ES CHAPITRE IV
Il est des individus qui s’ennuient d’une façon habituelle et qui pourtant n’ont jamais fait de tentatives de suicide. Ce ne sont donc pas des spleeniques dans le sens rigoureusement médical du mot. Et cependant, bien que ce ne soit pas l’idée de suicide qui domine dans le tableau de leur mentalité, ils sont certainement de la même famille. Cet ennui, que l’on peut appeler morbide, évolue, en effet, sur un terrain dégénératif et présente tous les caractères de celui qui constitue le spleen.
D'autre part, il offre la même apparence qu’un ennui normal qui se trouverait prolongé. Ceci dispenserait presque de le décrire. Mais, du moment où il s'établit à demeure, il va déterminer un état mental particulier. Sa description servira donc à =. montrer la série intermédiaire qui relie l'ennui des gens normaux à celui des dégénérés atteints de spleen.
L'ennui chronique mérite-t-il ‘véritablement d’être isolé des autres individualisations de l'humeur triste ? Voici quelques observations. On pourra discuter à leur propos les droits de l'ennui morbide à une autonomie clinique.
Le poids de l’ennui ne porte pas nécessairement sur l'intérêt qui s'attache à tous les genres d'activité. On peut, par conséquent, tenter de s’y soustraire. Mais les réactions contre l’ennui sont plus ou moins heureuses. Cela permet de distinguer des degrés dans l'intensité et la ténacité de ce sentiment.
Les réestions sont efficaces. L’ennuyé peut se distraire, et, pendant le temps du divertissement, oublier son mal. Nous en présenterons deux exemples.
Observation XVIII
Jeanne M.…., une jeune femme de 28 ans, d’origine anglaise, mariée, mère de trois enfants, avoue s’ennuyer habituellement.
Douée pour la peinture et la poésie, maïs élevée par un père et une mère qui ne sont pas artistes, elle juge que ce milieu ne lui convient pas et qu'il est cause de son ennui. Elle voyage en Europe et fréquente des milieux littéraires. Elle recherche le plaisir d’être courtisée. Sa réputation de coquette èst bientôt faite. En réalité, si elle flirt ouvertement, c’est qu'elle n’y attache pas grande importance. Elle n’y trouve pas, à son vif regret, le plaisir qu’elle escomptait. Elle a des succès artistiques, “fait un mariage d’inclination, est bientôt mère, et se met activement à travailler, et espère qu’enfin « elle sera comme tout le monde. »
« Tout m'ennuie, nous dit-elle. J'aime mon mari, j'adore mes enfants, je me passionne pour mon art. J'ai plaisir à visiter les expositions, à aller au théâtre. J'aime le monde, le bal, lire êt travailler. Je suis héureuse quand on me complimente sur mes poèmes et lorsqu'on apprécie assez mes tableaux pour les acheter.
J'ai beaucoup de goût pour la toilette. Je suis sensible à l’admiration des hommes. Active, je travaille facilement et je sens rarement la fatigue. Mais tout cela est sans doute insuffisant pour remplir une vie, car je m'ennuie. Je fréquente les sociétés nombreuses, les lieux bruyants. Je recherche les personnes gaies. Je suis avide de bons mots, du récit et du spectacle des farces. J’ai l’air de courir avec joïe vers les plaisirs. J'’espère toujours qu'ils me procureront une joie durable. Ils me distraient ; puis, je sens de nouveau le vide de ma vie. On se tromperait en me croyant insensible, puisque je suis capable d'enthousiasme et que toutes mes impréssions sont très vives. Maïs l'émotion chez moi est passagère. Elle dure le temps ‘de l'excitation. Et, maïntenant, je me démande si dans le moment où je les éprouve, je ne perçois pas qu’elles ne laisseront rien après elles. »
Elle est cultivée et parle plusieurs langues. Son art est tour à tour
| L'ENNUI MORBIDE 131 og ogg mn nes Tugeer idéaliste et réaliste, toujours original et décoratif. Sa conversation est enjouée, spirituelle, imaginative. En public, Me M... est pleine de vivacité. Maïs cet entrain semble bientôt factice. Peut-être, parfois, fait-elle montre de trop de vanité ; maïs, sans doute, est-ce par franchise et dédain de l’hypocrisie mondaine.
Son mari, qui professe pour elle une grande admiration, reconnaît ses défauts : désordre, prodigalité, caractère parfois difficile. Il confirme les dires de sa femme. Le luxe, beaucoup de succès et une certaine « excitation » lui sont nécessaires.
Elle n’a jamais fait de grandes maladies, est bien réglée, a eu des couches faciles sans aucune suite. Sa santé générale est excellente. Elle a toujours bon appétit et n’est jamais constipée. Le sommeil est souvent insuffisant. Elle n'offre pas de signes physiques de dégénérescence marquée, sauf une légère asymétrie faciale et du strabisme externe de l'œil gauche.
Elle: vit en assez mauvyais termes avec sa famille.
* Son père est habituellement déprimé, annihilé par sa femme. Celle-ci est une grande névropathe, d’un caractère très difficile et qui a facilement de grandes crises de nerfs quand on la contrarie. Deux sœurs plus jeunes ; l’une a des tendances hypocondriaques, l’autre serait tout à fait normale.
Gustave Flaubert est un riche filon qui a déjà fourni plusieurs ouvrages à la critique. Pourtant il a lui-même tout écrit sur sa personne et sur son œuvre. Il suffit de découper dans ses lettres pour connaître l'essentiel de son caractère-et de son esthétique. On n’a rien trouvé de mieux. Parcourons les cinq volumes de la plus récente édition de sa correspondance (1). Au point de vue qui nous occupe, ils sont riches en notations directes. L'ennui, d’après ce. qu'il affirme, constitue le fond de sa nature. C’est un côté de son tempérament dont l'importance n’a pas
encore été reconnue.
Observation XIX
L’ennui dé Flaubert représente sa réaction habituelle aux événements pénibles. La Bovary n'avance pas, il a été fortement secoué par « une
(4) Louis Coxar», éd,, Paris, 1910.
crise de nerfs », il a perdu quelqu'un des siens : il tombe dans l’ennui. Si l’on ne regardait que cet ennui, suite de deuils, de maladies ou de simples contrariétés, on pourrait dire qu'il s’est formé normalement. Mais il est plus que cela ; il est, en quelque sorte, constitutionnel. Dans sa correspondance, il apparaît très tôt et dure jusqu’à la fin. Au collège, il s’en plaint amèrement (1). À Paris, étudiant en droit, il s'ennuie à un tel point, qu'il en gardera le souvenir toute sa vie. Ici, on pourrait lui trouver des raisons acceptables. Mais, plus tard, il persiste, alors qu'il vit selon ses goûts, et l’on est obligé de reconnaître dans sa plainte sans répit un mode naturel de sensibilité. :
Dans une lettre datée de juin 1844, nous en trouvons la première expression un peu développée. « Connaissez-vous l’ennui ? Non pas cet ennui commun, banal, qui provient de la fainéantise ou de la maladie, mais cet ennui moderne qui ronge l’homme dans les entrailles, et d’un être intelligent fait une ombre qui marche, un fantôme qui pense. Ah |! que je vous plains si cette lèpre-là vous est connue. On s’en croit guéri parfois, mais un beau jour on se réveille souffrant plus que jamais. Vous connaissez ces verres de couleur qui ornent les kiosques des bonnetiers retirés. On voit la campagne en rouge, en bleu, en jaune. L'’ennui est de même. Les plus belles choses; vues à travers lui, prennent sa teinte et réflètent sa tristesse. Quant à moi, c’est une maladie de jeunesse qui revient à mes mauvais jours comme aujourd’hui » (2). Il avait alors vingt-trois ans. Il exagérait peut-être. Mais, tout au long de sa vie, c’est la même lamentation.
Elle est lancée avec une variété d’accents qui correspondent aux deux aspects de son tempérament. Voici qui est d’allure romantique : « Tu me parais heureux, c’est triste. La félicité est un manteau de couleur rouge qui à une doublure en lambeaux ; quand on veut s’en recouvrir, tout part au vent et l’on reste empêtré dans ces guenilles froides que l’on avait jugées si chaudes » (3). Ce passage a, par contre, une précision plus naturaliste : « O Plumet fils, qui avez inventé la désinfection de la m..…., donnez-moi un acide quelconque pour désembêter l’âme humaine ! » (4). à
L'ennui a tous ses degrés, depuis l’ennui morne qui n’est qu’un senliment de monotonie vide, jusqu'au dégoût général et à la haine de la
(1) Correspondance, 1" série, p. 35, 1838 ot.2* série : « Not, je ne regrette rien de ma jeunesse. Je m'ennuyais atrocement ! Je révais de suicide ! Je me dévorais de toutes espèces de mélancolies possibles.... »
(2) 1'° série, p. 139. k
(3) Avril 1846, {°° série, p. 181. ;
(4) Déc. 1850, 2° série, p. 29.
dan Le à
L'ENNUL MORBIDE 133
vie, se trouve décrit avec un relief et une précision que nous ne retrouerons nulle part ailleurs. « Le temps.est gris, le ciel blanchâtre et sale, terne et tiède comme l’ennui. Mon Dieu, que la vie est bête ! » (x). « La banalité de la vie est à faire vomir de tristesse quand on la considère de près » (2). « Je suis embêté de m'’habiller, de me déshabiller, de manger, etc... » (8). Convenons que l’homme... est une triste machine. Je suis furieusement lassé de la mienne, il y a des saisons où il vous prend des redoublements de lassitude, comme on a après le diner des envies de vomir. La vie, après tout, n'est-elle pas une indigestion continuelle ? » (4). « Ma jeunesse m'a trempé dans je ne sais quel opium d’embêtement pour le reste de mes jours. J’ai la vie en haine ; le mot est parti, qu'il reste ! Oui, la vie et tout ce qui me rappelle qu'il la faut subir. C’est un supplice de manger, de m'habiller, d’être debout. J’ai traîné cela partout, en tout, à travers tout, au collège, à Paris, à Rouen, sur le Nil, dans notre voyage... » (5).
Il a-cette lucidité parfaite; au moment même où il ressent son mal avec le plus d’acuité, si remarquable chez les ennuyés. « C’est étrange comme je suis né avec peu de foi au bonheur. J'ai eu, tout jeune, un pressentiment complet de la vie. C'était comme une odeur de cuisine nauséabonde qui s'échappe par un soupirail. On n’a pas besoin d’en avoir mangé pour savoir qu'elle est à faire vomir » (6). « L’ennui n’a pas de cause ; vouloir en raisonner et le combattre par des raisons, c’est ne pas le comprendre. Il fut un temps où je regorgeais d'éléments de bonheur et où j'étais véritablement à plaindre ; les deuils les plus tristes ne sont pas ceux que l’on porte sur son chapeau. Je sais ce que c’est que le vide ; mais qui sait ? La grandeur y est peut-être ; l’avenir y germe... Il me semble maintenant que je suis dans un état inaltérable, c’est une illusion sans doute, mais je n'ai plus que celle-là, si c'en est une... » (7). Aussi se rend-il très clairement compte que la véritable cause, il est inutile de la chercher dans son genre de vie, dans les tracas de son travail ou dans une vocation manquée : c’est le fond même de sa nature. « Qu'on ôte l’exaltation nerveuse, la fantaisie de l'esprit, l'émotion de la minute, il ne restera plus rien. Voilà l’homme dans sa doublure. Je ne suis pas fait pour jouir. Il ne faut pas prendre cette phrase dans un
(4) Nov. 1847, 11° série, p. 395.
(2) Févr. 1854, 2e série, p. 41.
(3) Nov. 1853, 2° série, p. 400.
(4) Sept. 1847, 1° série, p. 290.
(5) Oct. 1851, 2° série, p. 12.
(6) Avr. 1846, 1r° série, p. 181. — 17) Avr. 1846, 1°° série, p. 184.
sens terre à terre, mais en sentir l'intensité métaphysique » (1). « Je crois à la race plus qu’à l’éducation.… Je retrouve toutes mes origines dans le livre que je savais par cœur avant de savoir lire Don Quichotte, et il y a de plus par dessus l’écume agitée des mers normandes, la maladie anglaise, le brouillard puant » (2). « Et puis, je ne suis pas
naturellement gai. Bas, bouffon et obscène tant que tu voudras, mais .
lugubre nonobstant. Bref, la vie m’em.... cordialement. Voilà ma profession de foi » (3). « Une invincible mélancolie, le sentiment de « l’inuti-
‘lité universelle » et de grands doutes sur le livre que je fais, voilà ce que j'ai... » (4).*« Que ne suis-je organisé pour la jouissance comme je le suis pour la douleur !... Quels sont les procédés à employer pour ne pas songer à sa misérable personne ? Ce qu'il y a de plus malade en moi, c’est « l'humeur » ; lé reste sans cela irait bien » (5). « Je te souhaite tout ce qué je n’ai pas, la sérénité d'esprit, la joie en soi et tout ce qui fait qu’on cst content de soi » (6).
Pourquoi accepte-t-il la vie dans de telles conditions ? C’est qu'il peut échapper à son ennui par le travail. Son œuvre apparaît comme une réaction contre l’ennui. Cette faculté de se concevoir autre que l’on est, ce « bovarysme » que M. J. Gauthier veut étendre jusqu’à la personne de Flaubert (7), nous croyons qu'il n’a pas d’autre explication que dans son
- dégoût universel. Il le dit trop souvent et en termes trop décisifs pour que l’on puisse en douter. C'était du moïns la manière dont il concevait les origines profondes de son inspiration. « Quand on lira Salimmb6, on ne pensera pas j'espère à l’auteur ! Peu de gens devineront combien il a fallu être triste pour entreprendre de ressusciter Carthage ! C’est là une Thébaïde où le dégoût de la vie moderne m'a poussé » (8). Il dit ailleurs : « Se griser avec de l’encre, vaut mieux que de se griser avec de l’eau-de-vie » (9).
(4) Août 1846, 1r° série, p. 201.
(2) 18592, 2° série, p. 147.
(3) 1857, 3° série, p. 144.
(4) Mai 1875, &°e série, p. 286.
(5) 1845, 4° série, p. 237.
(6) Janv. 1852, 2° série, p. 78.
(7) «11 ya en effet chez Flaubert, accusée dans sa correspondance, les marque
de ce bovarysme certifié par tous les traits que nous connaissons de lui, de cette impuissance radicale à s’'accommoder d'aucune façon dé la réalité, de cêtte nécessité d'apprêter le réel à son usage par une déformation toute Spéciale. Le génie de Flaubert in Mercure de France, XII, 1912.
(8) 1859, 3° série, p. 229.
(9) 1869, 3° série, p. 543.