il soit, il résulte, non une fatigue centrale et localisée, mais une fatigue générale (2). Seul le repos peut la faire disparaître. L'exercice physique même, s'ilest un peu vif, ne permet pas de retrouver les forces intellectuelles perdues, mais en augmente la faiblesse. M. Tissié conclut dans le même sens que le surmenage intellectuel ou physique produit un état de fatigue qui rend inapte au travail de l'esprit comme à celui du corps ; « tout acte musculaire provoque un travail nerveux, tout acte psychique provoque un travail musculaire. » Et Payot également : « On ne peut mener de front des efforts physiques intenses et des efforts intellectuels énergiques » (3).
Le travail interrompu, la détente produit un sentiment de satisfaction si la dépense n’a pas été exagérée. L’inactivité, dans ces conditions, ne laisse pas place à l'ennui. Le repos musculaire, en effet, ainsi que le remarque Bain, coïncide avec la plus grande activité des fonctions physiologiques (4): Sans doute que la vague conscience de ce travail végétatif suffit à nous oceuper. On pourrait, dans un sens tout figuré et en paraphrasant une image de M"° de Noailles (5), dire du repos après la fatigue, qu'il est un travail qui se déroule à l'envers. |
Quand la fatigue a été très forte, il y a persévération de ses symptômes, même après la cessation de l'effort. Nous reviendrons sur les signes de surmenage en parlant de la neurasthénie. Nous indiquerons seulement ici que l'excitation et la douleur n’en sont pas la seule manifestation ; chez certains, on constate une véritable dépression de la sensibilité. Mais il con
(4) L. Wacxer. Unterricht und Ermidung. Berlin, 4898.
(2) Mac Doucarz, art. cité. 5
(3) J. Pavor. L'éducalion de la volonté. Aloan, 1895, p. 471.
(4) Les sens et l'intelligence, ch. IV. rt
(5) « Le silence est un bruit qui se déroule à l'envers » (Le Visage émerveillé).
vient de noter que cette dépression crée, non un sentiment de vide ou de douleur, mais d’indifférence. Cela se remarque chez les soldats à la fin et après une longue marche. La sensation d'effort n'existe même plus ; « et il nous semble que nous rmarchons par la seule force acquise » (1). Le travail inteHectuel réalise les mêmes effets. On lit dans le Journal des de Goncourt une heureuse description de cet état : « L’excès de travail produit un hébêtement tout doux, une tension de la tête qui ne lui permet pas de s'occuper de rien de désagréable, une distraction incroyable des petites piqûres de la vie, un désintéressement de l'existence réelle, une indifférence des choses les plus sérieuses telle, que les lettres d’affaires très pressées sont remisées dans un tiroir, sans les ouvrir » (2).
On n’éprouve rien de pareil de quelque façon que l’on s’ennuie.
Il n’est pas possible de procéder à la description de l’ennui comme on l’a fait de celle de la fatigue par énumération de divers éléments, puisqu'il s’agit d’un sentiment simple. Le comparer avec la fatigue nous servira au moins à montrer ce qu'il n’est pas. Leur différence essentielle réside en ce que, dans l'ennui, les fonctions intellectuelles demeurent intactes. Aucun trouble des perceptions, aucune altération des souvenirs, jamais de ralentissement dans le cours des associations d'idées, pas d'obsessions ni d'idées délirantes. Fût-il même prolongé, l’ennui à aucun moment ne sera confus. Nous avons déjà indiqué que la réaction volontaire n'était nullement paralysée. Il n'existe même pas cet état d'incertitude dans lequel on doute, à tort ou à raison, de sa propre force, ainsi que cela se voit dans le découragement. Celui-ci, en effet, est surtout un sentiment d'impuissance, une conviction de la vanité de l'effort parce qu'il ne peut pas être couronné de succès. Il se rattache aux impressions
(4) Mosso. Cf. également RunyarD Kirin, Slalky et Cit, trad. BetTELHEIM el Thomas, Paris, 1907, in-80, p. 344-345.
(2) Journal, &. 1, p. 26, apud Mosso.
ressenties au début de la fatigue : « une modification de l’appréciation de la résistance du milieu par modification de l’énergie motrice » (1). Mais dans l'ennui ce n’est pas le sentiment de puissance qui fait défaut, c’est l’intérêt dans l’action. Le découragé a la conviction de son impuissance, l’ennuyé de l’ inutilité de sa force, même victorieuse.
- Au total, le contraste est frappant entre cette grande lucidité et lobnubiliation progressive des facultés amenées par la fatigue. En effet, la puissance de notre attention dans l'ennui est remaquable. Nous nous souvenons tous d’avoir fait antichambre et la netteté d'esprit avec lâquelle nous examinions les individus et les objets qui nous entouraient. Demandez à la nersonne la moins observatrice de vous décrire le salon où elle s’est si souvent ennuyée à attendre son tour de passage dans le cabinet du médecin ou du dentiste : elle a retenu les moindres détails des bibelots, la couleur des tentures, les plus banales gravures des illustrés dépareillés et jusqu’à l’atmosphère de la pièce faite d’une certaine température, d’une certaine synthèse de parfums et de l’assourdissement particulier des bruits de la rue, ponctués par le tic-tac discret d’une pendule.
Si l'ennui se prolonge, ce « silence des passions » pour parler comme les moralistes, cette absence de toute modification du caractère, ce jugement parfaitement équilibré, donnent à l’esprit une impression assez satisfaisante faite d'unité et de clarté. Le calme auquel s’efforce le penseur pour se mieux pénétrer se trouve ainsi réalisé spontanément. C'est même cette clarté avec laquelle on perçoit le vide de son esprit qui rend bientôt cet état si pénible. Mais il advient qu'avant d’être intolérable, cette complète possession de soi obtenue sans effort procure une sorte de contentement aux intelligences réfléchies. Au fond, subsiste une certaine estime de soi-même. C'est ainsi qu'il faut entendre ces aphorismes paradoxaux de Rémy de Gourmont :
4) Féné. Les signes mentaux de la fatigue, Méd. mod., nov. 1898 et Patins des émotions, 1892, p. 101,
« L'ennui se connaît et se connaît comme tel. Il s’avoue même avec fierté... Plutôt l'ennui qu'un plaisir médiocre. Il y a toujours quelque chose de supérieur dans l'être qui sait s'ennuyer. C'est dans l'ennui, le profond ennui que nous goûtons le mieux notre existence. L’ennui... forme de vie intérieure et secrète. L’ennui n’est pas un sentiment délicieux. C'est un sentiment nu, tel que je le conçois et tel que j'en aime le contact... On y sent la vie dépouillée de toute sa parure, réduite à elle-même, à ses seuls charmes qui se réduisent à ceci : être. » Mais il ne se maintient plaisant que s’il est léger et passager. Il n'est alors qu'une étape d’où l’on repart mieux dispos à jouir de la vie. Cet ennui, en effet, « accepte les divertissements nécessaires à la nature humaine : il y trouve de nouvelles forces pour exercer sa rêvérie qui sans cela tournerait au marasme.… Il ne bâille ni ne soupire. Il ne s’étire pas les bras, mais il les tient fermés et bouclés comme des ressorts pour les jeter au cou du plaisir qui passe. » (1). Mais on ne se plaît dans là compagnie de cet ennui que parce qu'il est éphémère et que l'on sait son vide apparent. C’est un ennui conscient, dans une certaine mesure, de sa force de son origine et de sa fin. Il est donc exceptionnel et passager. Il fait partie, en effet, d'une disposition d'esprit qui ne mérite le nom d’ennui que durant un très court moment de son évolution.
Les états de fatigue et d'ennui ne se ressemblent que par un point, leur inexcitabilité aux stimulants. Celle-ci se traduit, subjectivement par l'absence de désirs et par son corollaire, la conscience de l'effort. Une observation superficielle conclut à la disparition des tendances dans l’un et l’autre cas puisqu’elles ne se manifestent plus, et que l’ennuyé, comme le fatigué, se plaint de la longueur et du poids de la vie. Cettte seule analogie a donné lieu aux abus de langage et aux définitions des auteurs qui ont aggravé le mälentendu en le
(1) Rémy pe GourMonr. Des pas sur le sable, et XVII Us à Cu in Mercure de France, I, X, p. 12 et leXI 49
L'ENNUI NORMAL. Ali
précisant. Nous savons que cette similitude partielle ne suffit pas à les caractériser. En plus, cette qualité est commune à d'autres états très distincts. Si l'indifférence se définit un manque de réaction aux excilants, l'ennui et la fatigue sont des états d’indifférence. Mais il y a plus que cela dans l'ennui. L'indifférence n’y est pas totale. Malgré que-le sens primitif du mot ait perdu de sa force, la vérité demeure étymologique : est mihi in odio, cela m'est en haine, cela m'ennuie. Les auteurs sont, d’ailleurs, tous d'accord sur le caractère pénible de l'état d’ennui. « Les hommes en général souffrent encore plus à vivre sans passions que les passions ne les font souffrir. » «On peut rêver, dit Victor Hugo, quelque chose de plus terrible qu'un enfer où l’on souffre, c'est un enfer où l’on s'ennuierait. » L’ennui est une indifférence consciente et qui souffre d’être telle. Il faudrait dire une indifférence douloureuse, si la contra- -diction dans les termes ne rendait évidente l'impossibilité d’assimiler les deux états.
Mais, en considérant la question par un autre endroit, l'arrêt d’une tendance est-il une cause propre à l’ennui ? S'il est certain qu’elle préside à la genèse de tout ennui, il ne fait pas de doute qu’elle ne puisse se manifester dans la conscience sous d’autres aspects. L’impatience, la colère, la douleur même ne sont-elles pas l'effet de tendances arrêtées ou gênées dans leur développemént D. :
Il y a longtemps que l'on à pensé invoquer une activité contrariée pour expliquer la douleur. On pourrait chercher l'origine de cette idée chez Aristote et Hamilton. Elle est très clairement exprimée chez les modernes. Aux douleurs par excès d'activité, Spencer oppose les douleurs par inaction (x).
(1) Principes de psychologie.
Bouillier écrit : « L'activité contrariée, empêchée, l’activité hors de sa voie, voilà la cause de toute douleur » (1): Beaunis classe ses causes en partant de l’activité d’un centre nerveux et donne une place à l'activité brusquement enrayée pour expliquer cértaines douleurs physiques et morales (2). M. Ribot reconnaît trois formes à la douleur morale basées sur le mouvement des tendances ; dans sa forme négative, c'est un arrêt de mouvement (3) qui crée la douleur. Quelques-uns vont plus loin : les phénomènes affectifs, agréables ou pénibles, seraient le fait de l'arrêt de tendances (4). On a même montré que l'intensité des phénomènes conscients était en raison : inverse des mouvements produits (5). Pour Paulhan, enfin, « tout fait conscient apparaît comme le résultat de l'arrêt d’une tendance » (6).
L'arrêt des tendances est incontestablement la condition nécessaire de la production de l'ennui ; nous venons de voir qu’elle ne constitue pas une condition suffisante, puisque la douleur, notamment, y trouve parfois sa raison d’être. Essayons de mettre en évidence la manière très distincte dont se forment les deux ordres de phénomènes.
L’ennui, bien qu'il puisse être ressenti très vivement, demeure vague par un côté. C'est par son origine qu'il restera obscur. « L’ennui à l’époque de la puberté, dit Esquirol, résulte d’un besoin vague dont l’objet est inconnu à celui qui l’éprouve ; ce besoin fait naître comme une inquiétude qui jette dans la tristesse, laquelle porte à l'ennui »(7). Le jeune homme est à tel point ignorant de la nature de son ennui qu'il lui advient souvent de fuir la société des femmes. L’ennuyé pour lequel le
(1) Du plaisir et de la douleur. Hachette, 1874, p. 349. (2) Les sensations internes, p. 122-358.
(3) Psychologie des sentiments, 1906, p. 45.
(4) PauLnan Les phénomènes affectifs. Alcan, 1887, P. . dk. (5) Risor. Psychol. des sentiments, passim, |
(6) Les phénomènes affectifs, p. 53.
(7) Maladies mentales, t. 1, p. 553.
ps —
D” Simplice (1) écrivait ses consultations, ne put être guéri que lorsqu'il eut obtenu des éclaircissements sur les causes de son mal. L’aride besogne des deux greffiers avait fait « peut-être à leur insu le bonheur de leur vie. » On voit Don Juan vieillissant « s'en prendre aux choses de sa propre satiété et jamais à soi. » Les médecins militaires ont indiqué la difficulté du diagnostic dans beaucoup de cas où le nostalgique ne sait pas dire d'où vient Sa tristesse (2). — Si l’on connaissait exactement le pourquoi de son ennui, si l’on voyait sa fin toute prochaine, on serait en possession d'une idée ou d’un sentiment défini et remué à l'avance par la pensée de l’action qui nous en délivrerait.
Disposons inversement les données d'exemples familiers, — Le boutiquier veut bien-reconnaître qu'il était destiné à rester derrière son comptoir et qu'il n'avait, contrairement à la conviction de toute son existence, aucune aptitude à la vie des champs ; le conscrit cristallise le regret de son pays sur le souvenir d'uné fiancée ; une lecture révèle à l'adolescent l’activité sentimentale à laquelle il aspirait inconsciemment ; le spectateur saisit les défauts de la pièce où il bâillait et en imagine la critique à faire. Ils éprouveront alors des sentiments variés : regrets, mélancolie, amour, haine, impatience ; bref, des sentiments dont leur esprit sera agité et qui réaliseront, par conséquent, tout autre chose que de l'ennui.
L'ennui, a dit excellemment Chambard, est la faim de l'âme. IL y a, peut-on dire, la même différence entre l'instinct dont la non-satisfaction est cause d’ennui et le besoin mis en mouvement par une représentation adéquate, qu'entre la faim et l'appétit. Dans l’une il y a une force possible ; dans l’autre, un commencement d'activité déterminé par la vue, l'odeur ou seulement l’image révélatrice d’un aliment.
On montrera encore mieux l'exactitude de ce que nous avan-
(1) Consultations pour un ennuyé. Union médicale. Paris, 1870, 3° s. IX, p. 281,
(2) Dict. of psychological medecine by D. Hack Tue, 1892.
çons en considérant la production de l'ennui léger, passager, même alors qu'il est facile de remonter jusqu'à son origine. Soit la visite d’un fâcheux. Si j'exprime ma mauvaise humeur, ou si je poursuis ma pensée tout en semblant l’écouter, je ne ressens pas d'ennui : dans l’un et l’autre cas, mes impulsions ont libre cours. Mais si, par politesse, je dissimule mon désagrément el que, malgré mon effort, il ne me soit plus possible de porter toule mon attention ni sur ses paroles, ni sur la suite de mes propres idées, je m'ennuierai. C'est que, dans cette situation, la tendance prépondérante dont mon interlocuteur m'empêche de poursuivre la satisfaction n'est pas suffisamment consciente dans mon esprit pour l’occuper tout entier. Elle est arrêtée, elle demeure confuse, et sa présence réelle, bien qu'ignorée, crée ce sentiment de manque qui est l'ennui. Mais, à elle seule, cette modalité inconsciente des tendances ne suffit pas à expliquer la genèse de l'ennui. Si, à une première apparence, cette condition semble indispensable et vraiment
distinctive, son rôle, nous allons le voir, demeure secondaire
et dépendant d'une autre cause beaucoup plus générale.
Et d'abord ce caractère d'obscurité originelle n'est pas constant. Le nostalgique, par exemple, se souvient parfaitement du passé et manifeste très clairement le désir de revoir son pays -dans la plupart des cas. Pourtant, même alors, il s'ennuie. Cela est, dù à ce qu'il a conscience de Fimpossibilité de satisfaire actuellement ses désirs. La conviction de pouvoir réaliser seulement dans un temps lointain son espoir de retour au pays natal empêche la tendance d'être réveillée par les représentations mentales qui lui conviennent cependant.— La perte d’un être aimé ne paraît pas devoir déterminer l'ennui, puisque, du moment où l'on souffre de l'absence de cet être, on a pris conscience de la cause de sa douleur. Il est rare, en effet, qu’un état d'ennui s ‘établisse immédiatement dans ce cas. Mais, après les premiers temps de désespoir ou de. chagrin vif, lorsque la vie a repris son cours ordinaire, l'absence peut se faire sentir sous
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forme d’ennui. Au contraire, chez les natures frustes, lentes, plus accoutumées à subir leurs états affectifs qu'à les comprendre, cet ennui consécutif à un deuil se montre presque d'emblée. La vieille Ragotte a perdu son fils ; elle n’en montre pas une grande douleur. Elle s’est remise au travail aussitôt, ais «elle n'a plus de goût à la cuisine... elle a de moins en moins d'agrément d'aller à la rivière et à porter sur son bras les lourds draps mouillés... Ragotte retombe dans l'ennui » (x). Si, dans ces circonstances, le sujet éprouve de l'ennui, ce n’est pas à la période des regrets ou des colères, ce n’est qu’au moment où il subit les conséquences du trouble apporté au libre exercice des penchants, sans plus s’en prendre à la cause de son malheur. F4
On voit maintenant que la cause profonde de l'ennui, celle qui rend compte de son mécanisme essentiel, réside dans une disposition particulière de l’arrêt des tendances. En effet, cellesci ont la propriété de faire sentir encore leur action tout en demeurant latentes. |
Nous touchons ici au principe premier de tout ennui. Il n'est pas superflu d’insister pour bien faire saisir l'originalité de la psychologie de ce sentiment. Ayons recours dans ce but à un nouvel exemple et examinons ce qui constitue l’ennui de l'attente. On ne peut nier qu'il soit conscient de son origine. James Sully dit que l'attente « a pour caractère particulier d'être essentiellement active. Attendre une chose, c’est avoir mis en branle des instincts actifs, en y comprenant des facultés d'attention ; c'est se trouver sur le qui-vive, diriger l'attention de ce côté, c’est commencer à faire une répétition générale, pour ainsi dire, des actes que la production réelle de l'événement, comme l’arrivée d’un objet agréable par exemple, pourrait susciter » (2). Taine avait montré aussi la différence entre le souvenir qui est un état passif de l'intelligence et
(4) J. Renan». Nos frères farcuches : Ragotte. 12) Les illusions des sens et de l'esprit. Baillière, 1883, p. 216.
l’atténte qui est un état actif (1). — Nous croyons nécessaire de distinguer, bien qu’elles soient confondues par ces auteurs,
entre cette attente qui remplit le temps de l’activité de son désir
et l'attente ennuyée. Celle-ci ne peut se constituer que si Pimagination n'entre pas en jeu ; car ce serait alors une attente impatiente, irrité ou ravie : en tous cas pleine d'émotion. L’ennui de l'attente ne se réalise que lorsqu'une certaine incertitude est née quant à l’arrivée de l’objet attendu. L'activité intellectuelle entretenue par notre désir est alors suspendue. Elle est remplacée par une tension vers l'événement probable qui ne permet à aucune faculté de se mouvoir. Ce n'est plus un mouvement, c’est une attitude de l'esprit. Le désir dorénavant n'est pas actif ; mais il serait inexact de dire qu'il est mort ou passif, puisque sa présence agit quand même et se fait sentir sous la forme d'une inhibilion des autres tendances. La conscience est vide de tout contenu autre que le sentiment de son vide, et l'ennui ne fait que traduire encore l'existence de tendances retenues qui demandent à être délivrées.
Aussi, au fond de-tout ennui, même de l'ennui conscient de sa raison d'être, y a-t-il toujours immobilité de la tendance.
Or, il en est bien différemment des tendances lorsque leur arrêt doit produire autre chose que de l'ennui.
La douleur et les émotions, d'une manière générale, denieats :
dent, pour prendre naissance, une impulsion forte et un arrêt brusque. Ce sont des conditions sur lesquelles M. Paulhan a particulièrement insisté (2). Tandis qu'il est exceptionnel de voir l'ennui apparaître après un arrêt subit, à moins toutefois que Pimpulsion n'ait été faible, La suppression de son toxique entraîne chez le morphinomane un besoin si vif qu'il aboutit à
des phénomènes nettement douloureux, s’il n’est pas aussitôt satisfait. Défendez le tabac à un fumeur habituel : il sera triste,
(1) De l'intelligence, t. I, ch. I, sect. 6.
(2) Les phénomènes affectifs, p. 34 et 34. Lt
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mais ne manifestera pas de sensations douloureuses véritables. Très souvent, il se plaindra de s’ennuyer.
Mais la principale dnfférence est ailleurs. En règle générale, ‘on conslatera que dans l'ennui la tendance a été non brusquement, mais progressivement enrayée. Le convalescent d'une maladie générale ne se plaint pas de rester au lit tant qu'il est réellement épuisé ; mais il s'ennuie peu à peu, et de plus en plus, à mesure que ses forces reviennent. On trouverait d’autres preuves: de cette affirmation dans les exemples précédents.
Nous sommes maintenant en possession de données suffisamment précises pour en tenter une synthèse.
La tendance, à dit M. Ribot, « est un mouvement à l’état naissant, traduisant les besoins de l'individu, physiques ou mentaux, et dont le plaisir et la douleur ne sont que les indices. » Il faudrait, pour définir exactement le mécanisme de l'ennui, considérer la-tendance avant qu'elle ait reçu même un début d'impulsion. En réalité, dans l'ennui, elle n’est pas encore ou n'est plus un mouvement à proprement parler : c’est un mouvement en puissance. On pensera peut-être qu'il est assez difficile de se représenter cette persistance inconsciente d’une tendance alors qu'elle n'est plus en activité. Ce n’est pourtant pas une notion nouvelle en psychologie où l’on admet pour la mémoire, par exemple, deux états, l’un de conservation, l’autre de reproduction. La force dont l'arrêt produit les émotions est en mouvement. C’est la lutte contre l’obstacle qui provoque alors les phénomènes affectifs. On pourrait avancer que l'énergie en cause s’est exercée à l’état dynamique, tandis que dans l'ennui, elle existe à l’état statique, qu'elle l’ait été dès le début, ou qu'elle le soit devenue secondairement. Aussi, pour dire l'état des penchants dans le moment où se forme l'ennui, conviendrait-il de préférer à l'expression arrêt de tendances, qui suppose un mouvement déjà commencé, celle de suspension des tendances, qui fait mieux entendre leur action de seule ‘ présence, alors même que rien ne réveille la possibilité de leur développement. |
On peut nous faire une objection. Nous avons jusqu'ici uniquement envisagé l'ennui par son côté objectif. Or, le sujet qui s'ennuie ne s’en prend généralement pas à une cause interne, mais au monde extérieur. On connaît les lamentations des ennuyés : elles portent sur la longueur du temps, sur linsipidité et sur le continuel recommencement des choses, sur la certitude d’avoir déjà éprouvé ce que l'avenir peut donner ; en
somme, sur leur manque de plaisir et de désir.
Ceci vient à l'appui de l’inconscience du sujet, relative à l'origine de son ennui dont nous affirmions la fréquence tout à l'heure. En accusant la monotonie du travail et des excitations comme cause d’ennui, en l’attribuant au manque réel d'intérêt de la vie, il semble, après tout ce que nous venons de dire, bien évident que le sujet prend l'effet pour la cause. Ceperdant, il faut le reconnaître, l'absence de variété dans les mouvements de nolre esprit occasionne l'ennui. Ce fait d'observation courante que la répétition d'un même genre d’excitation produit une sensation pénible de vide, s'explique par le besoin de mouvement qui est la caractéristique de l'esprit à Fétat de veille. « Il est, disent Binet et Henri, pour une personne normale, difficile de rester à l’état de veille pendant longtemps sans faire aucun travail intellectuel ; continuellement on pense à quelque chose, on observe ce que l'on voit, on fait des projets sur ce que l'on va faire ou on réfléchit sur ce que l'on vient de faire ; en somme, notre intelligence travaille continuellement, et c’est ce travail continuel qui constitue la marque-principale de l'état de veille et le distingue de l'état de sommeil » (1). Être dans l'obligation de faire sans cesse le même travail, de subir une même excitation sensorielle ou intellectuelle, équivaut à empêcher l’exer-
(1) Bixer et Henry. La falique intellectuelle, D. 25.
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cice de tous les autres modes possibles de mouvement. Et, dès lors, il se crée une impression d’immobilité qui, nous venons de le voir, est une attitude difficile à supporter pour un sujet normal. | Mais, à y bien réfléchir, tout n’est pas dû à la qualité de l’excitant et il y a toujours dans la formation d’un état d’ennui une part qui revient au sujet. « L’ennui, dit Dumont, est à certains égards, quelque chose de relatif. Nous disons par exemple d’un livre qu'il nous ennuie, d'une pièce de théâtre, qu’elle est ennuyeuse, quand ils ne nous fournissent pas autant de stimulation pour notre pensée que nous étions fondés à en attendre » (1). Imaginons, qu'au lieu d'être occupé par un travail intéressant, notre fâcheux nous trouve consigné à la chambre et désæuvré, iksera le bienvenu ; loin de le congédier, nous le retiendrons le plus possible, et, malgré qu'il ne nous apporte pas plus de nouveauté qu'à sa première visite, il nous distraira. La monotonie est parfois agréable. Pourquoi, lorsque l'on veut faire reposer son esprit, ne se plaint-on pas du peu de variété de l’excitant ? Les berceuses les plus simples, celles qui resassent le moins de notes, réussissent le mieux à epdormir les enfants. La répétition d’un même air peut me plaire le soir et m'ennuyer au matin. C'est qu'il aide à ralentir le cours de ma pensée au moment du sommeil, mais qu’il gêne l’association de mes idées en les fixant, alors que je les voudrais actives. Enfin, l'ennui est relatif non seulement chez la même personne, mais à plus forte raison suivant les individus. « A-t-on remarqué avec quelle patience les hommes des classes inférieures, les paysans, supportent les longues attentes, les voyages interminables, même en diligence ? » (2). Les uns s’ennuient dans le
monde, et rarement quand ils sont seuls. « Je ne m'ennuie
(4) Théorie scientique de la sensibitité, p. 143. (2) CramBanp. Les morphinomanes.
jamais, disait un homme d'expérience, on m'ennuie. » On sait que pour la majorité, c’est le contraire qui se produit.
Ainsi, notre attitude intérieure est toujours la chose principale à considérer. Nous sommes montés suivant un certain rythme, variable parfois chez un même individu, et ce que nous recevons des objets extérieurs ne peut déterminer notre ennui que dans la mesure où nous ne pouvons le mettre d'accord avec la disposition actuelle de notre activité. C’est donc, en dernière analyse, toujours à une cause interne qu'il faut revenir, c’està-dire aux tendances,
Il nous reste à envisager la conception pessimiste de l'ennui. Les pensées intitulées Divertissement, où Pascal parle de l’ennui, sont célèbres. « On cherche le repos en combattant quelques obstacles ; et, si on les a surmontés, le repos devient insupportable. Car, ou l’on pleure aux misères qu'on à ou à celles qui nous menacent. Et quand on se verrait même assez à l'abri de toutes parts, l'ennui, de son autorité privée, ne laisserait pas de sortir au fond du cœur, où il a ses racines naturelles et de remplir l'esprit de son venin... Ainsi l'homme est si malheureux, qu'il s'ennuierait même sans aucune cause d’ennui, par l’état propre de sa complerion ; et il est si vrai, qu’étant plein de mille causes essentielles d’ennui, la moindre chose, comme un billard et une balle qu'il pousse, suffisent pour le divertir. La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et cependant c’est la plus grande de nos misères. Car c'est cela qui nous empêche principalement de songer à nous, et qui nous fait perdre insensiblement. Sans cela, nous serions dans l'ennui, et cet ennui nous pousserail à chercher un moyen plus solide d'en sortir... » (1). Nicole a déjà fait
(4) Pensées, éd. Haver, art. IV, fragment 2, 3 et 4.
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remarquer ce que cette pensée avait de trop absolu. « Il suppose, écrit-il, dans une lettre au marquis de Sévigné, que l'ennui vient de ce que l'on se voit; de ce que l’on pense à soi, et que le bien du divertissement consiste en ce qu’il nous ôte celte pensée. Cela est peut-être plus subtil que solide, Mille personnes s'ennuyent, sans penser à eux. Îles s'ennuyent non de ce qu'ils pensent, mais de ce qu'ils ne pensent pas assez. Le plaisir de l'âme consiste à penser vivement et agréablement. Elle s'ennuye sitôt qu'elle n'a plus que des pensées languissantes ; ce qu'il lui arrive dans la solitude, parce qu’elle n’y est pas si fortement remuée. C’est pourquoi ceux qui sont bien occupés d'eux-mêmes peuvent s'attrister, mais ne s’ennuyent pas. La tristesse et l'ennui sont- des mouvements différents. L'ennui cherche le divertissement, la tristesse le fuit. L'ennui vient de la privation du plaisir et de la langueur de l'âme, qui ne pense pas assez ; la tristesse vient des pensées vives, mais affligeantes. M. Pascal confond tout cela » (1). Nous avons insisté déjà sur l'insuffisance d’une explication de l'ennui uniquement intellectualiste. Retenons seulement que, livrés à nous-mêmes, nous ne nous ennuyons pas si nous pensons, même tristement. « Un simple coup d'œil, dit Schopenhauer, nous fait découvrir deux ennemis du genre humain : ce sont la douleur et l'ennui. En outre, nous pouvons observer que, dans la mesure où nous réussissons à nous éloigner de l’un, nous nous rapprochons de l’autre, et réciproquement ; de façon que notre vie représente en réalité une oscillation plus ou moins forte entre les deux... Le besoin et la privation engendrent la douleur : en revanche, l'aise et l'abondance font naïtre l’ennui.. Un esprit oblus est toujours accompagné d'impressions obtuses et d’un manque d'irritabilité, ce qui rend l'individu peu accessible aux douleurs et aux chagrins de toute espèce et de tout degré ; mais cette même qualité obtuse de l'intelligence
(1) Essais de morale où lettres écrites par feu M. Nrcorr, chez Guillaume Desprez, 1733, t. VIII. Lettre 88, p. 242.
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produit, d'une part, ce vide intérieur qui se peint sur tant de visages et qui se trahit par une attention toujours en éveil sur tous les événements, même les plus insignifiants du monde extérieur ; c’est ce vide qui est la véritable source de l'ennui et celui qui en souffre aspire avec avidité à des excitations extérieures, afin de parvenir à mettre en mouvement son esprit et son cœur par n'importe quel moyen » (1). James Sully (2) a critiqué cette conception de l’ennui comme « fait fondamental. » Il montre que l'ennui est lié à l’activité et qu'il n’est qu’ « un cas accidentel de son développement. » L’ennui ne fait pas suite à l’activité satisfaite. Il est dû « à un désir naissant d'activités qui procurent le plaisir. » L'activité est « la condition primaire et l'ennui secondaire et dépendant. »
Les critiques de Nicole et de James Sully nous paraissent également insuffisantes. Elles ne répondent pas complètement à ce -qui fait le fond de la question. Pascal a mêlé ce qui revient à la tristesse, au découragement et ce qui est le propre de l'ennui, et Schopenhauer à négligé d'indiquer que la satisfaction d’un désir c'était une sensation de repos qui, nous l'avons vu, ne comporte nullement une impression de « vide intérieur. » Il n'en est pas moins vrai que beaucoup d'individus éprouvent de l’'énnui dès qu'ils sont livrés à eux-mêmes, sans divertissements, et l’on ne peut contester que ce soit une des conditions de formation de l'ennui de ne plus avoir « aucune perspective qui se présente à la volition. » Ge qu'il y a de faux, c’est la généralité de la proposition telle que veut l’imposer le système pessimiste,
La question se ramène, en somme, au problème de l'existence des plaisirs passifs et des états d’indifférence. Implicitement, les pessimistes nient leur possibilité. Est-il vrai que lorsque l’homme a cessé le désirer et de souffrir, il tombe forcément dans l’ennui, ou bien lui reste-t-il cette alternative d’être indifférent ou de
(4) Aphorismes sur lu sagesse dans la vie, traduct. J.-A. CanracuzèNe. Alcan, 1907, p. 25.
(2) Le pessimisme, trad. A. BerTRaND et P. GÉéranp, Alcan, 1893, p. 221-293.