‹ Contribution à l'étude des perversions de l'instinct de conservation: le spleenChapitre 11 sur 18 · L'ÉTAT NORMAL · texte numérisé non relu

L'ÉTAT NORMAL

dm

prendre plaisir à son oisiveté ? JI n’y a pas lieu d'entrer ici dans le détail d'une discussion qui divise les psychologues. En la circonstance, il semble bien qu'on ait quelque peu joué sur les mots en niant les plaisirs passifs. On a montré que les plaisirs de l’oisiveté et du repos correspondaient toujours à une activité organique ou intellectuelle. « Toutes les fois qu'on vient à analyser ce charme si vanté de l’oisiveté, dit Bouillier, toujours on trouve que ce qui réellement nous en plaît n’est pas le désœuvrement, mais une activité, une occupation de notre choix, proportionnée à notre goût et à nos forces » (1). Mais quand on parle de plaisirs passifs, c’est en les opposant aux plaisirs de l’activité consciente, voulue, ayant un but, demandant un certain effort, et certes pas à ceux qui correspondent aux mouve- ments de notre vie organique, aux sensations confuses venues du dehors ou aux vagues images et idées passant dans notre réverie et qui se traduisent dans la conscience par une sensation de bien-être diffus et sans objet. M. Ribot, qui paraissait les avoir niés dans une de ses premières études (2), reconnaît leur existence dans son dernier ouvrage {3). L’euphorie, d’après lui, est un sentiment de plaisir indéterminé, qui n’est reconnu que par comparaison avec l’état moyen ou neutre. Il renvoie à une analyse de Beaunis qui décrit ce sentiment vague de repos, de calme, impossible à définir (4). Le plaisir passif existe donc. I] reste à savoir si, à la suite du repos coïncidant avec un processus de réparation, cet autre état d’inaction, nommé encore repos — mais qui ne comprend plus de sensations de fatigue et dans lequel, en fait, les forces sont réparées — peut être toléré assez longtemps pour qu'on puisse dire que l’homme normal est capable de deux sortes de plaisirs, ceux de l’action et ceux de

l'inactivité.

11) Ouvr. cité, ch. VI.

(2) Les maladies de ta volonté. Alcan, 1901, p.136 : « La conscience n'existe

que sous la condition d’un changement perpétuel ; elle est essentiellement discontinue, une conscience homogène et continue est une impossibilité ». æ (3) Problèmes de psychologie affective. Alcan, 1910, p. 133. (4) Beaunis. Rev. Phil., janv. 1909, p. 36. ,

— — sr gr

Ïl nous paraît incontestable que c'est là question de tempérament. Il est des hommes, et nous en avons fourni un exemple, qui supportent mal l'interruption, même momentanée, de tout travail actif. S'ils se promènent, c’est dans un but précis ; ils ne savent pas flâner ; le labeur est leur grande joie ; le repos, toujours un fardeau. Ils ne peuvent se supporter eux-mêmes et jusque dans le bonheur veulent toujours du mouvement ; pour eux, le plaisir passif n'existe pas, c’est un fait ; ils ne sont pas rêveurs et ordinairement peu imaginatifs. Mais il en est d’autres qui ne se plaignent jamais de se trouver en leur propre compagnie, même oisifs. Certains paraissent n’en ressentir ni plaisir, ni peine ; ils sont peut-être dans un état neutre. D’autres en jouissent incontestablement. Il n’est pas nécessaire d'aller en chercher la preuve parmi les déments et les idiots, chez qui. M. Mignard a démontré l'existence d'une joie passive, sans ausigne d'accélération de l’activité intellectuelle ou physique et qu'il juge d’ailleurs impossible en dehors d'un état pathologique (r). C’est une famille qui a des représentants à tous les degrés de l'échelle du développement de l'intelligence. Elle a ses types supérieurs, tout comme ses types inférieurs. Les nègres, certains peuples du Midi èt de l'Orient semblent bien ne jamais souffrir de leur désœuvrement. M. Jeanselme a écrit que l'idéal du blane c'est l’activité, qu'il s'agisse de labeur ou de plaisir ; celui des Orientaux, c’est la passivité, l’inertie. « Le choix du toxique préféré par ces deux catégories d'hommes, dit-il, découle de cette différence primordiale. Le blanc demande à l'alcool un surcroît de force passagère, qu'il obtient, quand la mesure n'est pas dépassée. L'Hindou et le Chinois cherchent dans l’opium l’annihilation de leur personnalité, la volupté du néant (2). S'il est possible de révéler au fond de la satisfaction

(1) M. Misxanv. Les états, de satisfaction daus la dénatee et lPidiotie. Th. de Paris, 1909. Alcan, éd.

(2) E. Jeansezue. Fumeurs et mangeurs d'opium. Congrè ès colonial français. Paris, juin 1906. Rev, gén. des sciences pures et appliquées, 45 janv. 1909; — - — Bull. de la Soc. de l'Inter nal., févr. 1909.

de ces passifs une activité organique ou sensorielle, il faut convenir qu'elle est bien peu active au sens ordinaire du mot et qu'il ÿ à là, loute question théorique à part, deux tempéraments qui s'opposent.

On les retrouve chez les hommes de plaisir. Le don Juan de la légende est un exemple de l’homme de plaisir actif ; et c’est sans doute cette catégorie qui voit le plus de blasés. Par contre, les sybarites se contenteraient pendant un plus long temps de

“la même situation agréable et prendraient plus de plaisir à goûter les jouissances qu'à les poursuivre. Il est permis de faire une distinction analogue entre les contemplatifs. Le nirvâna terrestre des bouddhistes nécessite un long entraînement avant de pouvoir se maintenir sans effort (1). En lisant Sainte Thérèse on se rend compte du travail qu'il lui fallait accomplir dans les oraisons vocale, mentale, dans celles de quiétude et d'union. Quant à l’oraison de ravissement, qu’elle nomme aussi oraison d’extase, d’élèvement, de transport ou de vol de l'esprit, c'est une joie qui semble spontanée et qui ne demande « pas plus de travail à l’entendement que.la douce pluie arrosant tout le jardin ne donne de peine au jardinier » (2). Mais cette dernière n’est peut-être, comme les autres, qu'un repos dans le premier sens où nous l’éntendions tout à l'heure, c'est-à-dire un état passif de fatigue. À son propos, M. Mignard parle de fatigue de l'attention qui forcerait l'esprit à se reposer dans un monoïdéisme involontaire (3). Cette « suspension de toutes les puissances ne dure jamais longtemps. » Sainte Thérèse le dit ellemême. C’est un état instable, exceptionnel. On sait d'autre part quelle femme d'action fut sainte Thérèse et avec quelle autorité elle sut organiser et administrer les biens temporels et spirituels qui lui avaient été confiés (4). En face de ces mystiques actifs, on peut mettre des hommes comme Ruysbroech l’Admirable

(1) OLnenserc. Le Bouddha, sa vie, sa doctrine, sa communauté, trad. FoucHer, Paris, 1905, in-80, p. 312 et suiv.

(2) Vie de sainte Thérèse, trad. ArNauLn D’ANbiLLY, 4610, ch. VI.

(3) Ouvr. cité, p. 176.

(4) AnvèDE BARINE. Figures de femmes. Hachette,

et Novalis (1) qui se trouvent d'emblée dans un état agréable el dont la joie contemplative est antérieure à tout effort. [ls sont de ceux dont parle Emerson : « Ils ont reconnu en certains moments que l’âme bienheureuse porte virtuellement en elle toutes les choses et tous les arts, et ils se disent : à quoi bon nous embarrasser de réalisations superflues ? » Mais le type supérieur du tempérament euphorique est moins facile à faire admettre s'il lui advient d’être productif. Et, cependant, n’a-on pas la certitude que les œuvres d'un Montaigne, d’un La Fontaine, d’un Renan, d'un Anatole France, d’un Maeterlinck, sont la floraison naturelle d’un heureux sentiment vital ? Leurs idées abstraites offrent ceci de singulier qu'elles ne sont pas appauvries de presque tout retentissement affectif, comme il est d'usage de l’affirmer pour ce genre de conceptions. Le mouvement de leur pensée, même philosophique, est encore un délice qui parfume la phrase. Chez un Pascal, un Balzac, un Stendhal une semblable jouissance de soi n’est jamais un point de départ. C’est seulement une résultante, la récompense de la tension d’une volonté, intimement liée à l’accomplissement de l’acte. Si bien que l’on goûte dans le style des uns la joie du vouloir-vivre, et dans celui des autres le bonheur du sentirvivre. É Ainsi, avancer que l’homme s'ennuie par « l'état propre de sa complexion » du moment où il en est réduit « à se voir et à penser à soi » ne serait exact que pour ces actifs appartenant à ce que l'on pourrait nommer le tempérament aphorique, puisque pour eux le plaisir est toujours acquis et de très courte résonance. Mais ils sont loin de représenter toute l'humanité. Il existe des tempéraments euphoriques que « la vie réduite à la vie toute pure, à la sensation de la seule existence, à la conscience d’être » (2), suffit à remplir d’une impression prolongée de plénitude, antérieure à toute action, et qui est un conten-

(1) Srexce. Novalis. Essai sur l’idéalisme romantique en Pire “Thèse .de doctorat. Paris, Hachette,

(2) Rémy De Gourmonr. Le Temps du 6 oct. 1912,

tement suffisant pour ne laisser place à aucun sentiment de désir ou d’ennui.

Pour finir, nous dirons quelques mots de la manière dont l'ennui se manifeste extérieurement. Les physiologistes qui se sont occupés de l'expression des émotions, ont négligé celle de l'ennui. Elle se confond, il est vrai, dans ses grandes lignes de bien près avec celle du repos et ne peut s’en distinguer que par des nuances.Les portraits de certains princes de la maison Habsbourg, aux traits relâchés, au regard terne, sans bêtise comme sans rêverie, et dont la physionomie calme dans son ensemble n’est ni fatiguée, ni satisfaite, ni peinée, donnent évidemment une impression morne d’'ennui. Mais ce n’est qu'une impression, et peu susceptible d'analyse précise ou de reproduction expérimentale. Ce pourrait tout aussi bien- être de l'indifférence. L’ennui normal a cependant un moyen actif d'expression, c'est le bâillement. Le dictionnaire de Dechambre et celui de Richet disent l'essentiel à ce sujet : c’est une contraction spasmodique de tous les muscles inspirateurs. Il a des causes physiques et psychiques. Les premières se ramènent à un besoin d'oxygène : le ralentissement de l’hématose, tel qu'il se produit quand on respire un air pauvre en oxygène, quand on à faim ou que le besoin de sommeil se fait sentir. On peut y ajouter les besoins créés artificiellement, comme celui de la morphine, par exemple. Buffon veut que la douleur, le plaisir et l'ennui fassent également bâiller. Nous ne voyons parmi les causes mentales que l'ennui qui puisse être retenu. Faut-il voir dans les conditions du bâäillement de cause physique une indication sur les concomitants physiologiques de l'ennui, et doit-on admettre que le défaut de stimulation psychique détermine un ralentissement circulatoire ? On est réduit sur ce point à raisonner par analogie.

Nous pouvons, en manière de conclusion, compléter maintenant notre premier postulat,

L'ennui ne se confond avec la fatigue sous aucune de ses formes. Il n’en a ni les mêmes causes, ni les mêmes effets, ni le le même aspect, et ne peut davantage être assimilé aux phénomènes douloureux et d’indifférence qui sont l’inévitable résultat de l'épuisement.

‘Rechercher toutes les circonstances susceptibles de produire l'ennui pour en décrire autant de variétés : par épuisement, par satiété, par monotonie, suivant les âges, les saisons, les heures du JOUE ec. comme l'a fait M. Tardieu/ ou même les ramener aux trois premières, comme l’a tenté M. Charazac (1), nous à paru d'une psychologie insuffisante.

Car on peut prétendre atteindre, au-delà de cette apparente variété étiologique, l'unique raison qui permet l’action de ces causes adjuvantes. La conception énergétique de l'ennui permet seule de résoudre les questions que soulève notre sujet. Grâce à elle, il ne nous sert à rien de savoir si c’est l'ignorance d'un but, l'absence de sensibilité aux stimulants / un obstacle réel ou imaginaire, qui empêchent la mise en mouvement de l'activité, ni même s’il s'agit d’un seul penchant d’un groupe d'inclinations ou de l'ensemble de toutes les tendances de l’individu. En effet, nous pouvons dire de l'ennui qu'il est toujours fonction d'énergies accumulées dont la puissance positive agit tout en someillant encore, et que, en-outre, l'apparition du phénomène est facilitée par un certain tempérament,

Enfin, déclarer que l'ennui est une souffrance, un désespoir, un découragement, une impuissance, une colère révoltée, ou même un simple désir (2), c’est se tromper sur le caractère subjectif du sentiment, et prendre les réactions de l'ennui pour l'ennui lui-même. En fait, l'ennui est un sentiment simple, non décomposable en d’autres éléments. Il traduit, par son impression de vide et son absence de désirs, le besoin caché dont il est le signe unique,

de M. TARDIEU.

(2) Voir les définitions au début de ce chapitre,

(1) Les trislesses morbides. Th. dé l'oulouse, 4907, directement inspirée du livre

7e ES FEUN PONT ES

Page 1