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Aussi, ne s’étonnera-t-on pas que l’inaction lui soit particulièrement lourde. « J’ignore absolument, comme vous le dites » le plaisir de ne rien faire. « Dès que je ne tiens plus un livre ou que je ne rêve pas d’en écrire un, il me prend un ennui à crier. La vie ne me semble tolérable que si on l’escamote, Ou bien il faudrait se livrer à des plaisirs désordonnés... et encore ! » (1). « Toute ma semaine passée a été mauvaise (ça va mieux), je me suis tordu dans un ennui et un dégoût corsé, cela m'arrive régulièrement quand j'ai fini quelque chose et qu'il faut continuer » (2). Il en est toujours ainsi quand je me remets au travail. C’est alors que je m'ennuie, que je m'ennuie, que je m'ennuie ! Mais cette fois dépasse toutes les autres ! Voilà pourquoi je redoute tant les interruptions dans la pioche » (3). « Ce que j’ai ? un em... constitutionnel que je refoule parfois à force de travail. Quand le travail ne marche pas (ce qui est le cas présent), il reparaît et me submerge » (4). « Tant que je suis dans l’action, je m'y livre avec furie et sans la moindre sensibilité. Mais j'ai des heures « dans le silence du cabinet » qui ne sont pas drôles » (5). « Depuis quinze jours que je suis ici, je m'ennuie à crever, car n'ayant apporté aucun livre, aucun travail, je songe à moi... » (6).
Le remède ne réussit pas toujours. « Je passe ma vie à me mettre des cailloux sur le creux de l’estomac pour m'empêcher de sentir la faim. Ga m'embête quelquefois » (7). Il songe parfois à d’autres dérivatifs. « Si je n'avais peur du haschisch, je m'en bourrerais au lieu de pain, et si j'ai encore trente ans à vivre, je les passerais couché sur le dos, inerte et à l’état de bûche » (8).
L'idée du suicide, semble-t-il d’après ses lettres, n’a fait que traverser son esprit. « Quant à l’humeur, elle n’a pas été gaie, mon cher ami, j'ai passé par des états à me casser la gueule. Voilà le vrai » (9). Mais il°a eu d’autres pensées, qui en dérivent peut-être. « J’ai eu, au milieu de mes ennuis de Paris, à 19 ans, cette envie (se châtrer).. Il arrive un moment où l’on a besoin de se faire souffrir, de haïr sa, chair, de lui jeter de la boue au visage, tant elle vous semble hideuse » (10).
(4).1873, 4° série, p. 171.
(2) Juillet 4852, 2: série, p. 317.
(3) 1869, 3° série, p. 365. -
(4) 1863, 3° série, p. 365.
(5) 1872, 4° série, p. 95. .
(6) Juillet 1894, 4* série, p. 218.
(7) 4860, 3° série, p. 253.
(8) Nov. 1853, 2° série, p. 400.
(9) Mars 1879, p. 301.
(10) 1852, 2° série, p. 186.
Il était loin d'être inaffectif. Edmond de Goncourt l’appelait « un gros sensible » et il trouvait l'expression juste. Des indignations, des enthousiasmes, des colères, des douleurs le sortaient de son ennui. « Quand je n'ai pas beaucoup de chagrin, j'ai beaucoup d’ennuis. Cela me change. Après les larmes, les bâillements » (1). Il était, on le sait, très dévoué à ses amis, savait, lorsqu'il était nécessaire, sortir de son cabinet et se montrer, à Paris, pratique et homme d’action.
Même ennuyé, son énergie était intacte. Il a pris soin d’insister-particulièrement sur ce point, capital pour nous. « Je crois que je pourrais faire de bonnes choses, mais je me demande toujours à quoi bon ? C'est d'autant plus drôle que je ne me sens pas découragé »4£). « Depuis trois jours, quoique je travaille beaucoup, environ dix héures par jour, je suis d’une tristesse que rien n'’égale, j'ai dans l’âme des coliques d’amertume à en mourir » (3). « Je travaille comme quinze bœufs... Au milieu. de tout cela je ne suis pas gai... Mon âme, quand je me penche dessus, m'envoie des bouffées nauséabondes. Je me sens quelquefois triste à crever. Voilà. Ce qui ne m’empêche pas de hurler du matin au soir à
me casser la poitrine » (4). « Je suis plus que jamais harassé de l’existence et dégoûté de tout, ce qui n'empêche pas que jamais je ne me suis senti plus robuste. Expliquez-moi ça » (5). « Jamais je n'ai été plus convaincu qu'elle était robuste (ma santé). La vie que j'ai menée cet hiver était faite pour tuer trois rhinocéros, ce qui n'empêche pas que je me porte bien. Il faut que le fourreau soit solide, car la lame est bien aiguisée ; mais tout se convertit en tristesse. L'action, quelle qu'elle soit, me
‘ dégoûte de l’existence » (6). |
. Le repos, le travail, la solitude, le monde, la ville, la nature, tout est cause adjuvante pour son ennui. Il en est convaincu. Mais il se résigne. « J'espère m’habituer à mon vide et rien de plus », écrivait-il en 1830 à Georges Sand. « Je me sens vieux, usé, écœuré de tout. Et les autres m'ennuient comme moi-même. Cependant je travaille, mais sans enthousiasme et comme on fait un pensum... Je n’attends plus rien de la vie qu’une suite de feuilles de papier à barbouiller de noir. II me semble que je traverse une solitude sans fin, pour aller je ne sais où. Et c’est moi qui suis tout à la fois le désert, le voyageur et le chameau... Je suis
(Q Mai 1873, 4° série, p. 113.
(2) 1846, 17° série, p. 184.
(3) Oct. 1846, 1'° série, p. 264.
(4) 1858, 3° série, p. 184.
(5) 1872, 4° série, p. 98.
(6) 1872, 4° série, p. 105.